‹ Guerres de religionChapitre 39 sur 53 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Charles IX contre Philippe H. 1570-1572.

L’écrivain distingué auquel nous devons la publication des Négociations de la France dans le Levant dit que les lettres de Catherine de Médicis donnent l’idée d’une femme « simple, bonne et presque naïve, qui eut surtout le génie de l’amour maternel et lui dut ses hautes qualités politiques. »

Pour porter sur Catherine un jugement si favorable, il faudrait s’en remettre uniquement à ce qu’elle écrit elle-même. La naïveté apparente de ses lettres, leur grâce incontestable, sont du reste le charme propre à la langue de cour, vers la fin du seizième siècle. Tandis que les provinciaux, même hommes de génie, un Mon-

laigne, un d’Aubigné, faliguenl par un travail constant, les grandes dames de l’époque, Catherine, Marie Stuart, Marguerite de Valois, écrivent au courant de la plume une langue déjà moderne, agréable et facile, où le peu qu’on trouve de formes antiques semble une aimable naïveté gauloise et donne un faux air de vieille franchise.

Mais le même écrivain se met en contradiction directe avec les actes, quand il ajoute : « On admire la pensée infatigable qui dinge tout le mouvement de celle éjioque, que les ambassadeurs interrogent comme l’âme de cette politique, devant laquelle s’incb'ne le conseil de Philippe II, » etc. Tout au contraire, on voit que le conseil de Philippe 11 (le modéré Granvelle comme le violent duc d’Albe) est unanime dans son opinion sur la reine mère, et, loin de s’incliner devant elle, ne la nomme' jamais qu’avec mépris.

Ce n’est pas que ces politiques soient tombés dans l’erreur des écrivains protestants qui ont >j accumulé sur elle tous les crimes de l’époque. Ils la connaissaient mieux, sachant parfaitement qu’elle avait très-peu d’initiative, nulle audace, même pour le mal. Elle suivait les événements au jour le jour, accommodant son indifférence morale, sa parole menteuse et sa dextérité, à toute cause qui semblait prévaloir. Ainsi, quoi-

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qu’à la suite, elle influa inflnimenl. Seule elle était laborieuse, seule avait une plume facile, toujours prêle et toujours taillée. A la tête des Laubespin, des Pinart et des Villeroy, et autres secrétaires français, à la tête des Gondi, des Birague et autres secrétaires italiens, il faut placer cet intarissable scribe femelle, Catherine de Médicis. Elle écrivaille toujours. S’il n’y a pas de dépêche à faire, elle se dédommage en écrivant des lettres de politesse, de compliment, de condoléance, même aux simples particuliers; elle sollicite des procès ; elle écrit pour ses bâtiments, pour les petites villas, les cassines qu’elle fait ou veut faire. La plus connue est la gentille cassine de ses Tuileries, petit palais élégant qu’on ne peut plus retrouver sous les monstrueuses gibbosités et perruques architecturales dont l’a affublé le grand siècle.

Catherine aimait les arts, mais dans le petit. Elle était restée juste à la mesure des petites principautés italiennes.

Elle représentait fort bien, avec une certaine noblesse dans le costume, les fêles et les bâtiments, une belle tenue de reine mère, que démentaient, d’une part, sa cour équivoque de filles faciles, d’autre part, certaines échappées de paroles qui lui arrivaient à elle-même, des saillies bouffonnes et cyniques qui rappe-

laienl la vulgarité des Mcdicis, la fausse bonhomie qui n’aida pas peu à l’élévation de ces princes marchands.

Elle n’était jamais plus gaie que quand on lui apportait quelque bonne satire contre elle, amère, outrageante et sale. Elle riait, se tenait les côtes. « Le roi de Navarre et la royne mère étant à la fenestre dans une chambre assez basse, écoutoient deux goujats qui, faisant rostir une oye,

chanloient des villenies contre la roine

Et ils maugréoyent de la chienne,

tant elle leur faisoit de maux. Le roi de Navarre prenoit congé de la royne pour aller les faire pendre. Mais elle dit par la fenestre : « Hé I que « vous a-t-elle fait? Elle est cause que vous ros- « tissez l’oye. » Puis se tourne vers le roi de Navarre en riant, et lui dit : « Mon cousin, il ne « faut que nos colères descendent là.... Ce n’est « pus nostre gibier. »

Voilà la véritable Catherine de Médicis, bonne femme, si l’on veut, en ce sens qu’à toute chose elle fut insensible.

Du reste, prête à admettre tout crime utile. Son admirateur Tavannes, qui la justifie assez bien de quelques empoisonnements, lui attribue le meurtre d’un favori de son fils, et même la grande initiative de la mort de Coligny. Il la surfait, je pense, et l’exagère, en lui

alli'ibuanl l’idée d’une chose si hardie. Elle y consentit, y céda. Mais jamais, sans une pression étrangère et une grande peur, elle n’aurail osé un tel acte.

Elle n’avait pas plus de cœur que de sens, de tempérament. Comme mère, elle appartenait pourtant à la nature, elle était femelle, aimait ses petits. Un seul du moins; elle appelle sincèrement et hardiment Henri d’Anjou : « La personne de ce monde qui m’est la plus chère. » (Lettre du 1" déc. 1571.) Elle était dure pour sa fdle Marguerite et pour le duc d’Alençon, fort hypocrite pour l’aîné, le roi Charles.

11 ne lient pas à sa fille Marguerite que nous ne croyions que celle digne reine n’ait eu des révélations prophétiques, « ces avertissements particuliers que Dieu donne aux personnes illustres et rares... Elle ne perdit jamais un de ses enfants qu’elle n’ait vu une très-grande flamme. Et la nouvelle arrivait... Malade à l’extrémité, elle s’écrie, comme si elle eût vu donner la halaille de Jarnac : « Voyez comme ils fuient! mon « fils a la victoire!... Ehl mon Dieu! relevez mon « fils, il est par terre!... Voyez-vous dans celle « haye le prince de Condé mort ! » Ce qui fait tort à ce récit, c’est un mélange maladroit de deux faits et de deux époques, de Jarnac et de Montconlour.

Si elle aimail Henri d’Anjou, nous l’avons dil, c’est qu’il était Italien. Elle restait toute Italienne. Elle fit la fortune de son parent, le Florentin Gondi, à qui elle confia Charles IX, la fortune de son cousin, le Florentin Strozzi, qui I devint colonel général de l’infanterie. Quand le duc d’Anjou quittait par moment le commandement de l’armée, elle y mettait un Italien, Gonzague, duc de Nevers. Elle correspondait régulièrement avec son cousin Côme de Médicis, duc de Toscane, et ce qui l’indisposait le plus contre Philippe II, c’est qu’il contestait à Côme le titre de grand-duc que lui avait accordé le pape, et qui eût donné le pas aux Médicis sur tous les princes d’Italie.

Nous avons parlé de son confident, le président Birague. De même, quand le Corse Ornano se réfugia en France, elle fil créer la garde corse, “ remettant aux épées italiennes le corps et la personne du roi, confiés jadis aux Écossais.

Ses lettres montrent partout une Italienne plus que prudente, fort craintive pour ses enfants, qui ménage tout et a peur de tout. Nulle trace de celle profonde dissimulation qui lui eût fait })réparer la Saint-Barthélemy pendant tant d’années. On voit, cl par ses dépêches confidentielles, et par les plus secrètes instructions données à nos ambassadeurs, que, si elle avait eu celle idée

en 1568, elle ne songeait plus alors à rien de pareil. Elle sentait le poids de l’épée protestante et n’es[)érail plus rien. Jamais elle n’eut l’idée ni le eourage d’une révolte contre les faits. Enlevée l>ar les Guises en 1561, elle se résigna, fut quasi catholique. Dominée et vaincue par Coligny en 1570, elle se résigna, fut quasi protestante. Cela dura deux ans.

Toute sa préoccupation, c’était l’intérieur, sa famille, son fils Henri d’Anjou. La guerre semblait l’avoir débarrassée du concurrent Henri de Guise, qui, par deux fois, s’était ridiculement avancé, compromis. A la Roche-rAbeille, il entraîne l’armée, malgré les généraux, se sauve; on fut au moment de tout perdre. Devant Poitiers, il s’obstine à combattre, se sauve, se trouve trop heureux de se réfugier dans la ville. Brave de sa personne, il parut un franc étourdi, parfaitement indigne de son père, indigne du grand rôle de chef des callioliques que saisissait Henri d’Anjou.

La seule inquiétude de Catherine, c’était la jalousie de Charles IX. Elle avait gagné sur lui de lui faire garder, en pleine paix, dans un frère du môme âge, un lieutenant général du royaume, un commandant de l’armée, une espèce de maire du palais. Le roi entrevoyait qu’il avait fait un autre roi, cl qu’il ne pouvait le défaire.

les généraux catholiques étant à lui. Mais, s’il ne pouvait le destituer, il pouvait le tuer. Il en eut l’idée, un peu tard. Déjà son frère l’avait perdu.

Charles IX n’avait personne à lui. Sa mère le tenait isolé. Au contraire Henri d’Anjou. La cour galante, parfumée, de ce mignon toujours au lit, et déjà médecine pour l’épuisement, était pleine d’hommes d’exécution. Tavannes, si sanguinaire à la Saint-Barthélemy; le noir Strozzi, qui, en un jour, noya de sang-froid huit cents femmes; Montesquieu, qui avait assassiné Condé, et enfin des assassins de profession, comme Maurevert. Ce prince femme aimait les mâles, et, comme tels, tous ceux qui frappaient.

La vie de Charles IX ne leur eût guère pesé, s’ils n’avaient cru régner sous lui et bientôt hériter. On était sûr qu’il mourrait de bonne heure de quelque accident, blessure, excès ou maladie. 11 fut blessé d'un cerf en 1571; son frère un moment se crut roi.

Ce malheureux Charles IX (disons aussi ce misérable) fut une énigme pour tous et pour luimême. Son àme trouble était l’image de sa naissance absurde, du moment où son père l’engendra malgré lui d’une femme haie et méprisée. Il fut un divorce vivant.

Pendant que sa facilité, son éloquence natu-

relie, son amour des vers et de la musique, eût semblé un reflet de François ou de Mar- ' guerite; sa furie d’armes, de cbasse, et ses tueries de bêles (même à coups de bâton) étonnaient, faisaient peur. Il était né baroque, aimait les masques hideux, burlesques, les divertissements périlleux, les tours de force qu’on laisse aux baladins. On a de lui une gageure contre un seigneur, portant qu’en deux ans d’exercice le roi parviendra à baiser son pied. Quoique scs mœurs fussent bonnes (relativement à son frère), il était ^ cynique de parole, et ce qu’on peut dire, polisson. | Parfois, dans ses gaietés étranges, il se levait la nuit, faisait lever tout le monde, courait masqué, avec des torches, éveiller en sursaut, prendre au lit quelque jeune seigneur, qu’il faisait sangler ou fouettait lui-même.

Mais plus souvent encore, d’humeur noire et mélancolique. Il s’enfermait, forgeait des armes, battait le fer jusqu’à n’en pouvoir plus. Ou bien, il s’enfonçait dans les grandes forêts, s’épuisait et ne s’arrêtait que quand la fièvre le prenait.

On lui attribue de beaux vers à Ronsard. Moi qui ne crois guère aux vers des rois, je ne suis pas ' trop éloigné d’accepter ceux de Charles IX. Dans son portrait (fait à seize ans), où son œil furieux est quelque peu loustic, par l’obliquité du regard, il y a pourtant une lueur. Celte âme violente,

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