JANSSEN MONTANT AU MONT-BLANC
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maître, Frédéric Payot, un des guides les plus capables, et les plus expérimentés de Chamonix, qui a fait plus de cent fois l’ascension du Mont Blanc. Le rapport que M. Imfeld fit à M. Eiffel donne une idée des difficultés de l’entreprise. « Une cabane de bois, » dit-il, « qui pouvait être facilement démontée et transportée fut faite à Chamonix, pour former l’entrée du tunnel, et servir d’abri aux ouvriers. Elle était divisée en lots pesés et numérotés. On employa du 10 au 15 août, pour la transporter à l’Observatoire Vallot désigné comme base des opérations.
13 août 1891. — Une première caravane part pour les rochers des Bosses, avec une portion de la cabane et des provisions.
14 août. — Je suis allé avec Frédéric Payot et les autres porteurs aussi loin que les Grands Mulets.
15 août. — Nous atteignons l’observatoire Vallot à 9 heures du matin, et le sommet à midi. Je choisis l’emplacement de la bouche du tunnel et la direction de son axe ; avec six ouvriers, je creuse dans la neige pour installer la cabane.
16 août. — Personne ne peut quitter l’observatoire à cause d’une tourmente de neige.
17 août. — Le travail du 15 est en partie enseveli sous la neige ; six ouvriers déblaient et commencent le tunnel, ils vont jusqu’à cinq mètres de profondeur. Dans la soirée, un des ouvriers, Jos. Simond, revient malade du sommet ; il a un pied gelé et plusieurs doigts de pied restent insensibles, quand on les pique avec des épingles. Notre médecin, le Dr Egli, de Zurich, lui prodigue les soins nécessaires. Craignant des conséquences, il ne veut pas accepter mon avis pour faire descendre l’homme à Chamonix.
18 août. — Les ouvriers, découragés par la maladie de leur camarade et par le manque de couvertures et d’espace dans la cabane Vallot, ennuyés aussi par les nombreuses visites des touristes, demandent que leurs gages soient augmentés de 16 à 30 fr. Après une longue discussion, j’offre 20 fr. sans condition. Un homme s’entête et je le renvoie. Les autres restent et continuent leur travail dans le tunnel. On a avancé de 5 mètres. A 16 mètres de l’ouverture, un rognon de pierre est découvert.
19 août. — Très grand vent. Tous les ouvriers descendent aux Grands Mulets, pour chercher les autres portions de la cabane qu’on y a laissées, ainsi que du bois à brûler, et des provisions.
20 août. — Les ouvriers sont ramenés à la Grande Bosse par un violent vent du nord, ils ne peuvent arriver au tunnel.
21 août. — Très forte tourmente de neige. Impossible d’atteindre le sommet. Les porteurs ne montent pas. Cinq ouvriers se décident à descendre aux Grands Mulets pour des provisions. Un touriste, M. Rothe, les suit, et s’encorde à eux, ainsi que son guide. Une avalanche de glace, en tombant du Dôme du Goûter sur le Petit Plateau tue le touriste et son guide. Mes ouvriers échappent avec de légères contusions et parviennent dans la soirée à Chamonix (voir page 65-66).
22 août. — Orage violent. Impossible de quitter l’observatoire. Les porteurs ne viennent pas.
23 août. — La neige tombe. A 2 heures, arrivée de Frédéric Payot et de cinq porteurs chargés de nourriture et de bois. Us nous racontent les premières nouvelles de l’accident du 21 et disent que les ouvriers mécontents sont descendus à Chamonix et ne veulent plus remonter. Comme les porteurs qui arrivent ne sont pas embauchés, je charge Payot d’aller à Chamonix chercheFde nouveaux ouvriers. Il quitte l’observatoire
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accompagné du Dr Egli et d’un porteur, mais ils reviennent au bout d’une demi-heure, à cause de la violence de la tourmente.
24 août. — Beaucoup de neige fraîche ; vent froid. Dans l’aprèsmidi, je me décide à essayer d’atteindre Chamonix avec le Dr Egli, Payot et un porteur. Je suis aux Grands Mulets dans la soirée.
25 août. — Arrivée à Chamonix à 10 heures. Dans le cours de la journée, j’engage six ouvriers.
26 août. — Les ouvriers vont avec Frédéric Payot aux Grands Mulets.
27 août. — Fréd. Payot et les ouvriers, portant des provisions, vont des Grands Mulets aux Rochers des Bosses.
28 août. — Mauvais temps. Les ouvriers ne parviennent pas au sommet. Je pars dans l’après-midi avec le Dr Jacottet, de Chamonix, qui désire faire l’ascension du Mont Blanc et qui a déjà essayé deux fois ; il m’offre ses services gratuits pour tout le temps où il restera à la cabane Vallot.
29 août. — Les ouvriers touchent la cime. Ils ont avancé de 5 m. 3. Un homme fatigué par le mal de montagne est renvoyé à Chamonix, un autre revient avec un pied légèrement mordu par le gel.
30 août. — Fréd. Payot et quatre ouvriers continuent le travail, ils avancent de 5 m. 4.
31 août. — Tourmente de neige. Le sommet est impraticable.
1 septembre. — Beau temps. Avec le Dr Jacottet, nous sommes à 9 heures du matin au sommet. Nous photographions le panorama. Nous sondons le rocher de la Tourette, ainsi que ceux des Petits Mulets et des Rochers Rouges. On avance de 1 m. 8. Les doigts d’un ouvrier, Jules Simond, sont gelés.
2 septembre. — De bonne heure on s’aperçoit que Joseph Simond, Jules Simond et Joseph Carlet sont incapables de travailler à cause de leurs doigts et de leurs pieds gelés, et du mal de montagne. On les renvoie à Chamonix. Le Dr Jacottet n’est pas bien (inflammation du cerveau et des poumons), je reste pour le soigner, tandis que Fréd. Pa>ot et les autres vont au sommet pour fixer la cabane et l’entrée du tunnel. Vers 4 h. l’état du docteur Jacottet empire (délire). A 5 h. 30, il perd connaissance, et meurt pendant la nuit, à 2 h. 30.
3 septembre. — Convoi descendant le corps du Dr Jacottet à Chamonix. Consultation avec M. Janssen à propos des résultats obtenus par les sondages et continuation des mêmes sondages.
4 septembre. — Par télégramme vous annoncez aujourd’hui votre intention de suspendre le travail.
4-8 septembre. — Examen des comptes, réglé avec les guides, porteurs, etc.
Une galerie de 96 pieds fut donc creusée, elle n’aboutit qu’à la découverte d’un rognon de pierre. M. Eiffel se retira de l’entreprise, mais le docteur Janssen fit reprendre par Frédéric Payot, la galerie, qu’on continua pendant 22 m. 86, on la fit dériver d’un angle de quarante-cinq degrés, de sa direction primitive. Ne trouvant toujours point de rocher, le docteur Janssen se décida enfin à ériger son observatoire sur la neige, au point culminant de l’arête terminale. Il admit que deux questions importantes devaient d’abord être élucidées. Il fallait savoir si l’Observatoire, une fois placé au sommet, s’enfoncerait ou surnagerait ; ensuite, quels étaient les mouvements à craindre sur cette croûte neigeuse ? Pour obtenir une réponse à la première question, on fit une expé-
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rience à Meudon. Une colonne de plomb pesant 792 livres, mais n’ayant- qu’un pied de diamètre, fut placée sur une pile de neige amenée à la densité de celle du sommet du Mont Blanc. 11 paraît que le plomb n’enfonça pas de plus d’un pouce, et le Dr Janssen considéra ce résultat comme encourageant. « Quant à la question des mouvements, » dit-il, « on a étudié et décidé l’installation
d’un édifice en bois essayé pendant deux ans. » Cet édifice, appelé l’édicule, est en position depuis 1891, mais je n’ai pas l’impiession que la question soit tout à fait tranchée. Le petit bâtiment a environ six pieds de profondeui. Poiu l’installer en 1891, on creusa un trou, et on fit coïncider le niveau du sol avec celui du sommet, ensuite, on remplit ce tiou de neige. Son apparence était alors celle du diagramme de la fig. 1. En 1892 on s’aperçut que le sol était au-dessous du niveau du sommet et que d’un côté la neige s’élevait en talus presqu’à moitié de la hauteur (fig. 2). Le 8 adût 1893, je le visitai et je trouvai que 0 m. 76 émergeaient seulement au-dessus du sommet du Mont Blanc (fig. 3). J’y retournai en juillet 1894 et le trouvai à peu près dans les mêmes conditions, mais la neige avait été récemment piétinée et j’imagine qu’on avait beaucoup déblayé. Le niveau de la galerie est déjà à plus de 14 m. 93 sous le sommet ; ceci prouve que les neiges du sommet du Mont Blanc descendent constamment pour alimenter et entretenir les glaciers inférieurs. Le sommet de 1891 n’est pas le sommet de 1892, et celui d’aucune année ne sera celui de l’année précédente. L’ altitude de la montagne reste pourtant sensiblement pareille, à cause de la chute des neiges fraîches. Ce n’est pas parce qu’il enfonce, mais parcequ’il descend qu’on a de l’appréhension pour la stabilité et la conservation de l’observatoire du Dr Janssen. On me raconta qu’à la fin de 1897, il donnait des signes d’affaissement.
Le Dr Janssen ne se découragea pas, il pressa l’achèvement de la construction. Dans l’hiver 1891-92, l’Observatoire, mi-partie en bois, mi-partie en fer, fut élevé à Meudon, on le démonta et on le transporta à Chamonix, et dans le cours de 1892 il fut hissé sur la montagne, sous la surveillance de Frédéric Payot. Vers la fin de la saison, un quart, à peu près, des matériaux, furent amenés jusque sur une plaque de rochers (les Petits Rochers Rouges) à
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228 m. 60 au-dessous du sommet, et on transporta les autres, aussi loin que les grands Mulets où ils restèrent tout l’hiver. Le commencement de 1893 fut occupé à déterrer le dépôt laissé aux Petits Rochers Rouges, il était enseveli sous 25 pieds de neige, et à monter le restant des matériaux : à la fin de 1893, le bâtiment fut érigé au sommet, ses parties les plus lourdes furent hissées sur la pente