CHAPITRE XIX
Suite. — Conquête de la liberté religieuse. 1568-1570.
Pie V et Philippe II, l’inflexible grandeur du parti catholique, l’idéal du pape et du roi, au point de vue de l’inquisition, voilà ce que présente ce moment mémorable (1568).
La place de Bruxelles et d’Anvers montre les échafauds du duc d’Albe, et l’Escurial achevé, de ses grises murailles, dérobe à l’Europe effrayée le supplice inconnu de don Carlos.
Cruelles, implacables justices! Mais Philippe II les avait annoncées dès son avènement. En livrant à l’inquisition son bras droit, son maître et son guide, l’archevêque de Tolède (1559), il avait dit : « Si j’ai du sang hérétique, moi-même je donnef rai mon sang. » '
Cela esl neuf, grand et terrible. Le ciel catlio- I lique sur la terre. Dieu a donné son fils, et Plii- 'j lippe II en fait autant.
] Le 24 janvier 1568, il écrit au pape : « En reconnaissance des bienfaits de Dieu, j’ai préféré le salut de la religion à mon propre sang et sacrifié ma cliair et mon unique fils. » Que devint don ^Carlos? Les historiens esjwgnols assurent qu’il mourut luiturellement.
Toute la vie de Philippe II paraît un sacrifice. Renfermé nuit et jour, ne voyant rien que ses papiers, ne présidant pas même son conseil, ne communiquant jamais que par écrit, vit-il réellement? On en douterait sans les notes de sa grosse écriture qu’on trouve sur les dépêches. Cependant ce fantôme a une femme, une jeune Française, qui se meurt de mélancolie.
Madrid, sur sa plate plaine grise, était trop gaie encore. Dans un paysage sinistre, propre aux gibets ou à l’assassinat, parmi des rochers désolés, s’est élevée en dix ans la maison de plaisance du roi d’Espagne, l’Escurial, palais, monastère et sépulcre, où il doit s’enterrer vivant. Ses hauts murs de granit, surplombant des cloîtres étroits, des fontaines sans eau et des jardins sans arbres, ont déjà étonné, en 1565, le comte d’Egmoni. C’est de là que Philippe II, en 4568,
ôciil lettre sur lettre pour hâter le supplice du comte. Le duc d’Albe répond (13 avril) qu’il ne peut pas aller plus vite, qu’il faut bien, pour l’honneur du roi, quelque forme de justice. Mais, le soir du même jour, craignant en hon courtisan d’avoir mécontenté le roi, il écrit que la semaine sainte fait un peu tarder les exécutions ; on n’y perdra rien; il coupera, après Pâques, huit cents têtes pour commencer (Gacli. Phil. 11, t. 11, p. 25).
Dans cette sévérité terrible une chose me frappe. Ce roi, ce père, cet inflexible juge, à qui remit-il la garde de l’agonisant don Carlos? à son ami. Quoi ! il a un ami? Je veux dire un ministre immuable dans la faveur. D’autres s’élèvent et tombent. L’heureux Ruy Gomez subsiste et surnage toujours. Dans un monde mystérieux où tout est ténèbres et silence, ce seul mystère m’étonne. Dix ans encore, j’en serai éclairé.
La femme de Gomez, intrépide et cynique, avec son audace espagnole, nous dira hardiment la longue patience de son discret époux. Entre Gomez et Philippe II, elle prend, dans son mortel ennui, le jeune Antonio Ferez, c’est-à-dire l’indiscrétion même, la publicité et le bruit. Étouffons vite ce Ferez ; brisé, étranglé, torturé, qu’il disparaisse. Mais non, il fuit, il crie, éclate; des peuples ehtiers sont pour lui... Spectacle épou-
van table I Le voilà un moment presque roi d’Aragon!... Et ce maître du monde n’en peut venir à bout; loin de là, c’est lui qui est pris dans ses assassins maladroits, qui poursuivent Ferez jusqu’aux pieds d’Henri IV.
Tout cela est loin encore. Mais la débâcle morale du parti des saints commence dès 1568, la grande année du duc d’Albe, pour la chute de la bienaimée des papes, de la nièce des Guises, de Marie Stuart. C’est le premier procès des rois avant Charles I" et Louis XVI.
Une double enquête la dévoile. Et ses défenseurs même constatent l’épouvantable chute.
La poétique héroïne des plus beaux vers qu’ait faits Ronsard, l’intrépide amazone qui vient de vaincre ses sujets, perd tout à coup ses masques. Et cette fille publique, que vous voyez traînée à pied par les soldats dans les rues d’Édimbourg, c’est elle... Convaincue en Écosse et convaincue en Angleterre, elle est connue et vue de part en part.
Vraie scène du Jugement dernier. Une vie entière apparaît, précipitée en quatre ans à l’abîme; de l’amour à la galanterie, au libertinage, à l’assassinat I Un agent catholique, un valet italien qu’elle fait ministre, la marie au jeune Darnley, puis la prend pour lui-même.
\ Elle tombe plus bas. Stimulée d’un démon fe-
melle, d’une sorcière obscène et lubrique, elle est prise, domptée par le galant de la sorcière, un | assassin, le borgne Bolhwell, qui la réduit jus- ‘ qu’à la faire son compère dans l’assassinat. Le borgne, pour attirer le mari à son abattoir, lui dépêche la reine, üans son inlame obéissance, celle-ci, deux fois prostituée, caresse ce mari crédule, et se livre à lui le matin pour qu’il soit étranglé le soir.
Ilolyrood est connu. L’Escurial, le Louvre, le seront en leur temps.
Ce dernier nous offre déjà une première lueur du jour qui va se faire.
Un conseil italien s’est formé autour de la reine mère : l’aimable Florentin Gondi, que la Sainl- Bartbélemy flt duc de Retz, le sage président Birago, qui sera cliancelier de France, le violent Gonzague, fils du duc de Manloue, et, par son mariage, duc de Nevers.
Catherine est bonne mère, mais d’un seul fils.
Non pas de Charles IX, mais du second, Henri | d’Anjou, le seul qui lui ressemble.
Elle n’aimait pas Charles IX. Il l’inquiétait et I lui faisait peur. Né furieux, il avait des moments de sincérité. Mais elle se reconnaissait, se mirait dans le duc d’Anjou, pur Italien, né femme, avec beaucoup d’esprit, une absence
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élonnanle de cœur. Tout d’abord, il fui au niveau de sa mère en corruption. Les parures féminines lui plaisaient seules, bagues, pendants d’oreille et bracelets. 11 passait sa journée à taquiner les filles de la reine, leur faire des niches, leur tirer les oreilles. Charles IX s’usait à la chasse dans les plus violents exercices. Et Henri 's’usait de mollesse; il fut fini à vingt-cinq ans. .\près deux minutes d’amour, il se metlait trois jours au lit.
A seize ans, cependant, il avait une fleur d’esprit, de grâce, d’audace et de malice. J’entends de noire malice, et du plus perfide chat. Son début fut l’assassinat du chef des protestants. Sa fin, l’assassinat du chef des catholiques. Il est le principal auteur de la Saint-Barthélemy. Elle sortit surtout de la fatale concurrence d’Henri d’Atijou et Henri de Guise. Tous les deux finirent mal, et le trône passa à Henri de ÎNavarrc.
La question revenait dans cette misérable France idolàtrique à savoir qui des trois petits garçons deviendrait le héros. De trois côtés on travaillait.
Le héros, François de Guise, était mort à Orléans. El l’homme officiel d’un demi-siècle, le connétable, était mort à Saint-Denis. Qui leur succéderait?
Xous avons dit comment la maison de Lorraine
bàlissail dans l’opinion, échafaudait Henri de Guise. On lui avait fait faire une campagne contre les Turcs, une solennelle entrée à Paris. Laquelle entrée fut fort troublée, le gouverneur ayant soutenu qu’ou ne pouvait entrer en armes, ayant même tiré sur les Guises. Le petit héros n’en mon- ^ tait pas moins par les soins habiles du clergé, par la publicité du temps, le sermon et les bavardages de confessionnal, de couvent et de sacristie.
La reine mère à ce héros se hâtait d’ojiposcr le sien. A seize ans, elle lui fait remplacer le vieux |( connétable comme lieutenant du roi. Elle le montre elle présente comme chef au parti catholique. Elle lui donne, pour conduire les années, deux mentors, Tavannes et Slrozzi, hommes d’énergie, d’exécution, qui, avec les secours d’Espagne, vont lui arranger des victoires.
Plan redoutable. A qui surtout? aux Guises, ^ mais encore plus à Charles IX. Il objecte, il résiste. Maison l’entoure habilement. La majesté du trône , le contraint de se réserver.
C’est le commencement d’une sorte de conspiration de la mère contre le fils, qui fit croire à la fin qu’elle avait pu l’empoisonner. Selon nous, elle a fait bien plus !
L’héroïque petite armée des protestants, en novembre et décembre 1507, suivie du duc d'Anjou, deux fois plus fort, marchait à la rencontre d’un
secours d’Allemagne. Dans les profondes boues, sans loil, sans repos, sans argent, vivant des rançons des villages et de contributions forcées. I.cs luthériens allemands étaient pour Catherine. Le seul électeur palatin secourt nos calvinistes. Les reîtres joints (4 janvier), autre difficulté. Ils n’ont suivi le palatin que sur promesse de toucher, dès l’entrée, trois cent mille écus d’or. Nos protestants se dépouillent, donnent le dernier fond de leur poche; chers bijoux de famille, anneaux de mariage, tout y passe; les valets même furent admirables de générosité.
Mais, même avec les Allemands, ils étaient faibles encore devant l’armée catholique, grossie de Suisses et d’Italiens du pape. Ils vont pourtant à travers le royaume, traversent tout le centre, et tout à coup tombent sur Chartres. La Rochelle se déclare pour eux, et, avec elle, un monde de marins, de corsaires, qui font la course sur l’Espagne. La république protestante hypothèque son budget sur les galions de Philippe II.
Placés audacieusement entre Chartres qu’ils assiègent et la masse catholique, n’étant que trente mille contre quarante-cinq mille, les protestants demandent la bataille. On leur donne la paix. Coup fatal. C’était les dissoudre. Ce mot de paix fait fondre comme une neige l’armée protestante. Ces pauvres gens, à l’idée seule de
la maison, du toit et du foyer, vaincus de cœur, aveuglés de leurs larmes, lisent à peine le traité. Toute promesse, et nulle garantie. La liberté, sans force ni défense, sans place de sûreté. Le roi promet de solder leurs Allemands et de les renvoyer chez eux (25 mars 1568, Longjumeau).
Pie V et Philippe II furent indignés. A tort. Le conseil italien et Catherine suivaient le mot du } nonce : « Les prendre désarmés. »
Un fait suffit pour dire quelle jiaix ce fut. Le gentilhomme qui l’apporte à Toulouse, au nom du roi, est pris, et le Parlement trouve moyen de lui couper la tête. Cent huguenots sont massacrés à Amiens, cent cinquante à Auxerre, trente à Fréjus avec René de Savoie, etc. Les confréries déclarent que, si le roi empêchait le massacre, on le tondrait, on en ferait un moine, et l’on ferait un autre roi.
Un autre? Henri d’.Anjou? ou bien Henri de Guise?
Condé et Coligny étaient à Noyers en Bour- i
gogne pour conférer de leurs dangers. Tavannes, !
gouverneur de Bourgogne, reçoit ordre de les saisir. Ordre verbal, qu’apporte un quidam italien, envoyé de Birague. On voulait que Tavannes se lançât et prît tout sur lui. Il se garda bien de le faire. Condé et Coligny sont avertis et partent à la pointe du jour (24 août 1568).
Coligny venait de perdre son admirable femme, tendre et pieuse, un cœur plein de piété. En deuil, il traînait quatre enfants. Condé en avait aussi quatre, et la princesse était enceinte. Madame d’Andelot portait un enfant dans les bras. Point d’escorte que leur maison, une centaine de cavaliers. Le refuge était la Rochelle, à cent cinquante lieues.
Fuir de Bourgogne à l’Océan, passer les fleuves, éviter les troupes et les villes, c’était un voyage improbable. Il se fit par miracle. La Ivoire baissa pour les laisser passer, grossit pour arrêter ceux qui les poursuivaient.
Les preneurs y furent pris. Ils comptaient sur le guet-apens, n’avaient rien préparé. L’Ouest se déclare protestant, et bientôt le Midi, la Provence et le Dauphiné, les bandes de Monvans et .Montbrun. Coligny signe à la Rochelle un traité avec les Nassau. Il lire d’Elisabeth de l’argent, des canons. II établit le droit des pnses; les corsaires donneront le dixième à la cause. Il entreprend la vente des biens ccclésiasti(pies. Il crée des commissaires des vivres. C’est par là, dit La Noue, qu’il commençait toujours l’armée, disant cette parole originale • « Formons ce monstre par le ventre. »
Il projetait un mouvement hardi qui, le reportant vers la Haute-Loire, l’eût rapproché en
même temps et des Allemands qui lui venaient de l’Est et de ses renforts du Midi. Les catholiques le prévinrent à Jamac (13 mars 4569). Les protestants, fort mal disciplinés, venant au combat un à un, y perdirent quatre cents hommes. On eût parlé à peine de cette rencontre si Condé n’y avait péri.
Le matin, le duc d’Anjou, ayant communié, recommanda l’assassinat.
On a vu Saint-André, Montmorency, cherchés et tués par leurs ennemis personnels. L’assassin i de Condé fut Montesquiou, capitaine des gardes j du duc d’Anjou. Condé, blessé la veille d’une chute, et le jour même ayant la jambe brisée d’un coup de pied de cheval (l’os lui perçait la botte), sans tenir compte de cette vive douleur, avait chargé intrépidement, avec la belle parole que r \ portait son drapeau : « Doux le péril pour Christ et le pays! » Enveloppé dans les masses pro- / fondes de la cavalerie ennemie, il tomba sous son cheval tué, et Montesquiou vint par derrière qui lui cassa la tête.
On vit alors ce que c’était que le duc d’Anjou.
Ce vainqueur de dix-sepl ans,'que l’habileté de Tavannes avait pu masquer d’héroïsme, parut déjà ce qu’il était, la boue, la lie du temps. 11 montra cette joie furieuse, insultante, qu’on ne voit qu’aux lâches. Il fit porter le corps par une
ànesse, lête el jambes pendantes. Tout le jour, sur une pierre, devant l’église de Jarnac, resta exposé aux risées le corps du pauvre petit homme, si brave, mais léger, toujours fatal aux siens... Et pourtant ce fut un Français.
Sa mort eût fortifié le parti protestant, dès lors conduit par Coligny, s’il n’eût fallu encore un prince. Si fortes étaient les habitudes monarchiques. Jeanne d’Albret amena à point son petit Henri de Navarre. La sainteté enthousiaste , l’émotion héroïque de la mère enleva tous les cœurs et les donna au fils.
li’interrègne n’a pas été long. La république }»rotestante épouse le petit Béarnais, enfant douteux aussi flottant que sa mère était fixe, qui abjurera de temps à autre, selon ses intérêts, cl fera de la foi des saints son moyen et son marchepied.
La guerre parut arrêtée brusquement par les discordes intérieures qui travaillaient les deux partis.
La petite cour du duc d’Anjou, ivre de la mort d(! Condé, pour laquelle Rome, Paris, Madrid avaient chanté des Te Deurn, voidait être j)ayéc comptant de sa victoire. Elle exigeait que Charles IX donnât à son frère un apanage, une principauté quasi indépendante. C’était la pensée de Catlierine.
Les Lorrains, inquiets, voyant Henri d’Anjou primer décidément et faire oublier leur Henri de Guise, dénonçaient la mère et le fils et ii Charles IX et au roi d’Espagne. Ils prétendaient qn’Anjou s’entendait avec Coligny. 11 en résulta, d’une part, que l’Espagne ne mit nul obstacle au passage des Allemands que le prince d’Orange menait à Coligny, et qui traversèrent tout le royaume. D’autre part, Charles IX, faisant contre sa mère un premier acte d’indépendance, refusa les canons de siège que demandait son frère. H s’avança même de sa personne jusqu’à Orléans. Il allait prendre le commandement de l’armée. Mais, là, il trouva tout le monde contre lui, les Lorrains aussi bien que sa mère. Spectacle ridicule, un prêtre et une femme, le cardinal de Ijorraine cl Catherine, dans des intérêts opposés, lui j)our Henri de Guise, elle pour Henri d’Anjou, se chargent d’accélérer la guerre.
La guerre s’arrête, et rien ne se fait plus. Henri de Guise essaye d’agir, compromet l’armée, se fait battre. Catherine ne veut pas qu’on agisse et divise les troupes, jusqu’à ce que soii duc d’Anjou ail reçu les secours immenses d’Alle-^ mands, de Suisses cl d'Ilaliens qu’on lui làisaiti venir, avec l’argent du pape el des puissances catholiques. '
Coligny, d’aulre part, fut condamné tout l’été
par la noblesse poitevine à assiéger Poitiers, où Guise, poursuivi, s’était réfugié. Fatigués et usés par ce siège inutile les protestants se trouvent en octobre en face de la grosse armée du duc d’Anjou (Monlconlour, 3 octobre 1569). Cette fois, ce fut une vraie bataille, horriblement sanglante. Les Allemands de Coligny l’arrêtèrent court en demandant leur solde au moment de l’attaque. Ils perdirent le moment d’occuper les positions fortes qu’avait désignées Coligny. Ils en furent bien punis. Les Suisses du duc d’Anjou, par vieille jalousie de métier, s’acharnèrent à les massacrer, et les tuèrent jusqu’au dernier. La cavalerie protestante dut porter le faix du combat, cavalene légère, qui n’avait que le pistolet et de petits chevaux, contre les chevaux de bataille de la grosse gendarmerie, cuirassée, fortement armée. Louis de Nassau y chargea avec l’élan aveugle de Coudé. L’amiral môme, malgré son âge, dans cette nécessité, agit de sa personne, tua de sa main l’un des rhingraves, protestant mercenaire qui combattait les protestants. Mais l’homme de louage, avant que l’amiral lui brûlât la cervelle, avait eu le temps de le blesser. Une balle perça la joue de Coligny, lui brisa quatre dents; le sang qui emplissait sa bouclie et l’étouffait l’arracha du champ de bataille.
Le malheur était grand ; la perte jx)ur les pro-
lestants était de cinq ou six mille morts, toute leur infanterie allemande. Mais un malheur plus grand, c’élail l’apothéose du faux héros, Henri d’Anjou. Une charge excentrique, improbable, de la cavalerie protestante ayant percé au fond de l’armée catholique, le prince, sans blessure, eut son cheval tué sous lui. L’Europe en retentit. Les femmes en raffolèrent. La reine Élisabeth disait en être amoureuse et voulait l’avoir pour mari.
Ce héros menait avec lui l’assassin Maurevert, qui promettait de tirer Coligny. Ne l’ayant pu, Maurevert tua en trahison le gouverneur de Niort, et fut accueilli, caressé, comblé, par le duc d’Anjou.
« L’amiral, dit d’Aubigné, se voyant sur la tête, comme il advient aux capitaines des peuples, le blâme des accidents, le silence de ses mérites, un reste d’armée qui même avant le désastre désespéroit déjà.... ce vieillard, pressé de la fièvre, endurcit ces pointures qui lui venoienl au rouge, plus cuisantes que sa fâcheuse plaie. Comme on le porloil en une litière, Lestrange, vieux gentilhomme, cheminant en même équipage et blessé, fil avancer sa litière au front de l’autre, et puis, passant la tète à la portière, regarde fixement son chef, et se sépare la larme à l’œil avec ces paroles : Si est-ce que Dieu est très-doux. Là-dessus, ils se disent adieu, bien
unis de pensée, sans pouvoir dire davantage. » Rien ne put briser Coligny. De sa litière il mène la retraite en bon ordre. Si bien que Tavani nés lui-mème, le mentor du duc d’Anjou, voyant > cette retraite lente, imposante, qui montrait les j dents, dit ; « 11 faut faire la paix. »
Celle situation révéla en effet dans le malheureux capitaine, battu par la faute des siens, le coup d’œil, l'audace indomptable, l’invention et t l'esprit de ressource d’un grand chef de parti.
Il changea le théâtre de la guerre, s’enfonça dans le Midi, s’y promena en long et en large, s’y refit, ramassa une autre armée, d’arquebusiers surtout. Tout au contraire, les catholiques languissent et se consument au siège de Saint-Jean d’Angely. Le roi y est venu ; son frère Anjou s’est retiré. Dès lors, tous les amis de celui-ci, et Catherine elle-même, ont entravé et ralenti les choses, fait désirer la paix. Les propositions royales viennent trouver Coligny à Nîmes. 11 les refuse, et déclare à ses troupes que, par le Rhône et la Loire, il entend marcher sur Paris.
Temps singulier de romanesque audace! Ce prodigieux voyage n’étonne personne. 11 se fût accompli, si Coligny n’eût succombé à l’excès des fatigues. Le voilà alité, porté, mal suppléé par Louis de Nassau. Ce torrent d’armes et de guerre
qui, du Midi, roulait au Nord, commence à Uirir j)eu à peu. Par une résolution sage et hardie, pour n’être quitté, Coligny les quitte; il déclare qu’il ne garde que sa cavalerie, laisse l’infanterie et les canons. 11 va rapidement vers la Loire protestante, qui lui donnera une autre armée. Oin essaya en vain de lui couper la roule.
Deux fois plus forts, les catholiques ne peuvent l’arrêter, ni même le combattre dans les positions qu’il choisit.
Le Poitou, pendant ce temps, avait de nouveau échappé aux catholiques. Coligny, sur la Loire, grossi des protestants du Centre et de l’Ouest, pouvait tenir parole et marcher sur Paris.
La reine mère désirait fort la paix. On en com- 1 prend les causes. Non-seulement les ressources manquaient, mais en s’arrêtant là, elle avait juste ce qu’elle désirait. Son fils chéri restait ^ glorieux, Charles IX effacé. Sa présence à l’armée, son séjour de trois mois au siège de Saint- Jean d’Angcly, semblaient avoir tué le parti catholique. Henri de Guise n’avait paru que pour recevoir un échec. Le bien-aimé Henri d’Anjou
gardait tous les lauriers, demeurait le héros de i
Jarnac et de Monlcontour.
Mais Catherine n’obtint cette paix qu’à des conditions très-sévères. Non-seulement Coligny exigea la liberté de conscience pour tous, la liberté
de culle pour les villes déjà protestanles, pour les cMleaux des protestants, non-seulement l’admission aux emplois, mais une reconnaissance du roi que ceux qui venaient de lui faire la guerre étaient ses très-loyaux sujets. Les parlements et tribunaux avaient la honte de rayer leurs arrêts.
Le roi, pour garantie de sa parole, laissait pour deux ans quatre places de sûreté, la Rochelle et la mer, la Charité, la clef du centre. Cognac et Montauban, la porte du Midi (paix de Saint-Germain, 8 août 1570).
Paix glorieuse, s’il en fut jamais, qui semblait fonder la liberté religieuse.
Philippe II et Pie V pouvaient crier. Mais les secours d’Espagne, faibles en 1568, furent nuis en 1570. La cour de France avait à dire, en se soumettant à la paix, qu’elle y était contrainte, TEspagne l’ayant abandonnée.