LES ROCHERS ROUGES ET L’ANCIEN PASSAGE
CHAMONIX ET LE MONT-BLANC
chambre, mais je craignais d’y être tourmenté par les mouches ; j’allai m’enfermer dans la grange, je m’étendis sur le foin et je dormis vingt-quatre heures sans me réveiller. »
A ce moment, Balmat était âgé de vingt-quatre ans, et, malgré sa jeunesse, avait déjà fait deux tentatives d’ascension au Mont- Blanc. Une fois déjà, il avait passé la nuit sur la montagne de la Côte et le lendemain avait atteint seul le Grand Plateau. Maintenant il venait de faire quelque chose d’encore plus remarquable, mais en se réveillant il ne se sentit pas plus illustre pour cela; car personne, même sa femme, ne connaissait la route qu’il venait de découvrir. S’il l’avait divulguée, il ne pouvait espérer en profiter. En rentrant à Chamonix, il garda d’abord sa découverte cachée. Mais, comme il comprit que le docteur Paccard comptait tenter quelques essais d’ascension, il lui communiqua son secret, et offrit de lui servir de guide jusqu’au sommet. Ainsi, raconte de Saussure, dans le volume IV de ses Voyages , Paccard, le médecin du village, était connu parmi les Chamoniards comme un amateur de courses ; en 1786, il avait à peu près vingt-neuf ans. Quoiqu’il ne put pas rendre de grands services comme compagnon, il serait un témoin. Paccard accepta d’y aller. Trois semaines de mauvais temps les retardèrent, mais, enfin, le 8 août 1786, la température parut assez belle pour permettre de partir. « Toutes nos petites affaires arrangées, dit Balmat ', et nos adieux faits à nos femmes, nous partîmes vers les cinq heures du soir, prenant l’un du côté gauche, et l’autre du côté droit de l’Arve, afin que nul ne se doutât de notre projet, et nous nous réunîmes au village de la Côte. » Ils coupèrent au sommet de la montagne de la Côte (le long éperon indiqué ëur la gravure de la page 25 qui s’étend de la vallée vers le sommet) à peu près à 1680 mètres au-dessus de Chamonix. Jusque là, il n’y avait pas eu de difficultés. « Je dormis tout d’un trait » dit Balmat, « jusqu’à une heure et demie », et alors il réveilla le docteur. « Le soleil se leva sans nuage, sans brouillard, beau et brillant, enfin nous promettant une fameuse journée». Le sommet de la montagne de la Côte aboutit aux glaciers, qui s’étendent sans interruption, jusqu’au sommet du Mont-Blanc. Le glacier de Taconnaz descend à droite, celui des Bossons à gauche ; à l’endroit où ils se séparent, la glace est extrêmement crevassée et difficile à traverser. Balmat ne fit pas grand tapage sur ce sujet. « Au bout d’un quart d’heure, dit-il, nous nous engageâmes dans le glacier de Taconnay ; les premiers pas du docteur furent un peu chancelants ; mais, peu à peu, il se rassura en me voyant faire, et nous nous en tirâmes sains et saufs. Nous nous mîmes aussitôt à gravir les Grands -Mulets, que nous laissâmes bientôt derrière nous 1 2. Je montrai au docteur la place où j’avais passé la première nuit. Il
1 Le récit, qui suit, de l’ascension avec Paccard, est extrait principalement d’un compte rendu qui fut donné par Balmat à A. Dumas en 1882, quarante-six ans après l’événement.
2 '< Les Grands-Mulets » est le nom donné au premier petit groupe d’aiguilles qui apparaît à travers la glace, au-dessus de la montagne de la Côte. Us sont dans le coin de gauche en bas, de la gravure du Mont-Blanc, vu du Brévent.
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fit une grimace très-significative, garda le silence dix minutes ; puis, s’arrêtant tout à coup :
« — Crois-tu, Balmat, me dit-il, que nous arriverons aujourd’hui au haut du Mont-Blanc ?
« Je vis bien de quoi il retournait et je le rassurai en riant, mais sans lui rien promettre. Nous montâmes encore ainsi l’espace de deux heures ; depuis le plateau, le vent nous avait pris et devenait de plus en plus vif ; enfin, arrivés à la saillie du rocher qu’on appelle le Petit -Mulet \ un coup d’air plus violent enleva le chapeau du docteur. Au juron qu’il proféra, je me retournai et j’aperçus son feutre qui décampait du côté de Cormayeur. Il le regardait s’en aller, les bras tendus.
« — Oh ! il faut en faire votre deuil, docteur, que je lui dis, nous ne le reverrons jamais. Il s’en va dans le Piémont. Bon voyage !
« Il paraît que le vent avait pris goût à la plaisanterie, car à peine avais- je fermé la bouche, qu’il nous en arriva une bouffée si violente, que nous fûmes obligés de nous coucher à plat ventre pour ne pas aller rejoindre le chapeau; de dix minutes nous ne pûmes nous relever ; le vent fouettait la montagne et passait en sifflant sur nos têtes, emportant des tourbillons de neige gros comme la maison. Le docteur était découragé. Moi, je ne pensais, pendant ce temps, qu’à la marchande 1 2 qui, à cette heure, devait regarder le dôme du Coûter ; aussi, au premier répit que nous donna la bise, je me relevai ; mais le docteur ne consentit à me suivre qu’en marchant à quatre pattes. Nous parvînmes ainsi à une pointe d’où l’on pouvait découvrir le village ; arrivé là, je tirai ma lunette, et, à douze mille pieds au-dessous de nous, dans la vallée, je distinguai notre commère à la tête d’un rassemblement de cinquante personnes, qui s’arrachaient les lunettes pour nous regarder. Une considération d’amour-propre détermina le docteur à se remettre sur ses jambes, et, à l’instant où il fut debout, nous nous aperçûmes que nous étions reconnus, lui à sa grande redingote, et moi à mon costume habituel ; ceux de la vallée nous firent des signes avec leurs chapeaux. J’y répondis avec le mien. Celui du docteur était absent par congé définitf.
« Cependant Paccard avait usé toute son énergie à se remettre sur pieds, et ni les encouragements que nous recevions, ni ceux que je lui donnais, né pouvaient le déterminer à continuer son ascension. Après que j’eus épuisé toute mon éloquence et que je vis que je perdais mon temps, je lui dis de se tenir le plus chaudement possible et de se donner du mouvement ; il m’écoutait sans m’entendre et répondait oui, oui, pour se débarrasser de moi. Je comprenais qu’il devait souffrir du froid. J’étais moi-même tout
1 Balmat enferme en une demi-douzaine de lignes la plus grande partie de l’ascension. Les Petits-Mulets (ainsi que sont nommés les rochers auxquels il fait allusion) sont un petit massif situé seulement à 106 mètres (350 pieds) au-dessous du sommet, à 180 mètres (600 pieds) au-dessus du sommet des Roches-Rouges et à peu près à 1,060 mètres (5,300 pieds) au-dessus des Grands-Mulets.
1 Avant de quitter Chamonix, ils avaient dit à une marchande de sirop de regarder i\ telle heure près du sommet de la montagne.
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engourdi. Je lui laissai la bouteille et je partis seul, en lui disant que je reviendrais le chercher.
« — Oui, oui, me répondit-il.
« Je lui recommandai de nouveau de ne pas se tenir en place et je partis. Je n’avais pas fait trente pas, que je me retournai, et je vis que, au lieu de courir et de battre la semelle, il s’était, assis le dos au vent ; c’était déjà une précaution.
« A compter de ce moment, la route ne présentait pas une grande difficulté ; mais, à mesure que je m’élevais, l’air devenait de moins en moins respirable. De dix pas en dix pas j’étais obligé de m’arrêter comme un phtisique. Il me semblait que je n’avais plus de poumons et que ma poitrine était vide ; je pliai alors mon mouchoir comme une cravate, je le nouai sur ma bouche et je respirai à travers, ce qui me soulagea un peu. Cependant le froid me gagna de plus en plus, je mis une heure à faire un petit quart de lieue ; je marchais le front baissé ; mais, voyant que j’étais sur une pointe que je ne connaissais pas, je relevai la tête et je m’aperçus que j’étais enfin arrivé sur la sommité du Mont Blanc.
« Alors je retournai les yeux autour de moi, tremblant de me tromper et de trouver quelque aiguille, quelque pointe nouvelle, car je n’aurais pas eu la force de la gravir ; les articulations de mes jambes me semblaient ne tenir qu’à l’aide de mon pantalon. Mais non, non. J’étais au terme de mon voyage. J’étais arrivé là où personne n’était venu encore, pas même l’aigle et le chamois ; j’y étais arrivé seul, sans autre secours que celui de ma force et de ma volonté ; tout ce qui m’entourait semblait m’appartenir ; j’étais le roi du Mont Blanc, j’étais la statue de cet immense piédestal. Âh !
« Alors je me tournai vers Chamonix, agitant mon chapeau au bout de mon bâton, et je vis, à l’aide de ma lunette, qu’on répondait à mes signes. Mes sujets de la vallée m’avaient, aperçu. Tout le village était sur la place.
« Ce premier moment d’exaltation passé, je pensai à mon pauvre docteur, Je redescendis vers lui aussi vite que je le pus, l’appelant, par son nom et tout effrayé de ne pas l’entendre me répondre ; au bout d’un quart d’heure, je l’aperçus de loin, rond comme une boule, mais ne faisant aucun mouvement, malgré les cris que je poussais et. qui arrivaient certainement jusqu’à lui. Je le trouvai la tête entre les genoux et tout racorni sur lui-même, comme un chat qui fait, le manchon. Je lui frappai sur l’épaule, il leva machinalement la tête. Je lui dis que j’étais parvenu au haut du Mont Blanc ; cela parut, médiocrement l’intéresser, car il ne répondit que pour me demander où il pourrait se coucher et dormir. Je lui dis qu’il était venu pour monter au plus haut de la montagne, et qu’il y monterait.. Je le secouai, le pris sous les épaules et lui fis faire quelques pas ; il était comme abruti et il lui paraissait aussi égal d’aller d’un côté que de l’autre, de monter que de redescendre. Cependant., le mouvement que je le forçais de prendre rétablit un peu la circulation du sang ; alors il me demanda si je n’aurais point, par hasard, dans ma poche, des gants pareils à ceux que je portais