‹ Guerre-militarismeChapitre 7 sur 42 · L. Tolstoï · texte numérisé non relu

L. Tolstoï

(plaisirs cruels, pages i58 et iSg; i vol., chez Charpentier.)

Il est parfaitement établi que ce fut une'folie que de vouloir la guerre. Elle sème la mort et apporte la ruine sans aucun profit, même pour le vainqueur. II serait temps aussi que les peuples comprissent ce qu'il peut résulter de certaines conventions humaines et particulièrement de la délimitation des frontières qui n'est qu'un prétexte perpétuel de conflits entre les différents pays du globe. Elles ne servent qu'à- nourrir les haines séculaires sous le couvert illusoire de : « propriétés nationales » qui, à proprement parler, et pour la plupart des nations, n'est celle que d'un monarque^ ambitieux voulant sauvegarder ses droits à la couronne et perpétuer le sang de sa race omnipotente.

Gaston Laporte.

{Journal, 12 octobre 1896.)

— ii6 —

Je ne crois pas téméraire de considérer à peu près tout conquérant comme une bête à deux jambes, qui enfourche une bête à quatre pattes; et ces deux bêtes n'en font plus qu'une pendant un certain nombre d'années qui lui sont données et qu'elle ne connaît pas. Il est donné à la bête d'aller devant elle à droite et à gauche, farouche, inquiète, dévorée d'orgueil, de dépit, même de terreur, pataugeant dans le sang humain, à la recherche d'une certaine pro vende qu'elle ne trouve jamais. Après quoi, elle tombe et crève, et va pourrir...

xMieux vaut goujat debout. . .

Et puis accourent les bêtes d'encre : poètes, penseurs, historiens, qui disent là-dessus ce qui vient de leur fonds, généralement frivole, ou ce qu'on leur commande, ou ce qu'ils trouvent de meilleur débit sur le marché bourgeois, amateur de bêtes rares et terribles.

Ainsi Napoléon I^^ fît sa fortune posthume, qui ne l'empêcha pas de faire banqueroute dans son tombeau redoré. Grâce à la bête d'encre, l'immense brute populaire caressse les conquérants. Elle admire en eux plusieurs de ses qualités, ils bousculent, ils détruisent, ils pillent, ils étalent leur force, et ils en abusent. Ils foulent aux pieds particulièrement la force morale. Un conquérant, cela traite de si haut tout droit, toute justice, tout titre, toute majorité! Et il faut à un conquérant tant de laquais de toutes sortes ! les conquérants font les beaux triomphes de la démocratie. Et enfin la brute populaire a un goût pour être

dévorée.

Louis Veuillot.

[Mélanges). Tome V.

Assez et trop longtemps les hommes ont surtout accordé leur admiration et élevé des statues à ceux qui leur faisaient du mal, — aux fléaux que la providence a mis de temps en temps sur la terre, comme elle met des brochets dans les étangs et des requins dans la mer pour empêcher la trop grande multiplication.

Je veux parler des conquérants, des Tamerlans, de ces hommes dont la gloire consistait en ceci : — Avoir fait tuer énormément de leurs compatriotes, mais avoir fait tuer encore plus d'hommes d'un autre pays. »

On n'a pas oublié les moindres Alexandre, et on leur

pardonnait d'avoir ruiné leur Macédoine, s'ils peuvent prouver qu'ils avaient bien plus ruiné l'Asie : on imitait en cela cet envieux qui disait à Jupiter : « Je consens à devenir borgne, pour que mon voisin perde les deux yeux. »

Est-ce que cela console une mère qui pleure son fils tué, de penser qu'il y a une autre mère qui a perdu deux fils?, Est-ce que le laboureur dont le champ a été ravagé trouvera une compensation dans l'idée qu'à deux cents lieues de là on a ravagé les champs de deux laboureurs? — est-ce, que cela fera jaunir le blé dans ses cillons en friche, qu'il y ait des sillons en friche dans un autre pays?

Et cependant, voilà sur quoi s*est fondée jadis la gloire des conquérants : — Je vous ai surchargés d'impôts, j'ai fait dé vos champs le tapis vert où je jouais vos fils ; — mais la bataille est finie, — voici les cadavres amoncelés en deux tas, quel est le plus gros?

— Eh ! eh ! c'est difficile à dire à la vue simple, — il y a de la pige, comme disent les gamins, — il faut compter.

Le tas des cadavres de ceux-ci se compose de huit mille cadavres hachés ou mutilés, — huit mille familles en deuil, — mères sans fils, — fiancées sans promis, — enfants sans pères, — ça a l'air triste au premier coup d'œiL — Mais comptez l'autre tas : il y en a huit mille quatre cents. — Quel bonheur ! quelle gloire ! et les nations reconnaissantes élevaient des statues de marbre, de bronze, de pierre, de fer-blanc, de sucre candi et d% chocolat pour perpétuer le souvenir de cette généreuse supériorité.

Alphonse Karr.

Promenades hors de mon Jardin, i vol. i fr. 25, chez Calmann Lévy.

« Je vous prie, Monsieur, lui dis-ft un jour que je l'aidais à lettre en ordre quelques papiers avant de les transcrire dans sa )lleaion, dite&4noi comnr\ent Alexandre de Macédoine parvintà se faire surnommer le Grand ?

— Comment ! est-ce que vous n'avez famais lu son hisloire?

— Pardonnez-moi, monsieur.

— Eh bien, Williams, est-ce que vous n'y avez pas vu la raison ue vous demandez ?■

— Poiot du tout, j'y trouve bien des raisons, pour l'appeler Lmteux, mais tous les hommes dont on parle beaucoup ne soni is pour cela à admirer. On a porté des jugements très opposés ir le mérite d'Alexandre. Le docteur Prideaux dit, dans ses apports de l'ancien et du nouiieau Testament {i), «qu'il mérite iulemeni d'être surnommé le Grand égorgeur; et l'auteur de "om Joves a fait un livre pour fwouverque lui et tous les autres )nquérants devaient être mis dans la même classe qoe Jonathan /id (a). ■»

M. Falkand ne put s'empêcher de rougir à mes crtattons.

« Quel blasphèriie ! Ces auteurs se sont-ils imaginé que le ^nisme grossier de leur censure viendrait à bout de détruire ne renommée aussi justement acquise? Comment avec du ivoir. de la sensibilité, du goût, n'avoir pu se garantir d'une ■reur aussi vulgaire? Dites-moi, Williams, avez-vous jamais îQS vos lectures trouvé de héros plus vaillant, plus noble, plus bnéreux ? Jaifiais mortel a-t-il été plus parfaitement opposé à lut ce qui est égoïsme et sentiment personnel? Il se fità lniléme une image sublime de la véritable grandeur et il mit Hite son ambition à réalisercette image parsa vie propre. Vom- ; donnant tout ce qu'il po^édait quand il partit pour sa grande ipédition, et ne se réservant autre chose, disait-il, que l'espéince, »

{Il Le Dociuur PHilcaux éiaii un historien et un anliquaire estimé né à Padsion. ns le comlé de Cornouuilles en 164S.

(3| Fameux voleur choisi par FrieJdinK pour âire le hëros d'un de ses romans.

— iig —

Rappelez-vous sa confiance héroïque dans Philippe, son médecin; son amitié inaltérable et sans réserve pour Ephestion. Il traita la faiïiille captive de Darius avec la plus douce affabilité, et la vénérable Sisygambis avec tous les égards et la tendresse d'un fils envers sa mère. Sur un pareil sujet, Williams, ne vous en rapportez jamais au jugement d'un pédant d'église, comme le docteur Prideaux ou d*un juge de paix de Westminster comme Frielding. Examinez par vous-même et vous trouverez dans Alexandre un parfait modèle d'honneur, de désintéressement et de générosité. Vous y verrez un homme qui, par l'élévation de son âme et la grandeur de ses desseins, était fait pour rester seul Tobjjet de Tétonnement et de l'admiration de tous les siècles.

— Ah ! monsieur, il nous est bien aise à nous qui sommes ici fort tranquillement assis de faire son panégyrique. Mais voulezvous aussi que j'oublie à quel effroyable prix a été érigé le monument de sa renommée? Ne fut-il pas le perturbateur du repos de l'espèce humaine? N'a-t-il pas bouleversé des nations entières qui n'auraient jamais entendu parler de lui sans ses dévastations? Combien de milliers de vies il a sacrifiées dans sa carrière.

Que de choses à dire sur sa cruauté ! Toute une nation massacrée pour un crime commis par ses ancêtres cent cinquante ans auparavant; cinquante mille hommes vendus comme esclaves; deux mille mis en croix pour avoir défendu vaillamment leur pays ! Il faut vraiment que l'homme soit une créature d'une espèce bien étrange, de ne jamais prodiguer plus d'éloges qu'à celui qui a semé la destruction sur la face de la terre.

Votre façon de penser, Williams, est assez naturelle, et je ne saurais vous en blâmer; mais permettez-moi d'espérer que vous en viendrez à une manière plus grande et plus libérale d'envisager les événements. C'est une chose très révoltante au premier coup que la mort de cent mille hommes, mais, dans la réalité, est-ce que cent mille hommes de cette espèce sont plus qu'un troupeau de cent mille animaux? C'est Thomme moral et intellectuel, Williams, c'est la génération des vertus et des connaissances , humaines qui a des droits à notre amour. Là, était la grande [ idée d'Alexandre; il entreprit le vaste dessein de civiliser l'espèce \

humaine et délivra Timmense continent de l'Asie de Tabrutissement, de la dégradation, en renversant la monarchie des Perses : et quoiqu'il ait été arrêté par la mort au milieu de sa carrière, nous pouvons encore voir les grands effets de sa sublime entreprise. La littérature et la politesse grecques, lès Seleucides, les Antiochus et les Ptolémée parurent après lui parmi les peuples qui, jusque-là, avaient été réduits à la condition des brutes. Alexandre n'est pas moins connu pour avoir fondé des villes que pour en avoir détruit.

— Avec tout cela, monsieur, j'ai bien peur que la pique et la hache ne soient pas les instruments propres pour enseigner la sagesse aux hommes. Quand on supposerait qu'on peut sacrifier sans remords la vie des hommes pour opérer un très grand bien, cependant, pour amener la civilisation et les mœurs sociales, il me semble que c'est une voie bien détournée que celle des meurtres et des massacres. Mais, dites-moi, je vous prie, est-ce que vous ne trouvez pas que ce grand héros était une espèce de fou enragé? Que direz-vous donc du palais de Persépolis livré aux flammes, des pleurs qu'il versa parce qu'il n'avait plus de monde à conquérir, et de son armée conduite à travers les sables brûlants de la Libye, simplement pour visiter un temple, et pour persuader aux hommes qu'il était le fils de Jupiter Ammon.

— Alexandre, mon enfant, n'a pas été compris; les hommes, en le peignant sous de fausses couleurs, ont voulu se venger de ee qu'il à tant éclipsé tout le reste de leur espèce. Pour réaliser son grand projet, il était nécessaire qu'il fût pris pour un dieu. C'était le seul moyen de s'assurer la vénération des peuples stupides et superstitieux de TAsie; c'est ce dessein, et non pas une sotte vanité^ qui l'a porté à agir ainsi. Et combien il eut à à souffrir à cet égard de l'opiniâtreté de quelques-uns de ces Macédoniens qui n'entendaient rien à ses vues.

— Eh bien ! monsieur, après tout, Alexandre n'a fait qu'employer des moyens dont tous les grands politiques ont fait usage aussi bien que lui. C'est aussi par des dragonnades et des fraudes pieuses qu'il a voulu donner aux hommes, malgré eux,

la sagesse et le bonheur. Mais ce qu'il y a de pire, monsieur, cet Alexandre, dans les accès de sa fureur aveugle, n'épargnait ni

amis, ni ennemis. Vous n'entendez sûrement pas justifier les excès de cette colère qu'il rie pouvait réprimer. 'Il est impossible de dire un mot en faveur d'un homme qui, par une provocation passagère, se laisse entraîner à commettre des meurtres.

Page 1