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VUE DU MONT-BLANC, AVEC LA ROUTE PARCOURUE PAR DE SAUSSURE EN

CHAMONIX ET LE MONT-BLANC

à mes mains ; c’étaient des gants en poil de lièvre, que je m’étais faits exprès pour mon excursion, sans séparation entre les doigts. Dans la situation où je me trouvais moi-même, je les eusse refusés tous les deux à mon frère ; je lui en donnai un.

« A six heures passées, nous étions sur le sommet du mont Blanc,

« Il était sept heures du soir, nous n’avions plus que deux heures et demie de jour ; il fallait partir. Je repris Paccard par-dessous le bras ; j’agitai de nouveau mon chapeau, pour faire un dernier signe à ceux de la vallée, et nous commençâmes à redescendre. Aucun chemin tracé ne nous dirigeait ; le vent était si froid, que la neige n’était pas même dégelée à sa surface ; nous retrouvions seulement, sur la glace, les petits trous qu’y avait faits la pointe de nos bâtons ferrés. Paccard n’était plus qu’un enfant sans énergie et sans volonté, que je guidais dans les bons chemins et que, dans les mauvais, je portais. La nuit commençait à tomber lorsque nous traversâmes la crevasse ; au bas du grand plateau, elle nous prit tout à fait ; à chaque instant Paccard s’arrêtait, déclarant qu’il n’irait pas plus loin, et à chaque instant je le forçais de reprendre sa marche, non par la persuasion, il n’entendait rien, mais par la force. A onze heures, nous sortîmes enfin des régions des glaces et mîmes le pied sur la terre ferme. »

Ils étaient maintenant de retour à la Montagne de la Côte. Balmat remarqua qu’ici le docteur ne se servait plus de ses mains et en avait perdu la sensibilité. « Je tirai ses gants, ses mains étaient blanches et comme mortes ». Une des mains de Balmat était dans un état pareil.

« Je lui dis que nous avions trois mains de gelées à nous deux, cela paraissait lui être fort égal ; il ne demandait qu’à se coucher et à dormir : quant à moi, il me dit de me frotter la partie malade avec de la neige ; le remède n’était pas loin. Je commençai l’opération par lui, et je la terminai par moi. Bientôt le sang revint, et avec le sang la chaleur, mais avec des douleurs aussi aiguës que si on nous avait piqué chaque veine avec des aiguilles. Je roulai mon poupard dans sa couverture, je le couchai à l’abri d’un rocher, nous mangeâmes un morceau, bûmes un coup, nous nous serrâmes l’un contre l’autre le plus que nous pûmes, et nous nous endormîmes. »

Le lendemain matin, le docteur, qui avait été aveuglé par la neige, descendit accroché à la courroie du sac de son guide ; Balmat prétend qu’il était lui-même méconnaissable. « J’avais les yeux rouges, la figure noire et les lèvres bleues». Quatre jours après, il partait pour Genève, où il allait annoncer son succès.

Mais avant le retour de Balmat et de Paccard, un hôtelier malin, espérant le patronage de De Saussure, avait déjà envoyé un messager. La réponse du professeur est un document intéressant, elle commence ainsi :

« Je vous suis très obligé, mon cher Jean Pierre, de m’avoir adressé un exprès pour m’informer de l’heureux résultat de l’expédition du

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docteur Paccard. J’étais si enchanté par cette nouvelle, que j’ai donné deux couronnes au messager...

«Maintenant, je vais vous dire quelque chose que vous garderez très secrètement ; c’est que moi-même je veux essayer cette même route, non que je me flatte d’atteindre le sommet, car je n’ai ni la jeunesse, ni l’agilité de M. le Docteur, mais je puis arriver pourtant à une altitude considérable et faire là quelques expériences et opérations qui me seront très importantes. Comme il paraît que c’est très pénible de traverser le glacier au-dessus de la montagne de la Côte, je désire que vous envoyez tout de suite cinq ou six hommes pour niveler le chemin aussi bien que possible. Vous leur donnerez de bons gages... Vous pouvez mettre à leur tête^ce Jacques Balmat, qui a fait le voyage avec M. Paccard et lui donner une paye plus considérable. »

Après d’autres instructions, arrive ce curieux passage : « Mais dans tout ceci, je vous défends expiessément de dire mon nom : racontez que tous ces travaux ont été ordonnés par un noble Italien, qui ne veut pas être connu. J’ai les plus fortes raisons de vouloir qu’on ne parle pas de moi, et que personne ne sache que j’ai ces idées dans la tête. » Quelles étaient ces raisons, nous ne le savons pas. Il vint à Chamonix une semaine après avoir écrit cette lettre x, mais le mauvais temps survint et une autre année passa avant que De Saussure foulât le sommet du Mont Blanc. Le 1er août 1787, il partit avec dix -sept hommes conduits par Jacques Balmat, il passa la première nuit en haut de la Montagne de la Côte, la suivante sous une tente au bord du Grand Plateau, et le 3 août, à 11 h. du matin, « J’eus la joie », dit-il, « d’accomplir le projet que j’avais fait vingt-sept ans auparavant, notamment à mon premier voyage à Chamonix en 1760, un projet que j’avais souvent abandonné et repris, et qui était un sujet constant de crainte et d’anxiété pour ma famille. »

De Saussure donne une planche du Mont-Blanc avec le tracé de son voyage ; quoique cette planche ne représente pas très exactement 1a, montagne, on peut savoir, grâce à elle, par où il passa, et quelle fut la route découverte d’abord par Balmat, suivie ensuite par ce dernier et Paccard 1 2. L’opinion de De Saussure, imprimée neuf ans après son ascension, est que cette route était « certainement la seule par laquelle le sommet pût être atteint ». Il se trompait. La montagne a été faite depuis par une demi-douzaine d’autres directions. Mais la route prise par la première ascension est la plus directe et sous quelques rapports, la plus naturelle 3.

1 La lettre originale de de Saussure existait récemment et existe encore, je le suppose. Elle fut donnée par M. Edouard Tairraz au regretté M. Albert Smitli. La lettre à de Saussure, l’avertissant que le Mont-Blanc a été vaincu, était écrite par Pierre Tairraz, qui tenait une petite auberge à Chamonix.

2 Nous donnons une reproduction de cette planche.

3 Le premier itinéraire a été amélioré et remplacé dans certains points. Le trajet habituel part de Chamonix à 1,050 mètres, passe à Pierre-Pointue, 6,723 pieds (2,049 m.). Jusque là il y a un sentier muletier. De la Pierre-Pointue à l’endroit appelée Pierre-l’Echelle 7.910 pieds (2,411 m.), au bord de l’arête, du côté droit du Glacier des Bossons, il y a un chemin pierreux. On traverse alors le Glacier des Bossons jusqu’aux Rochers appelés les

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Il reste à parler d’un épisode, se rapportant à Jacques Balmat, et qui semble avoir été rejeté ou ignoré par les historiens du Mont- Blanc. Dans le numéro du Journal de Lausanne du 24 février L 787, un article anonyme met en doute l’exactitude du récit de l’ascension, telle qu’on la connaissait. Il prétendit que Paccar d avait découvert la route suivie ; il raconta que si le médecin emmena J. Balmat comme compagnon, il ne fut dirigé dans son choix que par l’absence des autres guides ; la communication anonyme certifie finalement que Balmat fut choisi non comme guide, mais comme homme de peine. « Il a été guidé » écrit-on, « encouragé par M. Paccard ; il l’a engagé à monter, lorsqu’il désirait descendre ; il lui fut utile, sans doute, mais non pour atteindre au sommet, où il se rendit à la course. Balmat n’y est pas arrivé le premier, M. Paccard a des certificats qui le prouvent ; Balmat n’est point resté sans récompense, le Docteur lui a donné de l’argent ».

M. Bourrit prit la plume pour défendre le guide de Chamonix et envoya au Journal de Lausanne une lettre qui fut insérée dans les numéros des 10 et 17 mars 1787. Il contredit absolument quelques-unes des déclarations, et met au défi l’exhibition des certificats. « Si M. Paccard récompensa Balmat », dit Bourrit, « ce ne fut qu’après l’apparition de ma lettre, car je sais qu’il offrit une couronne à Balmat qui refusa. » Cette contradiction amena la publication, dans le Journal de Lausanne , du 12 mai 1787, de deux déclarations, sensément signées par Balmat et précédées par les remarques suivantes du rédacteur : « Notre impartialité nous a engagé à insérer, dans les numéros 13, 15 et 16, de notre Feuille, les réclamations du Docteur Paccard \ et celles de M. Bourrit, relativement à l’ascension du premier, sur la cime du Mont-Blanc. » Suivent les déclarations ci-dessous :

« Nous recevons encore aujourd’hui une copie des Relations ou Certificats suivans, dont nous n’avons pas cru pouvoir refuser l’insertion. Mais nous observerons ici, aux intéressés, dans cette discussion, que notre plan ne nous permet pas d’entretenir plus longtemps nos lecteurs de tels objets, qui, peut-être, n’obtiennent pas un intérêt général. »

«Je soussigné, Jaques, fils de J. -F. Balmat, du lieu des Pèlerins, Communauté de Chamonix, certifie à tous ceux à qui il appartiendra, qu’ayant appris que M. le Dr M. Paccard désirait de faire une nouvelle tentative sur le Mont-Blanc, ensuite de celles qu’il avait faites auparavant, et sachant que son guide était absent, je me présentai pour lui offrir mes services.

« Comme il avait dessein d’aller du côté de la montagne de la côte,

Grands-Mulets 10,113 pieds (3,082 m.) et là on reprend la route primitive, la suivant aussi loin que le Grand-Plateau, à peu près 12,900 pieds (4,031 m.). On quitte alors la route de Balmat et il y a deux chemins dont on se sert à peu près également — un par l’arête des Bossons, et l’autre appelé Le Corridor — banc très raide de glace descendant d’une cassure dans l’arête du Mont-Maudit . Vers le Grand -Plateau, ceux qui montent par ce dernier chemin reprennent la route de Balmat en arrivant au sommet des Rochers- Bouges.

1 Aujourd’hui, il est clair que cet article anonyme fut écrit par le docteur Paccard.

dont nous avions cru voir la route impraticable, le 8 juin passé, depuis le Mont-Blanc, je doutai du succès de son entreprise ; mais il me dit qu’il avait pris connaissance de ces lieux, depuis trois ans, avec des lunettes d’approche.

«Je déclare que, sans la marche régulière qu’il a tenue, nous n’aurions jamais pu parvenir à notre but; qu’il n’a cessé de m’encourager ; qu’il a partagé mes peines, en se chargeant lui-même, quelquefois, d’une partie de ce qu’il me faisait porter ; que malgré que je désirai redescendre, comme je l’avais promis, pour être de secours à ma femme, et à un enfant que j’avais laissé malades, (ce dernier est mort le 8 avril), M. Paccard a pris mes représentations pour des excuses.

« Il ne voulut pas suivre la route que nous avions tenue dans notre dernière tentative, mais il tira droit au milieu de la plaine, qui est audessus du Glacier des Bossons. Il me traça lui-même sa route nouvelle, en me précédant, dans une pente rapide, qui est au pied du grand Mont- Blanc. Comme il m’avait toujours dit que nous allions coucher sur cette montagne, il me fit chercher un gîte, dès que nous fûmes arrivés au haut de la pente, tandis qu’il était monté pour examiner des rochers ; n’en trouvant aucun, il résolut de monter dès le même soir au sommet, objet de nos recherches ; il m’appela, je le suivis. Dans le même instant, je vis quelque chose de noir passer au dessus de moi ; c’était son chapeau que le vent emportait avec tant de force, que nous ne le vîmes plus.

« M. le Docteur continua de monter avec agilité : nous arrivâmes à un petit rocher, derrière lequel je me mis à l’abri du vent, tandis que M. Paccard l’examinait, et se chargeait de pierres. Nous étions près de la sommité de la montagne ; je tirai sur la gauche pour éviter une pente de neige, rapide, que le dit M. Paccard franchit avec courage pour parvenir droit à la cime du Mont-Blanc. Le contour que je fis, me retarda un peu, et je fus obligé de courir, pour être presque aussitôt que lui à la dite cime.

« Il y fit des expériences, des observations, qu’il écrivit ; il y a laissé une marque, et nous sommes ensuite descendus, avec rapidité, en suivant nos traces, et en les cherchant tour- à- tour. Nous sommes arrivés sur la montagne de la côte, où M. Paccard coucha lui-même, du côté exposé au glacier.

« Il m’a nourri, il m’a payé, et m’a fait avoir de l’argent qu’on lui a donné pour me remettre. En foi de quoi j’ai signé le présent, au Bourg de Chamonix, ce 18 Octobre 1786, en présence des témoins, ci bas signés.»

« J acques Balmat. »

« Contre-signé. Joseph Pot, et Joseph Marie Crussa, témoins requis, et exprès fait appelés. »

(Le tout sur du papier timbré, à la manière du pays).

Seconde attestation du dit J. Balmat :

« Je soussigné, certifie avoir reçu de M. le Dr Paccard, un écu neuf de la part de M. le Baron de Gersdorf, le 10 Août 1786, en même temps que mon gage.

Jacques Balmat.

« A Chamonix, ce 25 Mars 1787. »

On doit reconnaître que Balmat signa bien ces documents, mais la question suivante se pose : Savait-il ce qu’il signait ? Le but de ces certificats est la glorification de Paccard. Du commencement à la fin, c’est Paccard qui a fait ceci ou dit cela. Le mérite d’avoir indiqué le chemin, d’être en tête, l’honneur d’être

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arrivé le premier lui sont octroyés. C’est Paccard qui aide et encourage Balmat, non pas Balmat qui assiste le docteur. Si l’on en croit Balmat, le médecin du village fit une triste figure sur le Mont Blanc. Si l’on en croit Paccard, la part prise par Balmat fut très infime. Ces documents étranges ont pu remplir leur but au moment de leur publication, mais la postérité n’a pas coté Paccard à la valeur qu’il eût désiré. Un monument a été élevé à De Saussure et un autre à Balmat. Tandis qu’on se souvient de leur nom avec gratitude, celui du docteur est tout à fait oublié ; et, si quelqu’un faisait des questions sur lui, il est probable qu’on lui répondrait : « Qui est ce docteur Paccard ? 1 »

1 Le docteur Paccard continua à vivre à Chamonix pendant de nombreuses années, et on fait allusion à lui dans plusieurs récits des premières ascensions du Mont-Blanc. A la fin de la fameuse entrevue entre A. Dumas et Balmat en 1832, le premier demanda :

— Et le docteur Paccard, est-il resté aveugle?

— Ali ! oui, aveugle ! Il est mort, il y a onze mois, à l’âge de soixante-dix-neuf ans, et il lisait encore sans lunettes. Seulement il avait les yeux diablement rouges.

— Des suites de son ascension ?

— Oh ! que non !

— Et de quoi alors ?

— Le bonhomme levait un peu le coude.

On remarquera que, d’après l’extrait ci-dessus, Paccard serait mort en 1831, âgé de soixante-dix-neuf ans. Il y a pourtant un morceau de papier collé sur la feuille volante au commencement du « Registre n* 10 des ascensions du Mont-Blanc », qui est conservé au bureau des guides, à Chamonix. Il y est écrit :

« Décès

« L’an 1827, le 21 mai, à deux heures après-midi, est décédé, âgé de soixante-et-dix ans, muni des sacrements, et le lendemain a été inhumé Michel Gabriel, fils des défunts Joseph Paccard et Aimée Pessat.

Signé : SIMOND, Curé.

On m’a dit que ce Michel Gabriel était le docteur Paccard qui accompagna Balmat ; et M. le curé de Chamonix m’informe que cette copie du «. Registre » est entièrement conforme à P original.

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