CHAPITRE XVni
Le doc d'Albe. — La seconde guerre ci'ile. 1564-1567.
A la fin de décembre 1563, le duc d’Albe, sur l’ordre de son maître, lui écrit les deux lettres dont nous avons parlé. Consultation en règle sur la politique espagnole {Dissimuler, puis leur couper la tête.)
Dès janvier 1564, l’efièl en est sensible, Philippe II donne congé aux modérés, autorise le cardinal Granvelle « à aller voir sa mère. »
Le duc d’Albe emportera tout. Il suffît de le voir dans les portraits et dans les documents pour compremdre son ascendant. C’est un vrai E>pagnol, non un métis bütani comme son maître. C’est un médiocre génie, mais lort
par la netteté du jiarti pris, par la simplicité des vues et par la passion. Il se caractérise en disant, au sujet des demandes des grands des Pays-Bas : « Je contiens mes j>ensée5; car telle est ma fureur, qu’on pourrait l’appeler frénésie. »
Le duc d’Albe est adoré des moines. D’en haut, d’en bas, ils l’aident. Au grand inquisiteur Pie IV succède le grand inquisiteur Pie V, le pape de la Saint-Bartliélemy , qui, toute sa vie, la prépara, quoiqu’il n’ait pu la voir. Les lettres de Pie V aux souverains se résument en un mot (le mot qu’il dit aussi aux soldats qu’il envoie en France) : « Tuez tout, » C’est lui qui tout à l’heure négociera l’assassinat d’Élisabeth.
Mais ce qui n’aide pas moins le duc d’Albe, ce sont les rapports de police qui viennent des Pays-Bas, les furieuses délations des inquisiteurs de bas étage qu’on envoie à Philippe IL Ce profond politique reçoit, lit tout cela. Espions et contre-espions, police contre police, c’est toute sa science. Il n’a foi qu’aux derniers des hommes. Lisez (coll. Gacbard) la longue liste de cos coquins. Le premier à qui il remet l’inquisition des Pays-Bas, un Van der j Huist, plus tard est condamné comme faus- I saire. Chez sa sœur Marguerite, si fidèle et si
dépendante, un ministre lui sert d’espion. Un grand seigneur espionne les chevaliers de la Toison d’or, elc.
Le mieux venu de ces espions, c’est naturellement le plus menteur, le plus atroce et le plus fou, un frère Lorenzo, Andalous, d’une verve furieuse, affreux Figaro de massacre, qui se joue de celte imagination malade par cent contes insensés.
J’ai sous les yeux un excellent dessin qui donne le vrai Philippe II (Panthéon). Figure péniblement grimée d’un commis soupçonneux, ) prisonnier volontaire, qui, dans sa vie de culde-jatte, ne voyant le monde qu’à travers sa paperasserie, sera constamment dupe à force de défiance. Figure pleine de mauvais rêves, cruellement imaginative! 11 ira loin! On lui fera tout croire.
Le contre-coup de l’Espagne se sent en France. Dès février 1564, Philippe II y agit comme aux Pays-Bas. Une ambassade impérieuse enjoint à Charles IX d’accepter les décrets du concile de Trente et de révoquer les grâces octroyées aux rebelles.
Réponse vague. Mais on obéit. La mère et le fils se mettent on roule pour la frontière d’Espagne, voyageant lentement, constatant sur la route leur bonne volonté catholique. Le
jeune roi trace des citadelles pour contenir les villes et maîtriser les protestants. En deux édits (de Lyon et Roussillon), on interdit aux gentilshommes de recevoir personne à leurs prêches de châteaux. Défense aux protestants de faire des collectes, d’assembler des synodes. On les annule comme |ïarti, et comme résistance. C’était les livrer désarmés aux catholiques qui armaient.
La reine mère, qui parlait à merveillé, expliquait sur la route aux envoyés du pape et des princes italiens la beauté de son plan pour amortir le calvinisme et l’exterminer tout doucement. L’Espagne était plus impatiente. Pendant que Philippe II envoie le duc d’Albe ù Bayonne avec sa jeune femme Elisabeth pour animer Catherine, il reçoit à Madrid le crédule comte d’Egmont, par lequel il espère tromper les Flamands. Les faveurs pécuniaires que demande ce grand seigneur lui sont toutes accordées. Il part ravi de cet accueil, si charmé de l’Espagne, qu’il trouve gaies, riantes, les bâtisses de l’Escurial. Pauvre tête, ébranlée déjà, et qui ne tient guère aux épaules (avril 1565).
Son bourreau, le duc d’Albc, est à Bayonne (juin) pour endoctriner Catherine. On sait son mol brutal : « Un bon saumon vaut cent gre-
nouilles. » C’est la traduction du mot que j’ai cité :
« Couper la tête aux grands. »
La nouveauté du jour, les bergeries espagnoles qui succédaient aux Âmadis, les idylles de Boscan et de Monlemayor, imitées par Ronsard, charmèrent l’entrevue de Bayonne. Les chants des nymphes cl des bergères couvrirent l’entretien à voix basse de Catherine et du duc d’Albe, discutant la Saint-Barthélemy.
La seule objection de Catherine, c’est que les' clioses n’étaient pas assez mûres. Condé semblait perdu. 11 fallait perdre Coligny, le montrer faible et versatile; c’est ce qu’on essaye à Moulins. Le roi ordonne une réconciliation. L’amiral, sommé au nom de la paix, au nom de l'Evangile, ne peut reculer. Il lui faut embrasser les Lorrains. Mais le jeune Henri de Guise n’embrasse pas. Deux choses à la fois sont atteintes. Coligny est affaibli dans l’opinion, et la vengeance / est réservée.
La France suivait l’Espagne pas à pas. Philippe II, si impatient, est obligé encore celle année, 1566, de ruser, de mentir. Sa lettre du 12 août à Rome explique parfaitement sa pensée. C’est l’exemple le plus illustre que donne l’histoire du distinguo casuistique et de la restriction mentale. Il promet le pardon aux Pays- Bas, c’est vrai, mais le pardon du roi d’Espagne,
et non pas le pardon de Dieu, Le roi rassure, apaise, tranquillise. Mais cela n’empêche pas que Dieu, par le duc d’Albe, ne ramasse une grosse armée de toute nation, et ne la mène au sac des Pays-Bas. C’est Dieu encore, et non le roi, qui tout à l’heure sui’prend ces Flamands pardonnés, et coupe le cou à vingt mille hommes sur les places d’Anvers et Bruxelles. Le pape Pie V en pleure de joie.
Quand cette armée du duc d’Albe, cette horrible Babel de bourreaux espagnols et de sodomites italiens, passa les Alpes, rasa Genève et côtoya la France, il y eut partout une grande terreur. Les protestants couvrirent Genève, et trouvèrent bon que Catherine levât des Suisses pour se garder du duc d’Albe. Mais ces Suisses n’allèrent pas au nord; ils restèrent au centre, et l’on vil qu’ils allaient au contraire servir contre les protestants (août 1567),
Quatre années de celle funeste paix avaient bien empiré la situation de ceux-ci. Iæs villes n’avaient plus de prêches, et, sous la terreur des confréries, elles n’osaient aller aux prêches (les châteaux. Les châteaux solitaires n’élaienl plus une protection. On allait donc, dans la guerre qui s’ouvrait, avoir à traîner des familles, des dames délicates, des nourrissons au sein. Guerroyer avec ce cortège dans
ces rudes campagnes d’hiver, où le ciel môme faisait la guerre, jiluie, neige et glaces, âpres frimas, où la jeune famille n’aui'ait plus de foyer, de toit, que le manteau des mères I
Tous aussi portaient tète liasse aux réunions qu’on lit chez l’amiral. Celui-ci avait jusque-là retenu et calmé les autres. Et, cette fois encore, il établit que le plan de la première guerre ne ferait rien et perdrait tout. Que faire donc? Le plus prudent devint le plus audacieux. 11 proposa... de s’emparer du roi.
On a brûlé le livre (inestimable, regrettable à jamais) où Coligny racontait cette histoire. Mais nous avons son testament. Il y jure devant Dieu qu’il n’a jamais agi par haine ni ambition, jamais agi contre le roi.
Je crois qu’il fut très-éloigné des vues secrètes de ceux qui eussent voulu donner la couronne à Condé, et qui lui frappaient des médailles, avec ce mot : Roi des fUlèles.
Je crois qu’à son insu ce grand homme, de plus en plus, profitait des leçons de Knox et des exemples de l’Ecosse; que, dans son cœur, le droit et la justice, la pitié de tant de malheurs, introduisaient, fondaient les doctrines de la résistance; que la royauté, représentée par la vieille Florentine, avec son trou- ( peau de filles, les Gondi, les Birague, les em-