J.-K. HUYSMANS
(A Rebours, page 224.)
Voici un régiment de Turcos qui charge à la baïonnette : au point de vue psychique, ils n'ont plus d'âme et ne sont qu'un troupeau de buffles. Les gens qui s'étonnent en lisant : « Les cuirassiers se sont élancés comme des héros : » sont des imbéciles; outre qu'ils ne pouvaient pas reculer de peur des conseils de guerre, une fois l'élan pris, ils passaient au rang, de fauves et mouraient à l'état de mammifères, non pas à celui d'être humain.
Le héros véritable, c'est celui dont la mort couronne une idée, non pas le butor à qui un pays a dit : « la consigne est de mourir pour favoriser la vente des bonnets de coton, chez un peuple lointain.
CExtrait de l'Initiation Sentimentale de Joseph Péladan.)
— gi —
Lord Wolseley dit en parlant du soldat : « Il doit croire que les devoirs de son état sont les plus nobles qui puissent échoir en partage à un honrifne. Il doit apprendre à mépriser tous les devoirs de la vie civile. » Ce sentiment n'est pas circonscrit aux devoirs d^un soldat défendant sa patrie, devoirs que, de nos jours, il n'a jamais à remplir, mais s'étend aux devoirs du soldat envahisseur des pays étrangers et surtout des nations plus faibles. Le penchant agressif transforme la bassesse en grandeur d'âme. Lorsque l'épopée hindoue nous montre le dieu Indra vainqueur d'une femme, nous sommes étonnés de voir le poète louer une victoire qui nous paraît si lâche. Lorsque, sur les murs de Karnalc, nous voyons Ramsès sous la forme d'un géant qui tient par les cheveux une demi-douzaine de nains et qui coupe toutes leur têtes d'un seul coup de son épée, nous trouvons étrange qu'il ait songé à faire glorifier par la peinture un triomphe aussi aisé du fort sur le faible. Mais nous, avec nos armes de précision, nos obus, nos fusées de guerre, notre canon à longue portée, venons-nous à battre des peuples presque désarmés, victoire aussi facile que celle d'un homme sur un enfant, tous nos journaux applaudissent, on comble les chefs de l'expédition de titres et de récompenses ! On déclare « nobles » les devoirs du soldat accomplis de la sorte; comparés avec eux, ceux que doit remplir un paisible citoyen sont déclarés méprisables!
Herbert Spencer.
{La Morale des différents peuples, pages 65-66; i vol., 7 fr. 5o, chez Guillaumin, rue de Richelieu.)
C'est donc là votre chemin vers l'immortalité! Détruire les
Cites, dévaster les territoires, exterminer les peuples libres ou les
asservir. Plus ils ont ruiné, pillé, tué d'hommes, plus ils se
croient nobles et illustres: ils parent leurs crimes du nom de
^ertu. Celui qui donne la mort à une seule personne est flétri
ne un criminel. Massacrez des milliers d'hommes, inondez Te de sang, infeCiez lés fleuves de cadavres, on vous donne ïlace dans l'Olympe.
Lactance.
'est là néanmoins l'histoire, dépouillée de ses ornements.
i les canevas qu'ont brodés les Hérodote et les Thucydide, moi, m'est avis que cet enchaînement de sottises et d'atroqu'on appelle l'histoire ne mérite guère l'attention d'un
me sensé. Plutarque, avec
L'air d'homme sage, Et cette large barbe au milieu du visage,
ait pitié de nous venir prôner tous ces donneurs de batailles, le mérite est d'avoir joint leurs noms aux événements nenait le cours des choses.
P.-L. Courier.
etl.e du 11 sept. iKo6.| ^^^
our le Chinois, la guerre est une mauvaise action, un
leur. La gloire militaire n'excite chez eux que le dédain.
auriers, triomphes, victoires, couronnes, sont des mots
il n'est pas question devant les enfants,
ans les écoles, on leur apprend que la guerre est un
itre, que les combats sont des homicides. Un empereur qui
fie des existences dans un combat est un prince sans
se et sans justice.
1 s'explique facilement comment les Chinois ont été si
lemeni pris au dépourvu par les événements de la guerre
eur font les Japonais.
iais il faut signaler aussi ce point important : chaque fois
es Chinois ont été vaincus, ils ont absorbé leurs vainqueurs
sint de les faire disparaître à peu près complètement.
Léon de Rosny.
Absurdité des Causes de la Guerre
A présent, il y a des personnes si morales, si nfiorales, que la condition humaine bien faiblement retracée par nous ne les satisfait pas. A leur gré, cette condition ne présente pas contre les risques du bonheur toutes les conditions désirables. Un danger existé dont il faut se préoccuper sérieusement. Craignons que la mollesse n'envahisse la vie humaine. C'est pourquoi il est prudent, il est sage de conserver la guerre, fléau précieux d'autant plus qu'il est énorme. Supposez la guerre partie, tout de suite voilà la mollesse qui arrive, et l'existence humaine devient d'une sécurité qui écœure. — Soit! mais. Messieurs, que pensez-vous de la peste? Sans doute, comme fléau, la peste ne vaut pas la guerre, et la preuve, c'est que la guerre engendre souvent la peste, qui, elle, je crois, n'a jamais engendré la guerre. Mais, tout de même, la peste n'est pas un fléau à dédaigner. Cultivons donc la peste. Je vous assure qu'elle en vaut la peine. Et puis, c'est une entrée de jeu. Ne voyez-vous pas qu'après la peste d'autres ressources, moindres sans doute, mais encore précieuses, se laissent apercevoir dans la même direction ? Par exemple le choléra, et après le choléra... mais je m'arrête. Il me suffît d'indiquer aux moralistes, qui sans doute voudront être logiques, la voie dans laquelle ils trouveront très aisément et en abondance les remèdes propres à prévenir l'état de molle sécurité qu'ils redoutent pour nous avec une inquiétude si obligeante. Quant aux difficultés pratiques, n'en parlons pas, surtout aujourd'hui. N'avons-nous pas tous les procédés qui sont issus de la méthode Pasteur? Ne pouvons-nous pas nous en servir à rebours? Grâce à ces procédés, lâchement on prévient les maladies. On pourrait se les donner par ces mêmes moyens; qu'en pensez-vous?
;pendant voici mon expérience, ce que j'ai vu : ces mora- , tellement soucieux de conservera la vie humaine sa dureié re, ne vivent pas personnellement trop mal. Ce sont en al des lettrés qui aiment à tout le moins leur tranquitlité; le recherchent pas précisément la fortune, il se résignent à ice; quand ils souffrent des dents, ils acceptent le chloro- : du pharmacien. Ils évitent assez volontiers les rhumes en lant les pieds chauds; bref, ils ne semblent pas craindre lissement pour eux. C'est évidemment qu'ils se connaissent, n't sûrs de la dureté de leur trempe à eux. Je ne la leur ste pas, n'étant pas né malicieux.
>us avez rencontré, peut-être, des gens qui déploraient qu'on >yât dans les accouchements par trop douloureux ■ des lésiques; cela avait, aux yeux de ces personnes une teinte noralité. Avez-vous remarqué, comme moi, que toutes ces nnes appartenaient au sexe qui rC'accouche pas? Jtre remarque qui tend à môme fin que la précédente, sans !tre en avoir l'air : jamais, chez ces panégyfistes de la guerre. i rencontré l'éloge de la guerre civile. Et cherchez, [C crois ous ne serez pas plus heureux que moi. Hé quoi ! pas un liment, pas le moindre mot agréable pour ce mode de ? C'est un oubli étrange, j'oserai dire même de l'ingra- . Car enfin, sans conteste, la guerre civile a ses bienfaits le l'autre ; autant que l'autre; dans notre vie morbidement , elle jette d'utiles occasions de courage, des sommations •gie; elle va même jusqu'à solliciter de quelques-uns ou de oup la férocité la plus fortifiante. D'où vient donc cet ou cette méconnaissance?
)bserve que la guerre internationale exerce ses bienfaits :irconférence des États, loin de nos panégyristes, lesquels :nt en général le centre et qu'elfe intéresse presque .ement l'épiderme d'une catégorie de personnes, les miliprofessionnels au lieu que la guerre civile se diffuse jt, ou peut se diffuser, et finalement toucher tout le monde. dans ma ville, c'est dans ma rue, à ma porte et même en is de ma porte, que la guerre civile fonctionne ou peut onner, m'apporiant ses effets salubres. Et ce qu'elle fait
pour moi, elle le fait pour tous. Grand, énorme avantage de la
guerre civile sur l'autre. Il serait curieux que ce fût précisément
cet avantage de la guerre civile qui décidément ait nui à sa
considération. Qu'en pensez-vous?
Paul Lacombe.
La Guerre et l'Hàmme, pages 2o5 à 209; librairie Georges Bellais, 17, rue Cujas, Paris.
Un moment viendra où les peuples comprendront l'absurdité de la guerre.
Il y a qUatre siècles, les habitants de Pise et de Lucques étaient séparés par une haine si violente qu'elle semblait éternelle et le plus infime porte-faix de Pise eût considéré comme une infâme trahison d'accepter quoi que ce soit du premier citoyen de Lucques. Que reste-t-il aujourd'hui de cette haine? Que restera-t-il de la haine absurde qu'un Prussien ^a pour un ''Français, l'ennemi héréditaire? Soyons bien certains, que ces sentiments paraîtront à nos arrières-petits-neveux aussi grotesques que la haine des Athéniens pour les Spartiates ou des gens de Pise pour les gens de Lucques. Les hommes se diront qu'ils ont mieux à faire que de s'entredéchirer ; que leurs ennemis communs, c'est la misère, l'ignorance et la maladie, et que leurs efforts doivent se réunir contre ces calamités redoutables, non contre leurs compagnons de misère et cl'infortune.
Charles Ricuet..
(1) Dans cent ans, par M. Charles Richet, i vol., librairie Paul Ollendorf.
Quand on étudie à fond et non pas seulement à leur surface les diverses carrières dans lesquelles se déploie l'activité humaine, on ne peut se défendre de cette triste réflexion : Que de vies s'usent à perpétuer sur la terre l'empire du mal, au lieu de travailler à y faire régner celui du bien et dans quelles plus vastes
ortions que toute autre institution celle des armées permaes ne contribue-t-elle pas à ce désordre !
,'étonnement et le sentiment de la tristesse vont croissant id on considère que rien de tout cela n'est nécessaire, et que il accepté si bénlgnement par l'immense majorité des hommes vient uniquement de leur sottise, se laissant exploiter par ombre, relativement très petit, d'hommes habilement per-
Patbice Larroquk.
)e la guerre et des armées permanentes, cliez Calmann-Lévï. 3, rue Auber.
lussi longtemps que les cadres des armées n'ont été remplis par une classe inférieure, dépourvue d'influence politique, juerres les moins motivées et les plus injustes ne renconnt qu'une faible résistance dans les classes supérieures avec jclles tes gouvernements sont obligés de compter. Ces es, au sein desquelles se recrutent les militaires de carrière. nt plut(V disposées à y pousser; elles s'v résignaient, tout loins, aisément. Il n'en est plus ainsi depuis qu'elles ont été ■lées à fournir leur part gratuite et obligatoire de chair à n. Les sentiments les plus vifs, ceux de la paternité et de la crvation personnelle, plaident maintenant chez elles la cause a paix, l'n gouvernement qui déchaînerait la guerre en 5pe sans motifs sérieux, sans pouvoir invoquer l'intérêt ifcste de la sécurité nationale, s'exposerait à la réprobation apinion du monde civilisé. La généralisation de la servitude taire peut donc avoir cette conséquence inattendue d'abaisser >que de guerre. Aussi commence-t-elie à exciter la méfiance intérêts belliqueux et voyons-nous une réaction s'opérer en jrde l'ancien mode de recrutement des armées. Cette réaction îuife, à la vérité, sur d'autres motifs, tels que la difficulté de re en mouvement des armées innombrables, l'affaiblissement esprit militaire, causé par la trop courte durée du service, ; elle n'en a pas. moins pour mobile déterminant, quoique
caché et peut-être inavoué, la crainte de voir grandir les influences pacifiques.
Malgré le progrès visible et continu de ces influences, la paix de l'Europe n a pas cessé toutefois d'être à la merci d'un incident fortuit, car elle dépend de la volonté incertaine et mobile de quelques chefs d'État ou ministres en possession du pouvoir redoutable que confère l'exercice de la souveraineté : celui de rendre une guerre inévitable. Et telle est l'organisation politique et administrative des États civilisés que, la guerre déclarée, la nation est obligée de la faire sans posséder aucun moyen dV mettre un terme, aussi longtemps que ceux qui la gouvernent jugent à propos de la continuer. A l'époque où le monde civilisé était continuellement menacé par les invasions des barbares, ce pouvoir absolu qui mettait à la disposition du souverain toutes les forces et les ressources de ses sujets avaient évidemment sa raison d'être, car le salut de la nation, la vie et les biens de chacun de ses membres dépendaient de l'issue de la lutte : mais est-il aujourd'hui autre chose qu'un monstrueux et coûteux anachronisme?
G. DE MOLINARI
{Comment se résoudra la question sociale, p. 196; Guillaumin, éditeur, 14, rue ft/chelieu.)
Peu à peu la conversation devint intéressante, et Micromégas (i) parla ainsi :
« O atomes intelligents, dans qui l'Être éternel s'est plu à manifester son adresse et sa puissance, vous devez, sans doute, goûter des joies bien pures sur votre globe ; car ayant si peu de matière, et paraissant tout esprit, vous devez passer votre vie à aimer et à penser; c'est la véritable vie des esprits. Je n'ai vu nulle part le vrai bonheur; mais il est 'ici, sans doute«» A ce discours, tous les philosophes secouèrent la tête ; et l'un d'eux^ pfus franc que les autres, avoua de bonne foi que, si l'on ea
11) Etre imaginaire, haut de huit lieues, habitant d'une planète de l'étoile Sirius, et venu sur la Terre en compagnie d'un habitant de Saturne.
excepte un petit nombre d'habitants fort peu considérés, tout ie reste est un assemblage de fous, de méchants et de malheureux. « Nous avons plus de matière qu'il ne nous en faut, dit-il. pour faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière, et trop d'espnt, si le mat vient de Tesprit. Savez-vousbien, par exemple, qu'à l'heure où je vous parle { ï), il y a cent mille fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts d'un turban, ou qui sont massacrés par eux, et que, presque par toute la terre, c'est ainsi qu'on en use de temps immémorial? » Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs animaux. « Il s'agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue (2) grand comme votre talon. Ce n'est pas qu'aucun de ces millions d'hommes qui se font égorger prétende un fétu sur ce tas de boue. Il ne s'agit que de savoir s'il appartiendra à un certain homme qu'on nomme Sullany ou à un autre qu'on nomme, je ne sais pourquoi, César. Ni l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin de terre dont il s'agit; et presque aucun de ces animaux, qui s*égorgent mutuellement, n'a jamais vu l'animal pour lequel il s'égorge.
— Ah! malheureux! s'écria le Sirien avec indignation, peut-on concevoir C2t excès de rage forcenée ! Il me prend envie de faire trois pas, et d'écraser de trois coups de pied toute cette fourmilière d'assassins ridicules. — Ne vous en donnez pas la peine, lui répondit-on ; ils travaillent assez à leur ruine. Sachez qu'au bout de dix ans, il ne reste jamais la centième partie de ces misérables ; sachez que, quand même ils n'auraient pas tiré l'épée, la faim, la fatigue, ou l'intempérance, les emportent presque tous. D'ailleurs, ce n'est pas eux qu'il faut punir, ce sont ces barbares sédentaires qui, du fond de leur cabinet, ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d'un million d'hommes, et qui en font remercier Dieu solennellement. »
Voltaire.
{Micromégas, 1750, ch. VU.)
il) En 1737, époque où les Russes et les Turcs étaient aux prises-. (2) La Crimée appartenait alors à la Turquie.
Babouc monta sur son chameau, et partit avec ses serviteurs. Au bout de quelques journées, il rencontra vers les plaines de Sennaar Tarîmée persane, qui allait combattre Tarmée indienne. Il s'adressa d'abord à un soldat qu'il trouva écarté. Il lui parla, et lui demanda quel était le sujet de la guerre. « Par tous les dieux, dit le soldat, je n'en sais rien; ce n'est pas mon affaire; mon métier est de tuer et d'être tué pour gagner ma vie ; il n'importe qui je serve. Je pourrais bien même dès demain passer dans le camp des Indiens; car on dit qu'ils donnent près d'une demidrachme de cuivre par jour à leurs soldats de plus que nous n'en avons dans ce maudit service de Perse. Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez à mon capitaine. »
Babouc, ayant fait un petit présent au soldat, entra dans le camp. 11 fit bientôt connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de la guerre. « Comment voulez-vous que je le sache? dit le capitaine, et que m'importe ce beau sujet? J'habite à deux cents lieues de Persépolis; j'entends dire que la guerre est déclarée; j'abandonne aussitôt ma famille, et je vais chercher, selon notre coutume, la fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien à faire. — Mais vos camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vous? — Non, dit l'officier; il n'y a guère que nos principaux satrapes qui savent bien précisément pourquoi on s'égorge. »
Babouc étonné s'introduisit chez les généraux; il entra dans leur familiarité. L'un d'eux lui dit enfin : « La cause de cette guerre, qui désole depuis vingt ans TAsie, vient originairement d'une querelle entre un eunuque d'une femme du grand roi de Perse, et un commis d'un bureau du grand roi des Indes. Ils'agissaif d'un droit qui revenait à peu près à la trentième-partie d'une darique (i). Le premier ministre des Indes et le nôtre soutinrent dignement les droits de leurs maîtres. La querelle s'échauffa. On mit de part et d'autre en campagne une armée d'un million de
(i) La darique a une valeur de vingt-quatre francs.
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soldats. Il faut recruter cette armée tous les ans de plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres, les incendies, les ruines, les dévastations se rpultiplient, l'univers souffre, et racharnement continue. Notre premier ministre et celui des Indes protestent souvent qu'ils n'agissent que pour le bonheur du genre humain; et à chaque protestation il y a toujours quelques villes détruites et quelques provinces ravagées. »
Le lendemain, sur un bruit qui se répandit que la paix allait être conclue, le général persan et le général indien s'empressèrent de dpnner bataille; elle fut sanglante. Babouc en vit toutes les fautes et toutes les abominations; il fut témoin des manoeuvres des principaux satrapes, qui firent ce qu'ils purent pour faire battre leur chef. Il vît des officiers tués par leurs propres troupes; il vit des soldats qui achevaient d'égorger leurs camarades expirants, pour leur arracher quelques lambeaux sanglants, déchirés et couverts de fange. Il entra dans les hôpitaux où l'on transportait les blessés, dont la plupart expiraient par la négligence inhumaine de ceux mêmes que le roi de Perse payait chèrement pour les secourir. « Sont-ce là des hommes, s'écria Babouc, ou des bêtes féroces? Ah ! je vois bien que Persépolis sera détruite. »
Voltaire.
(Le Monde comme il va, I, 1746.)
Les habitants de la planète terrestre sont encore dans un tel état d'ineptie, d'inintelligence, de stupidité que Ton voit dans les pays les plus civilisés, les journaux quotidiens rapporter naïvement sans discussion, comme une chose toute naturelle, les arrangements diplomatiques que les chefs d'État font entre eux, les alliances contre un ennemi supposé, ces préparatifs de guerre, les peuples permettent à leurs chefs de disposer d'eux comme d'un bétail, de les conduire à la boucherie, de les réduire en hécatombe sans paraître se douter que la vie de chaque individu est une propriété personnelle; et que c'est une action criminelle de la part d'un homme quelconque d'assassiner cent mille êtres humains.... Les habitants de cette singulière planète
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ont été élevés dans l'idée qu'il y a des nations, des frontières, des drapeaux, ils ont un si faible sentiment de l'humanité que ce sentiment s'efface entièrement dans chaque peuple devant celui
de la patrie Il est bien vrai que si les esprits qui pensent
voulaient s'entendre, cette situation changerait, car individuellement nul ne désire la guerre.... et puis il y a des engrenages politiques qui font vivre toute une légion de parasites.
Flammarion.
(Les Terres du ciel, p. 314.)
Vous arriverez à un point appelé frontière, et là, en écartant un peu les jambes, vous avez un pied en France, et l'autre en Prusse, où le Prussien peut avec sa hache venir vous couper le pied en disant : vous avei{ violé mon territoire.
Une ligne souvent idéale ou tout au moins contestée fait qu'un habitant est Priissien ou Français, et qu'au premier coup de tambour il va prendre spn fusil et tirer, sur son voisin, et cela sans qu'il lui soit possible de dire pourquoi.
On conçoit un roi de» Prusse et un roi de France, mais un peuple de France et un peuple de Prusse, à quoi bon, puisqu'il n'y a qu'une espèce d'humain et qu'une nature de peuple? Pourquoi les noms de roi ou de reine, de légitime ou d'usurpateur, conduiraient-ils les hommes à s'égorger?
Qu'ont-ils à gagner l'un ou l'autre? chaque coup de sabre donné dans les querelles des monarques, fait une brèche à la liberté ou au moins à l'Hurhanité. Quand tout le monde le saura, tout le monde sera d'accord et alors il n'y aura plus de frontières, ni de préjugés de nation, parce que chacun n'aura pour bannière, que la justice et la raison.
Boucher de Perthes.
{Hommes et choses.)
Si les peuples comprenaient cela, s'ils faisaient justice euxmêmes des pouvoirs meurtriers, s'ils refusaient de se laisser tuer sans raison, s'ils se servaient de leurs armes contre ceux qui les leur ont données pour niassacrer, ce jour-là la guerre serait
morte...
Guy de Maupassant.
{Sur l'Eau, pages 71 à 80.)
Il n'y a que Thomme qui tue pour tuer, qui détruise pour détruire. Jamais semblable ineptie n'est entrée dans une tête d'animal : s'il tue, c'est par faim ou par peur, pour se nourrir ou se défendre, mais non par cruauté, vanité, jactance, désœuvrement.
Boucher de Perthes.
{Hommes et choses.)
Quand je songe à tous les maux que j'ai vus et que j'ai soufferts, provenant des haines nationales, je me dis que tout cela repose sur un grossier mensonge : l'amour de la Patrie.
Tolstoï.
Pourtant, dans cette bataille, il ne se trouvait pas ceat
hommes sachant pour quelle cause ils combattaient, et, parmi
les vainqueurs, il n'y avait pas cent hommes pouvant expliquer
les joies insensées que fit naître en eux la victoire. Il ne s'en est
pas trouvé cinquante auxquels elle ait porté profit. A cette heure,
on n'en trouverait pas, parmi les vivants, six d'accord sur les
causes et les résultats de cette affaire. En un mot, personne n*a
jamais rien su de certain à ce sujet. Il n'y a que ceux qui ont
pleuré les victimes qui ont bien su pourquoi Hein? comme
c'est sérieux ! Quel système !
Ch. Dickens.
(Contes de Noël. — Cantique de Noël.)
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Voilà un petit globe qui tourbillonne dans le vide infini, autour. de ce globule végètent 1.400 millions de mites raisonneuses, sans savoir ni d'où elles viennent ni où elles vont, chacune d'elles, d'ailleurs, ne naissant que pour mourir assez vite et cette pauvre humanité a résolu le problème non de vivre heureuse sous le soleil de la nature mais de souffrir constamment par le corps et par Tesprit. Elle ne sort pas de son ignorance native, ne s'élève pas aux jouissances intellectuelles de l'art et de la science, et se tourmente perpétuellement d'ambition chimérique. Etrange organisation sociale ! Elle s'est partagée en troupeaux, livrée à des chefs, et l'on voit de temps en temps ces troupeaux atteints d'une folie furieuse se déchaîner, les uns contre les autres, et Thydre infâme de la guerre moissonner les victimes, qui tombent comme des épis mûrs sur les campagnes ensanglantées : quarante millions d'hommes sontégorgés régulièrement chaque siècle pour maintenir le partage microscopique du petit globule eh plusieurs fourmilières^
Camille Flammarion.
i-Aslronomi€ populaire).
La bureaucratie avait donné, dès le commencement, la mesure de son patriotisme. Au mois de juillet 1870, lorsque la guerre eut été déclarée, l'administration de la Banque de France, loin de venir en aide au commerce dans la crise où nous étions jetés, en profita pour lui imposer des exigences si tyranniquement léonines qu'elles soulevèrent, à ce moment, une réprobation générale. Qui s'en souvient? On oublie tant de choses à Paris, et tant d'événements sont intervenus ! 11 n'en est pas moins vrai que la clameur fut universelle. Il parut clair que les hauts barons du mercanliltsnoe formant le Conseil de la Banque n'avaient vu dans la circonstance que Toccasion de juguler, en les ruinant, la concurrence de leurs rivaux, les moyens et petits commerçants ou industriels. Le même journal que nous venons
rfe citer (i) se fit l'organe de Topinion en publiant» contre les dits personnages, régents de la Banque de France, une dénonciation dans les règles avec la liste de leurs noms et qualités. Mais la Finance a peu de vergogne.
Ainsi, au fond de tous nos malheurs, nous retrouvons toujours la même main. La main qui prépara nos revers par le pillage des ressources du pays, qui le jeta dans la catastrophe, l'empêcha d'en sortir, brisa le ressort de sa défense, accomplit Tœuvre de prodition, est la même qui a consommé notre désastre en rendant nécessaire la crise calamiteuse de 1871. Cette main est celle de la Finance. Cette oligarchie financière, tête de la bourgeoisie nouvelle, qui, en 1814, saluait l'entrée de l'ennômi par une hausse des valeurs publiques, ne s'est préoccupée, en 1871, dans la désolation nationale, que de réaliser les créances de son portefeuille. C'est elle, M. Dufaure l'avoue à la tribune, qui, représentée par la Banque de France et les principales Chambres de commerce, inspire la loi néfaste sur les échéances. Que lui importe la patrie? Il ne s'agit pour elle que de son portefeuille. Elle sera, autant qu'elle vivra, au sein du pays et, ce qui est pire, dans les conseils du Pouvoir qui le mène, l'élément antinational. la trahison en permanence. Ainsi que l'empire aventurier de Napoléon III, le gouvernement des bourgeois républicains n'est pour elle qu'un fantoche dont elle tient et fait jouer les fils.
E. Lkvkrdays.
{Politique et Barbarie, pages 211 et suiv. ; i vol., chez Georges Carré, éditeur. 3, rue Racine.)
Il faut remarquer qu'en dépit des progrès qui ont
modifié plutôt en apparence qu'en réalité les institutions politiques adaptées à l'état de guerre, la population de tous les Etats civilisés a continué d'être partagée en deux classes : Voligarchie gouvernante et la multitude gouvernée. L'oligarchie gouvernante se compose principalement des familles au sein desquelles
(i) Le National.
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s'est recruté depuis un temps immémorial et à travers toutes les révolutions, le personnel militaire, politique et administratif des Etats. Ce personnel, comme tout autre, est immédiatement intéressé à conserver et à accroître le débouché d'où il tire ses moyens d'existence, et ce débouché ne peut être sauvegardé et accru que par le maintien de Tétat de guerre. C'est Texpectative toujours menaçante d'une guerre qui provoque le développement continu des armements et, par conséquent, l'extension du débouché ouvert aux familles en possession de fournir la hiérarchie militaire à appointements, depuis le sous-lieutenant jusqu'au général. La guerre survenant, l'avancement devient plus rapide, la solde s'élève, les campagnes comptent double dans le règlement des pensions. De leur côté, les politiciens qui gouvernent l'Etat voient s'augmenter leur puissance et se consolider leur situation. En temps de guerre, le gouvernement est investi d'un pouvoir dictatorial, et ce pouvoir, en supprimant toute opposition, assure la possession à ceux qui le détiennent. Le monde adnninistratif a sa part dans cet accroissement de puissance et de sécurité. En outre, lorsque la guerre est heureuse, — et on se flatte toujours qu'elle le sora, — le débouche des fonctionnaires s'élargit et devient plus productif; ils débordent dans le pays conquis, et ils y récoltent une moisson supplémentaire de profits et de prestige. A ces catégories d'intéressés au maintien de l'état de guerre, viennent se joindre les financiers, intermédiaires des emprunts, les industriels, fournisseurs des armées, avec leurs attenants et leurs subordonnés. C*est dans cette partie de la nation que subsistent les idées et les sentiments adaptés à l'état de guerre : c'est elle qui les entretient dans la multitude, en identifiant le patriotisme avec la haine de l'étranger.
Cette oligarchie, dont les intérêts sont attachés à l'état de guerre n'est -qu'une minorité sans doute, mais sa puissance et son influence ne se mesurent pas à son nombre. Comme elle est en possession du gouvernement, même dans les états réputés démocratiques, elle pqssède le pouvoir de déchaîner la guerre et de contraindre la nation tout entière à y contribuer. En vain, la nation voudrait conserver la paix ; en vain, elle répugnerait à envoyer ses enfants à l'abattoir des champs de bataille et à
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supporter les frais d'une entreprise de destruction, désormais frappée de stérilité, elle se trouve prise dans les engrenages du mécanisme de centralisation dictatoriale adapté à Tétat de guerre, et obligée de livrer à ceux qui la mettent en œuvre ses ressources et sa chair. Peut-être ses répulsions seraient-elles plus difficiles à vaincre si Ton exigeait d'elle la totalité du capital que la guerre dévore, mais grâce au développement du crédit public, la plus grande partie de ce capital est comniunément fournie par des emprunts dont la dépense lui profite tandis que le poids en est principalement supporté par les générations futures.
G. DE MOLINARI
(Notions fondamentales de CEconomie politique, par G. de Molinari, i vol. gr. in-8*. — Librairie Guiilaumin et C'*, rue Richelieu, 14, Paris.
Un homme jeune encore, gracieux, aux fins traits de bronze, entra alors dans le cabinet du maître de conférences. C'était le commandeur Aspehini, de Naples, philologue, agronome, député au Parlement italien, qui, depuis dix ans, entretenait avec M. Bergeret une docte correspondance, à la manière des grands humanistes de la Renaissance et du dix-septième siècle, et qui ne manquait pas d'aller voir son correspondant ultramontain à chaque voyage qu'il faisait en France. Carlo Aspertini était grandement estimé par tout le monde savant pour avoir lu, dans un des rouleaux carbonisés de Pompéï, tout un traité d'Epicure. Maintenant il s'adonnait à l'agriculture, à la politique et aux affaires ; mais il aimait chèrement la numismatique, et ses mains élégantes avaient besoin de toucherdesmédailles. Ce qui l'attirait à ***, c'était, en même temps que le plaisir dV trouver M. Bergeret, la volupté de revoir l'incomparable collection de monnaies - antiques, léguée à la bibliothèque de la ville par Boucher de la Salle. Il y venait aussi collationner les lettres de Muratori qui s'y trouvent. Ces deux hommes, que la science faisait concitoyens, se chargèrent de félicitations mutuelles. Puis, comme le Napolitain s'avisa qu^un-militaire se tenait près d'eux, dans le studio.
iM. Bergeret Pavertit que ce soldat gaulois était un jeune philologue, plein de zèle pour l'étude de la langue latine.
— Cette année, ajouta M. Bergeret, il a^pprénd, dans une cour de caserne, à mettre un pied devant l'autre. Et vous voyez en lui ce que notre brillant divisionnaire, le général Cartier de Chalmot, nomme Toutil tactique élémentaire, vulgairement un soldat. M. Roux, mon élève, est soldat. Il en sent l'honneur, ayant Tâme bien née. A vrai dire, c'est un honneur qu'il partage à cette heure avec tous les jeunes hommes de la fière Europe, et dont jouissent comme lui vos Napolitains, depuis qu'ils font partie d'une grande nation.
— Sans manquer au loyalisme qui m'attache à la maison de Savoie, répondit le commandeur» je reconnais que le service militaire et l'impôt importunent assez le peuple de Naples pour lui faire regretter parfois le bon temps du roi Bomba et la douceur de vivre sans gloire sous un grouvernement léger. Il n'aime ni payer, ni servir. Un législateur doit mieux comprendre les nécessités de la vie nationale. Mais vous savez que, pour ma part, j'ai toujours combattu la politique des mégalomanes et que je déplore C;îs grands armements qui arrêtent tout progrès intellectuel, moral et matériel dans l'Europe continentale. C'est une grande folie, et ruineuse, qui finira dans le ridicule.
— Je n'en prévois pas la fin, répondit M. Bergeret. Personne ne la désire, hors quelques sages sans force et sans voix. Les chefs (TÉtat ne peuvent souhaiter le désarmement, qui rendrait leur fonction difficile et mal sûre, et leur ferait perdre un admirable instrument de règne. Car les nations armées se laissent conduire avec docilité. La discipline militaire les forme à l'obéissance et Ton ne craint chez elles ni insurrections, ni troubles, ni tumultes d'aucune sorte. Quand le service est obligatoire pour tous, quand tous les citoyens sont soldats, ou le furent, toutes les forces sociales se trouvent disposées de manière à protéger le pouvoir, ou même son absence, comme on l'a vu en France.
M. Bergeret en était à ce point de ces considérations politiques lorsque éclatadu côté de la cuisine prochaine un bruit de graisses répandues sur un brasier, et le maître de conférences en augura que la jeune Euphémie avait, selon la coutume des jours de gala,
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renversé sa casseroUe dans le fourneau, après Ty avoir imprudemment dressée sur une pyramide de charbons. H reconnut qu'un tel fait se produisait avec la rigueur inexorable des lois qui gouvernent le monde. Une exécrable «odeur de graillon pénétra dans le cabinet de travafl, et M. Bergeret poursuivit en ces jnpots le cours de ses idées :
— Si l'Europe n'était pas en caserne, on y verrait, comme autrefois, des insurrections éclater, soit en France, soit en Allemagne ou en Italie. Mais les forces obscures qui, par moments, soulèvent les pavés des capitales, trouvent aujourd'hui un emploi régulier dans les corvées de quartier, le pansement des chevaux et le sentiment patriotique.
Le grade de caporal donne une issue convenablement ménagée à l'énergie des jeunes héros qui, libres, eussent fait des barricades pour se dégourdir les bras, et je viens précisément d'apprendre qu'un sergent du nom de Lebrec prononce des harangues sublimes. En blouse^, ce héros aspirerait à la liberté. Portant Tuniforme, il aspire à la tyrannie et fait régner l'ordre. La paix intérieure est facile à maintenir dans les nations armées, et vous remarquerez que si, dans le cours de ces vingt-cinq dernières années, Paris, une fois, s'est quelque peu agité, c'est que le mouvement avait été communiqué par un ministre de la guerre. Un général avait pu faire ce qu'un tribunal n'aurait pas fait. Et quand ce général fut détaché de l'armée, il le fut en même temps de la nation et perdit sa force. Que l'État soit monarchie, empire ou république, ses chefs ont donc intérêt à maintenir le service obligatoire pour tous, afin de conduire une armée au lieu de gouverner une nation.
Le désarmement, qu'ils ne souhaitent pas, n'est pas désiré non plus par les peuples. Les peuples supportent très volontiers le service militaire, qui,. sans être délicieux, correspond à l'instinct violent et ingénu de la plupart des hommes, s'impose à eux comme l'expression la plus simple.» la plus rude et la plus forte du devoir, les domine par la grandeur et 1 éclat de l'appareil, par l'abondance du métal qui y est employé, les exalte, enfin, par les seules images de puissance, de grandeur et de gloire qu'ils soient capables de se représenter. Ils s'y ruent en
chantant;* sinon, ils y sont mis de force.' Aussi ne vois-je pas la fin de cet état honorable qui appauvrit et abêtit TEurope. -
— Il y a deux portes pour en sortir, répondit le commandeur j Aspertini : la guerre et la banqueroute.
— La guerre! répliqua M. Bergeret. Il est visible que les
grands armements la retardent en la rendant trop effrayante et
d un succès incertain pour l'un et l'autre adversaire. Quant à la
banqueroute, je la prédisais, l'autre jour, sur un banc du Mail,
à M. l'abbé Lantaigne, supérieur de notre grand séminaire.
Mais il ùe faut pas m'en croire. Vous avez trop étudié l'histoire
du Bas-Empire, cher Monsieur Aspertini, pour ne pas savoir
qu'il y a, dans les finances des peuples, des ressourcés n\ysté-
rieuses, dont la connaissance échappe aux économistes. Une
nation ruinée peut vivre cinq cents ans d'exactions et de rapines,
et comment supputer ce que la misère d'un grand peuple fournit
de canons, de fusils, de mauvais pain, de mauvais souliers, de
paille et d'avoine à ses défenseurs?
Anatole France.
{Le Mannequin if osier, pages 24 à 32 ; i vol., 3 fr. 5o, chez Calmann Lévy, 3, rue Auber.}
Parfois deux princes ont querelle pour décider lequel d'entre eux dépouillera un troisième de ses possessions, sur lesquelles ni l'un ni Tautre n'ont la prétention d'avoir droit. Parfois un prince en moleste un autre, dans la crainte que ce soit cet autre qui lui cherche noise. Parfois Ton engage la guerre parce que l'ennemi est trop fort; et parfois parce qu'il est trop faible. Parfois nos voisins désirent ce que nous avons, ou possèdent ce dont nous manquons; alors nous en venons aux mains, jusqu'à ce qu'ils s'emparent de nos biens ou nous abandonnent les leurs. C'est une cause de guerre très légitime que d'envahir un pays dont les habitants viennent d'être dévastés par la famine, ravagés par ta peste, ou désolés par les factions. Il est légitime de porter la guerre chez notre plus proche allié, du moment qu'il a une de ses villes qui nous convient, ou bien un territoire
qui puisse resserrer et arrondir les nôtres. Si un prince envoie des troupes dans un pays où les gens sont pauvres et ignorants, il est en droit d'en tuer la moitié^ et de réduire le reste en esclavage, histoire de les civiliser et de les guérir de leur barbarie. C'est un usage courant, honorable et vraiment royal, quand un prince sollicite l'aidé d'un autre pour repousser une invasion, que l'assistant, après avoir chassé l'envahisseur, s'empare luimême du pays, et octroie la mort, la prison ou l'exil à celui qu'il
est venu défendra. . ' .
Jonathan Swift.
(Voyages de Gu Hiver , 4' partie, ch. V.)
Les annexions de territoires n'augmentent la richesse des classes nombreuses vouées à l'agriculture et aux autres industries qu'en étendant leurs débouchés, et cette extension peut être obtenue à moins de frais par un abaissement ou un reculement des barrières douanières et la création d'un supplément de voies de communication. Quant aux indemnités, une bonne part en est absorbée par les récompenses accordées aux artisans notables de la victoire. D'ailleurs, si élevées qu'elles soient, et même en supposant qu'elles soient augmentées d'un tribut annuel^ elles ne suffisent point à couvrir, avec les frais de la guerre, l'exhaussement du risque que causent les passions antagoniques surexcitées par la guerre et le développement des armements qu'il nécessite. Seuls les membres du personnel gouvernemental et administratif et de la hiérarchie des militaires de carrière tirent profit d'une guerre victorieuse. Les uns trouvent un accroissement temporaire de débouché dans le territoire annexé, temporaire, disons-nous, car ce territoire ne tarde pas longtemps à fournir son contingent de concurrents aux emplois de l'Etat; les autres reçoivent un avancement plus rapide sans oublier l'augmentation de leurs appointements pendant la durée de la guerre, et finalement l'extension — permanente, celle-ci — de leur débouché, causé par l'aggravation du risque de la guerre. Mais si Tappât de ces profits suffit à nourrir les passions belli-
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queuses de la classe dans laquelle se recrutent principalement les fonctionnaires civils et militaires, ils sont peu de chose en comparaison des pertes que cause la guerre à la masse de la nation, tant par les dépenses directes qu'elle occasionne en tous temps que par les dommages indirects qu'inflige à la généralité des nations, rendues solidaires par le commerce, la crise qu'elle déchaîne. Toute guerre entre les peuples civilisés se solde donc par un déficit, et ce déficit va croissant à mesure qu'elle exige une production plus considérable de puissance destructive.
G. DE MOLINARI
(Comment se résoudra la question sociale, p. 127, GuilUumin.)
Vous demandez : « La guerre parmi les nations civilisées est-elle encore voulue par les conditions historiques^ par le droit, par le progrès? »
Et moi, je réponds : « Non seulement elle ne l'est plus, mais jamais elle ne l'a été, jamais, au grand jamais! Toujours elle a faussé le développement historique de l'humanité, violé le droit, enrayé le progrès. »
Sans doute, certaines guerres ont été suivies de résultats avantageux à la civilisation générale; mais les conséquences nuisibles de ces mêmes guerres l'ont toujours emporté de beaucoup sur ces résultats bienfaisants. Ce qui fait qu'on s'y trompe encore, c'est qu'une partie seulement de ces conséquences nuisibles est immédiatement apparente : les autres, qui sont souvent de beaucoup les plus graves, sont indirectes, et ont donc échappé pendant longtemps à Tintelligence humaine. On commence actuellement à les apercevoir, et alors on dit, comme le faisait récemment encore M. de Molinari, dans un livre d'aijle'urs fort remarquable, que la guerre « n'est plus » utile au progrès de la civilisation, alors qu'elle ne l'a jamais été (i).
(t) Grandeur et décadence de la guerre^ Paris, GuiHaumin, 3898*. •«
Il y a là, croyez-le bien, autre chose qu'un accès de byzantinisme, une lubie de sectaire trop pointilleux : ce point est vraiment de grande importance. Si nous concédons aux défenseurs de la guerre ce simple petit mot « encore », nous les autorisons à dire que la discussion entre eux et nous est une simple affaire d'opportunité, d'appréciation personnelle; car cette discussion se réduit alors à ceci, que nous croyons la guerre « devenue inutile », alors qu'ils la jugent « encore utile ». Dans ces conditions, ils nous accorderont volontiers qu'elle pourra devenir inutile, ou même nuisible... demain, le temps d'infliger aux peuples quelques formidables saignées pour satisfaire leurs ambitions personnelles.
Car telle a été de tout temps, et telle est encore Tunique fonction de la guerre : procurer à un petit nombre d'hommes le pouvoir, les honneurs, les richesses, aux dépens de la masse, dont ces hommes exploitent la crédulité naturelle, exploitent les préjugés créés et entretenus par eux-mêmes.
Capitaine Gaston Moch.
(L'Ère sans violence : Révision du traité de Francfort, pages 3i8-320. Edition de là Revue Blanche, 23, boulevard des Italiens.)
A vrai dire, il y a une difi^érence entre la conquête par un peuple civilisé et le pillage par une horde de sauvages. Quand une troupe de sauvages envahit un pays, chacun des conquérants y trouve son profit; ceux qui ont eu la chance de survivre à la lutte et de remporter la victoire, ont part au butin, et ils sont dédommagés de leurs peines par les dépouilles qu'ils emportent. Chacun ramène dans sa case, le soir de la razzia, qui une chèvre, qui une bouteille d'alcooj, qui une étoffe de soie rouge, qui une femme. Mais dans nos guerres de conquête, il n'y a pas pour les vainqueurs de pareils bénéfices. Ou plutôt ces bénéfices sont réservés à un seul, au maître qui a commandé. Les soldats de l'armée victorieuse n'ont que des profits très problématiques. Des décorations, quelques pensions, un ou deux jours de boni-
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bance, lesquels compensent assez mal les longues privations : voilà ce que rapporte la conquête aux conquérants. Nous parlons, bien entendu, des mieux partagés, de ceux qui survivent, de ceux qui n'ont ni un œil, ni un membre de moins. Ceux-là doivent se satisfaire par une bonne parole du prince, additionnée de quelques largesses, vite épuisées, comme par exemple une ration de vin supplémentaire, le soir de la victoire*
Par conséquent, la conquête est due à Taveuglement d'un peuple qui donne son or et son sang pour assurer au prince, et à la famille du prince, des palais luxueux, des serviteurs abondants et une plus large dose de puissance.
Il faut donc que, pour déterminer son peuple à agir avec cette insigne stupidité, le souverain ait, longtemps à Tavance, préparé les voies, en développant certains sentiments factices.
Les souverains d'autrefois n'avaient pas besoin de tant de précautions. Quand Louis XIV^ ou Charles-Quint entreprenaient quelque nouvelle guerre, ils ne prenaient pas, vis-à-vis de leurs peuples, le souci un peu humiliant d'expliquer leur conduite. Le peuple était fait pour obéir et Tarmée pour marcher. Nul besoin d'invoquer même l'apparence du bon droit.
Mais, dans les temps modernes, les peuples sont devenus un peu plus exigeants. Si dociles qu'ils soient à la voix qui les appelle aux armes, si naïfs et si crédules qu'ils se montrent encore, il faut, pour que les conquérants trouvent en leurs sujets des instruments maniables, que ces pauvres sujets soient habilement préparés à la guerre, par ce sentiment magique que les rois appellent l'honneur national.
Or l'honnevir national, c'est Tamour-propre du maître, et le maître est très susceptible. Une plaisanterie offensante a été le point de départ de beaucoup de massacres. Un sarcasme de Frédéric sur M""*^ de Pompadour a décidé une guerre sanglante. Les plaisanteries que les journaux anglais se permettaient sur Bonaparte ont, plus que toute autre cause, déterminé ce même Bonaparte à rompre la paix d'Amiens. Un coup d'éventail a été un des motifs de la conquête de l'Algérie. En 1870, la France a été, pour une cause aussi légère, la victime d'une des plus sanglantes guerres de l'histoire. Ce qu'il y a même^, dans ce cas
ial, de plus extraordinaire, c'est que l'offense n'a jamais été :. Elle a été inventée par l'impudence cynique et criminelle îismarck, qui a eu l'infamie de répandre un fait faux, et :ompter la sottise du gouvernement français, capable de iidéfer comme un cas de guerre une impertinence adressée n ambassadeur.
-es journalistes, avec leur mauvaise foi, leurs préjugés.
insouciance et leur hypocrisie, se font les auxiliaires des /ernements. Et c'est toujours le peuple, le peuple humble et rieux, le peuple des paysans et des artisans, qui donne sa r et son or, et qui pâtit de ces miri6ques arguments, "est merveille de voir à quel point une insignifiante dispute , grâce à la diplomatie et aux journaux, se transformer en guerre sainte. Quand l'Angleterre et la France ont déclaré la re à la Russie en i856, c'a été pour une raison tellement ne qu'en cherchant dans les archives diplomatiques on arrive ind'peine à la découvrir. Il faut faire de longues et patientes les dans les vieux cartons pour pénétrer ta cause avouée de
sanglante querelle. La mort de cinq cent mille braves gens, ■pense de cinq à six milliards, voilà les conséquences de ibscur conflit.
lU fond, pourtant, il y avait des motifs. Mais combien peu ables! Napoléon III voulait, par l'alliance anglaise et une re heureuse, consolider sa dynastie et son pouvoir de crimi- : origine. Les Russes prétendaient envahir Constantinople. Anglais voulaient assurer le triomphe de leur commerce et êcher la suprématie de la Russie en Orient. Sous une forme ;ous une autre, c'est toujours l'esprit de conquête ou de :nce,
Charles Richkt.
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Les souverains qui prennent conseil aujourd'hui de leurs ministres décident, de par leur seule volonté, si c'est celte année ou Tannée prochaine que commencera la grande tuerie. Ils savent très bien que tous les discours ne les empêcheront pas, quand l'idée leur en viendra, d'envoyer des millions d'hommes à la boucherie. Ils écoutent même avec plaisir ces dissertations pacifiques, les encouragent et y prennent part.
Loin d'être nuisibles, elles sont, au contraire, utiles aux gou-; vernements, parce qu'elles donnent le change aux peuples et les détournent de la question principale, essentielle :
DoiUon ou non se soumettre à l'obligation du service militaire?