‹ Guerres de religionChapitre 35 sur 53 · IX · texte numérisé non relu

IX

prclfcs bénissaient le bon petit seigneur. Tout était arrangé pour faire un favori du peuple, un prince de carrefour, un héros de l’assassinat.

Le chef des protestants, élu le lendemain de la bataille de Dreux qui les délivrait de Condé, était désormais l’amiral, et il avait bien gagné ce titre par celle conquête subite de la iNormandie en plein hiver. Seul, ayant fait la guerre, il pouvait faire la paix. Le prisonnier Condé, contre le chef d’élection, était mal posé pour négocier, Coligny revient de Normandie en hâte ; quand il arrive, la paix, depuis cinq jours, était signée (Araboise, 12 mars 1563).

Condé l’avait signée pour lui et les seigneurs. Pour lui, la lieutenance générale du royaume, qu’a eue son frère. Pour les seigneurs, le culte libre des châteaux. El pour le peuple, quoi? Une ville par bailliage, de sorte qu’en ce temps de trouble, où l’on n’osait pas voyager, on ne pouvait prier ensemble qu’en faisant un voyage souvent de vingt ou vingtcinq lieues.

Pour la forme, Condé avait consulté les ministres, mais signé malgré eux. L’amiral en

conseil lui dit celte parole : « Monseigneur,

vous vous éles charge de faire la part à Dieu ; d’un trait de plume vous avez ruiné plus d’églises qu’on n’en eût détruit en dix ans. Et, quant à la noblesse que vous avez garantie seule, elle doit avouer que les villes lui donnèrent l’exemple. Les pauvres avaient marché devant les riches, et leur avaient montré le chemin. »

n était facile à prévoir que tout irait à la dérive; que les seigneurs même, désormais isolés des villes, ne se défendraient pas ; que l’influence papale, espagnole, emporterait tout ; que non-seulement cette cour misérable s’assujettirait à l’Espagne, mais que les Guises eux-mêmes allaient devenir tout Espagnols.

C’est le moment de bien mettre en lumière une chose qui, méconnue, égara tous les politiques, puis les historiens, et maintenant les égare encore :

La balance était impossible, dans la violence de ces temps, l’équilibre était impossible; un milieu politique, un parti politique, était un mythe, une Action. Ce parti deviendra possible, mais après la Saint-Barthélemy.

Tous cherchèrent ce milieu, et le manquèrent.

Philippe 11 même imaginait garder son libre

arbitre entre les modérés et les violents. Il écoutait Granvelle, il écoutait Gomès, mais inclinait au duc d’Albe.

Chez nous, le connétable eût voulu l’équilibre; peu à peu il pencha aux Guises.

El le rêve des Guises eux-mêmes aurait été un certain équilibre, une certaine indépendance entre l'Espagne et l’Allemagne. Le cardinal de Lorraine, au moment même où le secours espagnol donnait à son frère la victoire de Üreux, intriguait contre l’Espagne, ü’une part détournant Marie Stuart d’é|>ouser le fils de Philippe 11, d’autre part créant au concile de Trente un parti anti-espagnol. Il s’y joignit aux Allemands pour obtenir quelques réformes (surtout le mariage des prêtres). Tout cela inutile. Par la mort de son frère, le cardinal retomba au néant. Il lui fallut laisser son rêve d’indépendance et suivre l’impulsion espagnole.

Où donc fut l’équilibre? Dans Catherine de Médicis? U ne tient pas aux historiens italiens que nous ne voyions en elle le pivot de l’action et le meneur universel. Mais les actes disent le contraire. Ils la montrent toujours servante du succès, habile seidement à faire croire qu’elle mène, lorsqu’elle suit et qu’elle obéit. En 1565, sur la menace de l’Espagne, elle tourne, elle cède, elle change non-seulement sa

politique, mais l’ordre de sa cour et l’éducation de ses enfants.

Où donc est l’idée politique, le parti politique? dans le chancelier L’Hospital? dans son effort pour réformer les lois? Le dirai-je? je ne trouve rien de plus triste que de voir cel homme de bien traîner sa barbe blanche derrière Catherine de Médicis. On ne s’explique pas comment il restait là, ni quelle figure il pouvait faire au milieu de cette cour équivoque, parmi les femmes et les intrigues. Ne comprenait-il pas que sa présence seule, en tel Jieu, était un mensonge? que sa réforme du droit, réforme écrite et (le papier, faisait prendre le change sur la réalité politique? Quelques bonnes choses en sont restées, comme les tribunaux de commerce. Mais, hélas ! si l’on veut savoir combien les lois sont le contraire des mœurs, il faut lire les lois de ce temps. Elles proclament la suppression des confréries au moment où celles-ci s’organisaient militairement et de la manière la plus meurtrière, au moment où elles se liaient, se groupaient, créaient les ligues provinciales qui finirent par former la Ligue.

Dans chaque province, en Gascogne d’abord, en Guienne, bientôt sous les Guises en Champagne, un gouvernement se fait à côté du gouvernement. Qu’opposait à cela la profonde po-

lilique Catherine? Elle pensait décomposer tout. Dans un perpétuel voyage, elle croyait neutraliser par l’influence de cour ces influences fanatiques. Elle voulait travailler la noblesse, l’amuser, la séduire. Son principal moyen, s’il faut le dire, c’étaient les filles de la reine, cent cinquante nobles demoiselles, ce galant monastère qu’elle menait et étalait partout. Toutes maintenant fort catholiques, très-exactement confessées. Point de scandales, peu de grossesses. On chassait qui devenait grosse.

Tout cela apparut d’abord dans l’expédition que l’on fit pour reprendre le Havre aux Anglais. La reine y mena eu laisse Condé et force protestants. Le petit homme tant joli suivait mademoiselle de Limeuil, qui en revint enceinte. 11 réussit à chasser ses amis, à irriter Elisabeth, à diviser le parti protestant. H se croyait au retour lieutenant général du royaume, quasi tuteur du roi enfant. Mais celui-ci se déclara majeur. L’Hospital couvrit cette farce d’un discours grave. Pour que les protestants n’osassent réclamer, on leur lança les Guises, qui portèrent contre Coligny une solennelle accusation de meurtre. Dupés, moqués, les protestants, loin d’oser accuser, furent assez occupés à se défendre eux-mêmes. Gomme parti, ils semblaient dissous. Leur chef, Condé, servait

de secrétaire à la reine mère. Elle lui faisait écrire en Allemagne que tout allait au mieux. Elle se chargeait de le remarier, l’amusait de l’idée d’épouser Marie Stuart, d’autres princesses encore. La riche veuve de Saint-André, qui croyait l’épouser, lui donna le château de Saint- Valei7 ; il épousa une autre femme, et ne rendit pas le présent.

L’Eglise protestante avait cessé de lui payer sa contribution secrète, et l’envoyait à Coligny. Mais r amiral savait que, si l’on reprenait les armes, la noblesse voudrait Condé pour chef, et, pour le retenir, lui faisait part sur cet argent.

Les protestants s’élanl isolés de l’Angleterre, on osait tout contre eux. La paix leur était meurtrière ; c’était la paix aux assassins, la guerre aux désarmés. Impunité complète des violences. Ici un ministre pendu par un gouvernement de province. Là des noyades populaires, des morts violemment déterrés, des femmes accouchées de deux jours qu’on arrache du lit; je ne sais combien d’excès bizarres et de fantaisies de fureur.

Les impatients, Montluc, par exemple, voulaient qu’ou en finît. D’une part, ils s’entendaient avec l’Espagne pour enlever Jeanne d’Albret et livrer le Béarn. D’autre |>art, Montluc envoyait à

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la reine iin homme d’exécution, le Gascon (diarry. Cliany dcvail prendre le commandement de la noinelle garde (jue le parti donnait an roi, encoiirager Paris à un grand coup de main. Les deux l'rères, Coligiiy et Dandelot, élaieni à la cour, et peu accompagnés. Mais Cliarry était incapable de bien mener la chose. Il se mit follement à insulter Dandelot. Non-seulement il dit qu’il se moquait de son titre de colonel général de l’infanlerie, mais il lui marcha presque sur les pieds dans l’escalier du Louvre.

Les deux frères avaieni avec eux, entre autres hommes violents, un fameux chef de bande, le Provençal Mouvaiis, celui (jui avec quarante hommes avait combattu des armées. Mouvans n’endura pas la chose. Il frappa un coup imprévu, qui stu|)éfia la grande ville. Avec un Poitevin dont Charry avait tué le frère, Monvans va s’établir à attendre Charry chez un armurier du pont Saint-Michel. Le Gascon montant lièrcmenl le pont avec les siens, ils lui barrent le passage. « Souviens-toi, » dit le Poitevin: et il lui passe l’épée au travers du corps. Chari^ dégaina-l-il ? on ne le sait, mais il fut tué, et un autre. Mouvans alors et son Poitevin s’en allèrent lentement devant la foule par le long quai des Augusiins, et personne n’osa les poursuivre.

ly’amiral el son frère étaient près de la reine quand on lui dit la chose. Leur gravité n’en fut pas dérangée. Dandelot dit ne rien savoir et ne lit nulle attention aux criailleries de la garde, « en ayant vu bien d’autres. »

Le catholique Brantôme admire le coup, et dit « que l’affaire fut très-bien menée. » Paris ne bougea pas. L’audace intimida la force. La reine mère seule en fit grand bruit, el elle en prit prétexte [>oiir expliquer son brusque changement el sa haine nouvelle du protestantisme.

Les protestants, assassinés partout, ayant |)artont contre eux el l’autorité el les foules, recouraient ainsi à l’audace, à l’épée, à des coup violents, qui envenimaient encore les haines.

Olle des Luises fut fort irritée par une romanesque aventure du frère de (loligny. Une grande dame de Lorraine, née princesse de Sain), el veuve du seigneur d’Asseuleville, jura qu’elle n’aui'ait d’époux que Dandelot. Tous les siens, fervents catholiques, s’y opposèrent en vain. Eu vain on lui montra que, ses terres étant sous les murs de Nancy, c’esl-à-dirc dans les mains du duc de Lorraine el des Guises, elle ne j)ouvait même liiire la noce, qu’au hasard d’uue bataille. Rien ne la détourna.

D.indelol, sommé de venir pour celle agréable aventure en j)ays ennemi, prit avec lui ceni hommes déterminés, cl, ({uoiqu’il sût que tous les Guises fussent justement alors chez le d»ic, il arrive à Nancy. On lui refuse l’entrée par trois fois. Il ne s’arrête pas moins dans le faubourg, y rafraîchit ses cavaliers. Puis, en plein jour et à grand bruit, la cavalcade s’en va au château de la dame. Au pont-levis, tous tirent leurs arquebuses. De quoi tremblèrent les vitres des Guises, qui étaient en face, à peine séparés par une rivière. El leurs cœurs en frémirent. Le cardinal gémit. Le petit Guise (il avait quatorze ans) dit : « Si j’avais une arquebuse, pour tirer ces vilains !... »

Cependant trois jours et trois nuits on fil la fête, bruyante et gaie, plus que le temps ne le voulait, |K)ur faire rage aux voisins. Puis madame Dandelot, montant en croupe derrière son héros, et disant adieu à ses biens, le suivit, fière et pauvre, aux hasards de la guerre civile.

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