SUR LA MLR DE GLACE
nombre représenta la chose comme difficile et laborieuse *, disant qu’il n’allait dans ces parages que les personnes dont le métier est de chercher le cristal ou de chasser les bouquetins et les chamois », et cependant, pour y parvenir, on suivait un sentier. Il ne faut donc pas s’étonner que l’offre de de Saussure n’ait amené aucun résultat immédiat. Les quelques tentatives faites ne donnèrent aucun espoir de succès définitif 1 2. Ce ne fut pas, en effet,
1 « Nous partîmes à sept heures par la Mer de Glace — un des « lions » de Chamonix, car on nous avait dit la nuit précédente que la route était très dangereuse. » Albert Smith, dans V Histoire du Mont-Blanc , parlant de Î838.
2 De Saussure raconte (§ 1102) : « Pierre Simon essaya une fois du côté du Tacul, une autre fois du côté du glacier des Buissons (Bossons). » On ne dit pas quelles furent les années où ces tentatives eurent lieu. « Le côté du Tacul » veut probablement signifier par le chemin du Glacier du Géant ou du Tacul. Bourrit prétend qu’en 1785, les guides pensaient que ce ne serait pas impossible d’atteindre le sommet du Mont-Blanc par le côté du Glacier de Tacul, si on pouvait trouver un emplacement pour dormir. Nouvelle description des glacières et glaciers de Savoye, par M. Bourrit, Genève, 1785.
avant 1775, quinze ans après cette offre de récompense, que quatre paysans 1 firent ce qui peut être appelé le premier essai sérieux pour atteindre le sommet de la montagne. Ils commencèrent par grimper sur le long éperon nommé Montagne de la Côte, et arrivèrent à quelque distance sur le glacier en-dessus ; jusqu’où, on ne le sait pas. Ils paraissent avoir été découragés en voyant qu’ils ne pouvaient pas faire la montée et la descente en un jour, et ils semblent avoir cru indispensable d’achever l’ascension en une seule journée, considérant comme trop hasardeux de passer une nuit parmi les neiges. Les Chamoniards de cette époque étaient presque absolument ignorants des neiges et des glaciers des régions supérieures, quoique, depuis des années, ils conduisissent des visiteurs sur les parties basses de la Mer de Grlace, et peutêtre sur d’autres glaciers 2.
Huit ans s’écoulèrent avant qu’on fit. une autre tentative. Alors, en 1783, trois autres personnes 3 essayèrent la même route, et, pour avoir le plus de temps possible, passèrent la nuit à la Montagne de la Côte. A l’aube, elles prirent le glacier, et arrivèrent à une hauteur considérable, mais, à ce point, le plus fort et le plus vigoureux des trois hommes fut pris d’un irrésistible sommeil, et supplia les autres de continuer sans lui. Ces derniers ne voulurent ni l’écouter, ni le laisser dormir, et finalement, renonçant à leur entreprise, ils redescendirent sur Chamonix. La grande chaleur qui règne sur les glaciers, avec le beau temps, semble avoir surpris ces gens ; ils paraissent aussi avoir été influencés par la superstition encore répandue dans plusieurs endroits des Alpes, qu’il est fatal de dormir à une altitude élevée. Dans ce cas, ils craignirent aussi que leur compagnon ne mourût d’un coup de soleil. Après cet essai de 1783, de Saussure dit : « Pour moi, d’après les informations que m’avoient données ceux qui avoient. attaqué la montagne
1 Leurs noms ont été conservés par Bourrit. C’étaient Michel Paccard et son frère François, Victor Tissai et « le fils du respectable Couteran ».
2 Un long récit entortillé de cette tentative est donné dans la Nouvelle description de Bourrit ; il prétend que c’est un compte-rendu fourni par un des guides (le fils du respectable Couteran). On voit par cette narration que la caravane partit à 11 heures du soir, le 13 juillet, et, qu’après avoir marché pendant deux heures et demie, elle alla dormir au pied du Glacier de Taconnaz. A l’aurore, elle commença l’escalade de la montagne de la Côte, montant d’abord du côté de Taconnaz, et ensuite tournant du côté de Chamonix. Les paysans trouvèrent un chemin sur la montagne de la Côte et, à une assez grande élévation, une quantité de chèvres et de moutons ; on les avait envoyé pour s’engraisser sur la montagne pendant l’été. A 8 heures du matin, les montagnards prirent le glacier, qui leur parut avoir une demi-lieue de large, et ils mirent plus de trois heures pour le traverser à cause des détours qu’ils devaient faire constamment pour éviter les crevasses. Us racontèrent qu’ils avaient sur leur gauche un rocher au milieu de la glace (les Grands-Mulets), et qu’ils s’arrêtèrent pour ramasser des cristaux. Après cela, le récit devient quelque peu incohérent. Aucune heure n’est mentionnée, sauf celle de l’arrivée à Chamonix à lü heures du soir. Les nuages qui les enveloppèrent les obligèrent à revenir, car ils craignirent de perdre leur chemin.
Il est encore d’usage d’envoyer des chèvres et des moutons à la montagne de la Côte et de les abandonner pendant des semaines entières. Le fait qu’il y avait un sentier en 1775 prouve que cet endroit était connu depuis longtemps ; l’altitude atteinte par les paysans ne peut être établie avec certitude. Us furent probablement les premiers à toucher les Grands- Mulets.
3 Jean-Marie Couttet, Lombard Meunier, dit Jorassc et Joseph Carrier.
CHAMONIX ET LE MONT-BLANC
de ce côté-là, je regardois le succès comme absolument impossible, et c’étoit l’avis de tous les gens sensés de Chamouni. » Il remarqua même que, si cet épisode de sommeil n’était pas advenu pour arrêter ces braves gens , « Il est bien vraisemblable... qu’ils n’auroient point pu atteindre la cime de la montagne ; en effet, quoique fort élevés, ils avoient encore beaucoup de chemin à faire pour y parvenir, la chaleur les incommodoit tous excessivement, chose étonnante à cette hauteur... » Ils parlèrent beaucoup de la chaleur en revenant, et Jorasse dit sérieusement à de Saussure qu’il était inutile déporter des provisions et que, s’il y retournait jamais, il prendrait seulement un parasol et un flacon de sels odorants. « Quand je me figurois ce grand et robuste montagnard gravissant ces neiges en tenant d’une main un petit parasol, et de l’autre un flacon d’eau sans pareille, cette image avoit quelque chose de si étrange et de si ridicule, que rien ne prouvoit mieux à mon gré l’idée qu’il se faisoit. de la difficulté de cette entreprise ; et par conséquent, de son absolue impossibilité pour des gens qui n’ont ni la tête, ni les jarrets d’un bon guide de Chamouni». Ils revinrent, prétend Bourrit, avec les lèvres enflées et une, peau délabrée. Ces quelques bagatelles relevées incidemment, montrent que les Chamoniards de cette époque n’étaient pas du tout habitués aux altitudes considérables, soit sur la neige, soit sur le rocher ; car, s’ils avaient été familiarisés avec la montagne, ils auraient su qu’une forte chaleur est souvent endurée au soleil à de grandes hauteurs, et que ce n’est pas très -extraordinaire d’y perdre la peau de son nez ou d’y avoir les lèvres enflées.
Bientôt après, à une date inconnue, Bourrit, déjà nommé plusieurs fois, essaya de suivre les traces de Couttet, Jorasse et Carrier. Bourrit naquit en 1735. Il était artiste -peintre et chantre de la cathédrale de Genève, il visita fréquemment Chamonix et ses environs et écrivit plusieurs livres sur ses excursions. Comme alpiniste, ce n’était pas un génie, bien qu’il considérât qu’il avait pris une grande part dans le développement des guides de Chamonix h A une date inconnue, de l’année 1783, il arriva au sommet de la Montagne de la Côte, et, après avoir passé la nuit à l’air libre, il se trouva à cinq heures du matin, « dans la région des neiges et des glaces. Elles étoient partout entrecoupées d’horribles crevasses et de pics fort élevés. Je voyois mes compagnons s’y frayer un chemin avec leurs bâtons et leurs haches, devenir tout-à-coup invisibles, puis reparoître sur des blocs qui se terminoient en pyramides ; de là, ils descendoient dans des labyrinthes dont ils ne sortoient qu’avec peine, escaladant des murs de quarante pieds de haut. Lorsqu’ils eurent franchi une vaste étendue et que j’allois suivre leurs traces, je vis un nuage s’accroître sur la sommité du mont Blanc , s’avancer avec rapidité, puis s’étendre comme un voile noir et épais, et
1 Les uns se sont formés d’eux-mêmes en allant à la recherche du cristal et à la chasse des chamois ; d’autres doivent leurs connoissances à M. de Saussure et à moi ; non seulement nous nous en sommes fait accompagner sur la Mer de Glace et les sommités voisines, mais encore dans des voyages lointains en Piémont, en Vallais, dans les montagnes de la Suisse et celles du Milanois. »
CHAMONIX ET LE MONT-BLANC
descendre jusque vers nous. Ce phénomène subit m’alarma : je rappelois mes compagnons ; peu d’instans après tout le mont se trouva dans l’obscurité, nous-mêmes nous fûmes enveloppés ; la pluie survint, le mauvais temps fut général, et bientôt nous reçûmes l’averse, tandis que nous cherchions notre salut dans la fuite », et il s’élança sur Chamonix aussi rapidement qu’il le put.
D’une façon quelconque, Bourrit acquit la notion qu’il serait plus facile de monter par le côté du glacier de Bionnassay, de suivre ensuite l’aêrte conduisant aux sommets de l’Aiguille et du Dôme du Goûter, que de faire l’ascension par Chamonix. Apprenant que deux chasseurs étaient actuellement arrivés à une certaine hauteur du côté de Bionnassay, il alla les trouver et les persuada de le prendre à la remorque. Ils partirent en septembre 1784, mais la température était froide. Bourrit ne put pas la supporter et n’arriva même pas jusqu’à l’arête, quoique deux de ses hommes y fussent parvenus ; ils la suivirent, dirent-ils, jusqu’à ce qu’ils arrivassent au pied de deux bosses neigeuses, maintenant nommées Bosses du Dromadaire. L’heure pressait, ils redescendirent comme tous les autres sans avoir atteint lo sommet.
De Saussure entendit parler de cela, et, avec le concours de Bourrit, fit bâtir une petite cahute, très haut du côté de Bionnassay, de façon à pouvoir partir d’une altitude élevée. En septembre 1785, ils s’y rendirent et cherchèrent à suivre la route découverte l’année précédente, mais ils échouèrent et ne purent même arriver jusqu’à l’arête. Le chalet était trop bas, la saison trop avancée ; ils retournèrent à Genève sans avoir progressé.
Ce fut la première fois que de Saussure mit le pied sur la montagne, et sa présence en ce lieu stimula probablement les indigènes. En outre, il montra son empressement en donnant des instructions afin qu’une autre cabane fut construite beaucoup plus haut. Il était convaincu que, si jamais le sommet était atteint, ce serait par ce côté-là. Les paysans de Chamonix, pourtant, ne partageaient pas tous cette opinion. Les uns préféraient le côté de Bionnassay, les autres la route de la vallée, et ils se mirent à faire des paris à ce sujet. Ils décidèrent de se partager ; chaque groupe devait prendre un des itinéraires, afin de voir lequel des deux conduirait le plus rapidement au pied du pic terminal. Ils partirent le 30 juin 1786. Trois d’entre eux passèrent par derrière, et trois autres allèrent via Montagne de la Côte ; ces derniers arrivèrent au rendez-vous longtemps avant leurs camarades. Ils avaient encore du temps devant eux, et ils essayèrent de compléter l’ascension en prenant l’arête, mais ils la trouvèrent trop difficile pour eux. Exactement sous les Bosses du Dromadaire, elle devient étroite et rapide, et nécessite l’emploi du piolet, instrument que les paysans de Chamonix connaissaient à peine à cette époque. Ils redescendirent alors, convaincus que l’ascension par ce chemin était complètement impossible. Ceci nous amène à l’époque où la première ascension de la Grande Montagne Blanche (le Grand Mont Blanc) fut réussie.