‹ Guide a Chamonix et dans la chaine du Mont BlancChapitre 7 sur 71 · JACQUES BALMAT DÉCOUVRE « L’ANCIEN PASSAGE » ET ATTEINT · texte numérisé non relu

JACQUES BALMAT DÉCOUVRE « L’ANCIEN PASSAGE » ET ATTEINT

PRESQUE LE SOMMET. LE Dr PACCARD ET BALMAT FONT LA

PREMIÈRE ASCENSION. DE SAUSSURE DONNE DES INSTRUC- TIONS POUR NIVELER LE CHEMIN. RÉCRIMINATIONS. QUI

EST CE Dr PACCARD ?

Avec les trois hommes, qui, comme je l’ai dit plus haut, montèrent par la vallée de Chamonix, il y en avait un quatrième qui s’attacha aux autres presque malgré eux, un jeune homme appelé Jacques Balmat. Avant leur départ, on prétend qu’il avait déjà passé deux jours à la recherche d’une route, pour son propre compte, et il revenait, les vêtements à moitié gelés collant sur lui, quand il rencontra les autres qui montaient. Ceux-ci ne voulaient pas qu’il les accompagnât. Ils désiraient la récompense pour eux, et il la convoitait également pour lui. Mais il les suivit, quand même, et quand les autres retournèrent, comme il était resté en arrière pour examiner les environs, ils le perdirent intentionnellement. « Balmat est leste », remarquèrent-ils ironiquement, « il nous rattrapera ». — « Je me trouvai donc seul », dit -il « et un instant je balançai entre l’envie de les rejoindre et le désir de tenter

CHAMONIX ET LE MONT-BLANC

seul l’ascension. Leur abandon m’avait piqué ; puis quelque chose me disait que, cette fois, je réussirais ». Il se décida en faveur de la seconde alternative, descendit sur un grand plateau neigeux qui est à peu près à 790 mètres en dessous du sommet (le Grand Plateau) et remonta par une pente neigeuse excessivement raide, qui se trouve à droite dans la gravure de la page 21 1 ; il creusa l’emplacement de chacun de ses pas avec la pointe de son bâton, jusqu’à ce qu’il fût assez élevé pour voir le reste de la route jusqu’au sommet. « Ce n’était ni facile, ni amusant, je puis vous l’assurer, de demeurer suspendu, pour ainsi dire, sur une jambe, avec un abîme au-dessous, et d’être obligé de fabriquer cette sorte d’escalier. Mais à la fin, j’arrivai au Rocher Rouge 2. Ah ! je suis là, me dis-je. Il n’y a plus d’obstacles pour empêcher l’escalade, plus de marches à tailler ». La nuit approchait, des nuages s’amoncelaient, il n’essaya pas d’aller au sommet, moins par crainte de se perdre, qu’à cause de la conviction qu’il avait de n’être ni vu, ni cru. Il redescendit donc par le même chemin, mais, en arrivant sur le Grand Plateau, il était presque aveugle. « La neige me fatigua tellement les yeux, que je ne distinguais plus rien ; j’avais des éblouissements qui me faisaient voir de grandes taches de sang. Je m’assis pour me remettre ; je fermai les yeux et je laissai tomber ma tête entre mes mains. Au bout d’une demi-heure, ma vue s’était remise, mais la nuit était venue ; il n’y avait pas de temps à perdre. Je me levai, et allez !

« Je n’avais pas fait deux cents pas, que je sentis, avec mon bâton, que la glace manquait sous mes pieds : j’étais au bord de la grande crevasse, nous l’avions traversée le matin sur un pont de glace recouvert de neige. Je le cherchai ; mais la nuit allait toujours s’épaississant, ma vue se fatiguait de plus en plus, et je ne pus le retrouver : le mal de tête dont j’ai parlé déjà m’avait repris ; Cependant il fallait se décider à demeurer jusqu’au jour près de la crevasse. Je posai mon sac sur ]a neige, je tirai mon mouchoir en rideau sur mon visage, et je me préparai de mon mieux à passer une nuit pareille à l’autre. De l’endroit où j’étais, j’apercevais, à dix mille pieds au-dessous de moi, les lumières de Chamouny3, oîi mes camarades étaient bien chaudement, bien tranquilles près de leur feu, ou dans leur lit. Je me disais. :

« — Peut-être n’y en a-t-il pas un parmi eux qui pense à moi, ou, s’il y en a un qui pense à Balmat, il dit, en tisonnant ses braises ou en tirant sa couverture sur ses oreilles : « A l’heure qu’il est, cet imbécile de Jacques s’amuse probablement à battre la semelle. Bon courage, Balmat ! »

Le lendemain matin, il retourna seul à son village. « Tout allait bien chez moi. Ma femme m’offrit à manger ; j’avais plus sommeil que je n’avais faim ; elle voulut aussi me faire coucher dans la

1 Cet endroit est nommé actuellement « l’ancien passage ».

2 Le Rocher Rouge est la grande falaise qu’on voit sur la gravure : Les Rochers rouges et. l’ancien passage. Sa situation par rapport au sommet, sera comprise en regardant la grande gravure du Mont-Blanc, vu du Brévent.

3 On doit cependant remarquer qu’on ne peut pas, du Grand Plateau, voir Cliamonix.

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