FAITE EN PARTANT DE CHAMONIX
Chamonix bénéficia rapidement de la publicité qui lui fut donnée par la circulation des lettres de Windham et de Martel. Ce fut bientôt la mode de visiter les Glacières.
Parmi ceux qui y allèrent, se trouvait un jeune homme nommé Horace Bénédict de Saussure. Il appartenait à une ancienne famille suisse 1, établie à quelques lieues de Genève, à un endroit appelé Genthod. Chaque fois qu’il se promenait, la Grande Montagne, située sur le côté opposé du lac, devait frapper son regard. De Saussure était un homme d’habitudes studieuses ; à vingtdeux ans il était déjà professeur de philosophie à l’Académie de Genève. «Pour moi, j’ai eu pour les montagnes, dès l’enfance, la passion la plus décidée ;... en 1760, j’allai seul et à pied, visiter les Glaciers de Chamouni, peu fréquentés alors, et dont l’accès passait même pour difficile et dangereux. J’y retournai l’année suivante, et dès lors je n’ai pas laissé passer une seule année sans faire de grandes courses, et même des voyages ponr l’étude des montagnes » 2.
1 Horace Bénédict de Saussure naquit en 1740. Les de Saussure prétendent descendre de Mongin de Saussure, Escuyer Seigneur de Dompmartin et de Monteul sous la ville d’Amance en Lorraine qui, en 1475, fut attaché à la cour de René, roi de Sicile et de Jérusalem. Son fils, Antoine de Saussure, lui succéda dans ses charges et dignités, mais, étant devenu protestant en 1551, il fut emprisonné et privé de ses propriétés ; il se retira à Metz en 1552. Il fut renvoyé de Metz, et, avec sa famille composée de douze enfants, alla successivement à Strasbourg, Neuchâtel, Genève, et s’installa finalement à Lausanne en 1556. Il mourut en 1569. Horace Bénédict de Saussure était le fils d’un fils unique et se trouvait le huitième descendant en ligne directe de Mongin de Saussure. Je prends ces renseignements dans un arbre généalogique qui m’est communiqué par M. F. Henri L. de Saussure, petitfils d’Horace Bénédict de Saussure.
1 Voyages dans les Alpes, 4 volumes in-4°, Neuchâtel, 1796.
CHAMONIX ET LE MONT-BLANC
Il raconte qu’en 1760 et 1761, il avait fait annoncer dans les trois paroisses de la vallée de Chamonix, qu’il donnerait une récompense considérable à celui qui découvrirait un chemin permettant d’atteindre le sommet de la grande Montagne Blanche, et que même il paierait le temps et les tentatives de ceux qui n’auraient pas réussi b II ne parait pas, d’après ce que nous savons, qu’on ait pensé à tenter l’ascension du Mont-Blanc avant l’offre de cette récompense, ni qu’aucun des sommets du massif eût été déjà gravi, Enfin les Chamoniards n’étaient pas considérés comme des montagnards. Cependant, longtemps avant la visite de Windham, ils étaient au courant de quelques-unes des particularités des glaciers, et ils pouvaient bien l’être, car les glaciers venaient presque à leur porte. Le passage suivant, extrait de la Vie de Jean d’Arathon d’Alex , publiée à Lyon, en 1767, nous indique clairement qu’ils savaient que les glaciers avancent parfois et se retirent de même.
« Les habitants d’une paroisse appelée Chamonix montrèrent d’une façon remarquable la confiance qu’ils avaient dans la bénédiction de leur évêque \ Chamounix est sur la frontière du Valais et possède de grandes montagnes, chargées de neige et de glaces en été aussi bien qu’en hiver ; leur altitude semble amener leurs cimes jusqu’aux cieux, et elles se dressent presque aussi loin que la vue peut atteindre. La neige et la glace continuellement inclinées vers le bas, menacent de ruiner les localités alentour. Chaque fois que l’évêque visite ces régions, les gens le supplient d’exorciser et de bénir les montagnes glacées. A peu près cinq ans avant sa mort, ils lui envoyèrent une députation pour le supplier de venir encore une fois, offrant de payer ses dépenses et l’assurant que, depuis son dernier voyage, les glacières s’étaient retirées de plus de quatre-vingt pas. L’évêque, touché de leur foi, leur répondit : « Oui, mes bons, amis, j’irai ajouter mes prières aux vôtres». Il y alla. «J’ai une déclaration », dit l’écrivain, « faites sur serment par les personnes les plus notables de ce pays, dans laquelle il est juré que, depuis cette bénédiction de Jean d’Arathon, les glacières se sont retirées, tellement même qu’elles sont maintenant à un huitième de lieue des endroits où elles se trouvaient précédemment 1 2 3. »
Ils savaient aussi que les personnes perdues et englouties par les glaciers seraient exhumées dans le cours des siècles. Windham prétend que quand il alla sur la glace (de la Mer de Glace), il trouva un nombre infini de crevasses. « Ces crevasses étaient si profondes qu’on ne pouvait même pas en voir le fond ; ceux qui vont chercher le cristal, se perdent souvent dedans, mais leurs corps sont généralement retrouvés après quelques jours, parfaitement conservés. Tous nos guides nous certifient que ces crevasses changent conti-
1 « Lorsque j’écrivois le discours préliminaire et la première partie de cet ouvrage, j’envisageois la cime du Mont-Blanc comme absolument inaccessible. Dans mes premières courses à Chamonix en 1760 et 1761, j’avois fait publier dans toutes les paroisses de la vallée que je donnerois une récompense assez considérable à ceux qui trouveraient une route praticable pour y parvenir. J’avois même promis do payer les journées de ceux qui feroient des tentatives infructueuses. » De Saussure, § 1102.
2 Jean d’Arathon d’Alex fut évêque de Genève de 1660 à 1695, et mourut cette dernière année.
* Extrait des Oscillations des quatre grands Glaciers de la vallée de Chamonix , par Venance Payot, Genève, 1879.
CHAMONIX ET LE MONT-BLANC
nuellement, et que toute la glacière a une sorte de mouvement».
Ce passage de Windham montre, qu’avant lui, on s’était aventuré sur les glaciers ou même plus haut. La généralité des montagnards ne paraît pas pourtant avoir été très avancée en fait d’escalade ; quand Windham pioposa d’aller au Montanvert, «le plus grand