‹ Guide ascétique (volume 2)Chapitre 13 sur 160 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

of y expose les effets yc'e produit en nous la tcttd d'espérance.

96. — Le premier effet est de dilater le cœur en le rendant prompt à raccomplissemeut de la loi divine et à l'acquisilion de la perfection chrétienne. Tel est retfet qn'en éprouva dans lui-même le saint roi David. Via77i mandatorum tuorum cucurriy cum dUatasii cor meum. Lorsque par l'espérance, ô mon Dieu, (!it le prophète, vous avez dilaté mon cœur, alors j'ai couru dans la voie de vos commandements.

97. — Quiconque saura se rendre compte de la manière dont se forment en nous ces deux affections de la crainte et de lespérance, restera pleinement convaincu de ce que nous disons. La crainte, cette affection si peu excitante à l'action, fait affluer tous les esprits vitaux autour du cœur, parce que dans le moment d'un grave danger , ces esprits quittent les parties extérieures et se réunissent comme pour défendre cette forteresse où réside essentiellement le principe de la vie. C'est ce qui réduit tous les membres à un état de pâleur, de iaiblesse, de tremblement, et les rend inhabiles à l'action. Au contraire, l'espérance ouvre le cœur , en fait refluer les esprits vitaux qui se répandent sur les organes extérieurs , afin de les rendre propres à remplir avec promptitude les ionctions nécessaires à l'acquisition du bien qui est l'objet de ses vœux. La crainte resserre le cœur , de même qu'un commandant de troupes consigne celles-ci dans la forteresse qu'il veut défendre. Mais l'espérance le dilate et l'épanouit comme un général qui fait une sortie vigoureuse, et lance ses troupes pour une expédition <iu'il se propose. Il s'ensuit qu'il n'est pas d'affection qui imprime dans le cœur humain un élan plus énergique vers les grandes choses que l'espérance vive, et c'est ce qui se passe journellement sous nos yeux dans es aui concerne les choses du monde.

98. — Voyez ce marchand qui monte sur un navire, et va affronter les mers les plus orageuses , les vents contraires du «ud et de l'aquilon, et qui, pour ainsi parler, va porter un dé(i

aux tompèlos qui bouleversent les flots. Demandez-lui pourquoi il tH)iitit' a linéiques planches, si faciles à se briser, et à une mer si houleuse , sa propre existence : Il vous répondra que sou motif n'est autre que l'esprit du gain. Admirez le bouillantcourage de ce militaire qui va se jeter à la pointe des lances, au milieu des épées déyainées, et pénètre hardiment dans les rangs les plus épais , où la mêlée est la plus terrible et où il n'est environné que de sang. Demandez-lui pourquoi il ex^iose sa vie à d'aussi effroyables dangers? Il vous répondra qu'il est animé par l'espoir de la victoire. Interrogez de même l'artisan sur le mobile de tant de fatigues auxquelles il se livre , l'homme de lettres sur celui de ses veilles studieuses, le cultivateur sur le but qu'il se propose, en arrosant la terre de ses sueurs ? Ils vous diront que c'est l'espérance de faire des profits, de devenir plus savants, d'avoir une bonne récolte. Or, si Tespérance est si pleine d'activité pour acquérir les b'ens d'ici-lias, combien mieux sera-t-elle ardente pour acquérir des biens éternels, dont le prix est infiniment supérieur? Si l'espérance qui donne tant de vigueur quand il s'agit de biens fragiles et passagers dilate si largement le cœur et lui fait entreprendre les choses les plus pénibles , combien mieux l'espérance des biens impérissables auxquels ici-bas rien ne peut se comparer, dilalera-t-elle ce même cœur et lui procurera-t-elle une puissaute ardeur pour l'observation de la loi de Dieu, même dans tout ce qui répugne le plus à la nature humaine? Combien mieux l'excitera-t-elle à cette observation la plus parfaite en lui faisant entreprendre même des œuvres surérogatoires, bien que la loi divine n'en impose pas l'obligation ? VirUiter agite et conjortetur cor vestrum, omnes quisperatis in Domino. [Psalm. 30, 55). Le saint roi David exhorte à agir énergiquement et à cœur ouvert , mais il faut remarquer qu'il n'adresse cette exhortation qu'à ceux qui ont mis leur espérance en Dieu, qui speratis in Domino. Il savait bien que celui dont le cœur n'est pas excité par l'espérance, n'est pas capable de faire le bien. On doit donc bien se convaincre que si l'espérance qu'on a mise en Dieu n'est pas vive, on ne pourra jamais faire de notables progrès dans la perfection chrétienne.

99. — La Chronique des Frères mineurs ( Part. 2, lib. ii, cap. 25), nous apprend qu'un jeune homme de noble origin;î et d'une complexion délicate, ayant pris l'habit de saint Fran-

^ois, était entré dans la carrière de la vie m on no aie avec nne grande ferveur spirituelle. Mais, par la suite, il se ralentit peu à peu, et commença à se dégoûter de la rudesse des habits religieux, de l'âpreté des jeûnes, des austérités de la pénitence, enfin la vie monacale lui devint insupportable. Il finit donc par abandonner toute pratique de vertu, et prit la résolution de quitter le monastère pour retrouver la liberté séculière. Remarquez maintenant, puisque ceci entre parlaitement dans le sujet qui nous occupe, par quelle sainte industrie Dieu parvint à retirer cette âme de sa fatale léthargie et à la faire marcher avec rapidité, comme auparavant, dans la route de la periection. Pendant cetle même nuit, où il avait pris la résolution de quitter le saint habit, au moment où il passait devant l'autel où l'on gardait le Saint-Sacrement, il se prosterna à genoux et l'adora avec un profond respect. Durant cette posture d'adoration, il fut subitement ravi en extase, et le spectacle le plus magnique vint se dérouler à ses yeux. Il vit une procession d'esprits célestes, tous splendidement vêtus, et de leurs riches habits s'élariçaient des rayons aussi éclatants que ceux du soleil, mai» qui, quoique plus brillants que ceux de cet astre, u'ofl^asquaient pas la vue, mais, au contraire,luifaisaientcprouverd'ine2able9 délices. Au milieu de ces êtres immortels il y en avait deux qui surpassaient tous les autres par leur éclat, leur majesté, la somptuosité de leurs habits, et à la suite de cette procession céleste marchait un personnage revêtu, lui aussi, d'une éclatante gloire, et conduit comme en triomphe par cet illustre cortège. Le jeune novice, à un spectacle aussi splendide, fut frappé d'admiration, et, en même temps, il fut rempli d'une indicible suavité. Il ne put s'empêcher de demander quels étaient ces personnages qui marchaient environnés de tant de magnificence. On lui répondit que c'étaient les frères mineurs qui descendaient du ciel, et que les deux personnages les plusremarquables parla majesté et la gloire qui les environnaient, n'étaieut autres que saint François et saint Antoine ; qu'enfin le dernier était un saint frère qui venait à l'instant même de mourir, et que l'on conduisait avec cette pompe triomphale dans la céleste patrie. En entendant ces mots, le jeune homme fut pénétré d'une espérance si vive, si forte, si fervente d'arriver lui-même à luie gloire semblable , qu'étant revenu à lui, il se sentit intérieurement l'élivréde toute répugnance pour une vie austère, et plein d'une

nouvelle anliMir pour l'oliscivalioii ilos régira m(maslî(|n(»s. Son habit de bure lui semblait moelleux, les jeûnes les plup sévères lui paraissaient pleins de charmes, la pauvreté eouventuelle avait pt)ur lui les ["lus giaiuls attraits. Les uiorlifications, les actes d'humilité, les prières, l'obéissance, et en général la ; vie rét^ulière, tout cela lui semblait maintenant aussi doux qu'il | lui avait paru dur et rebutant. Il se remit promptement à pra- } tiquer la vertu et il y persévéra constamment jusqu'à la fin de % ta vie. Tant il est vrai cpi'il n'est rien qui réchauffe si bien un i cœur attiédi et relâché, rien qui le dilate, quebpie resserré qu'il soit, et qui le rende plus prompt à travailler à sa perfection, qu'une espérance pleine d'énergie. Je dirai donc avec le royal Prophète : Expecta Dominum^ viriliter âge, et confortetur cor tmim et sustine Do7)un>/m. [Psalm. 26, 14). Confortez votre cœur par l'attente dis biens éternels, et dilatez-le pour qu'il soit toujours disposé à opérer avec un zèle viril

100. — Le second effet de l'espérance est la consolation et l'allégresse dont elle remplit celui qui la possède. Spe gaudentes, dit l'Apôtre en écrivant au Romains, soyez toujours dans la joie dont vous inonde l'espérance. Et en écrivant aux Hébreux, il leur dit : Goûtons une consolation inaltérable en nous tenant toujours sous les ailes de l'espérance. Fortissimum solatium habeamvs, qui confugimus nd ienendam propositam spew. {Ad Hebr. 6, ^8). L'Ecclésiastique exhorte lésâmes timorées à espérer en Dieu, en leur donnant pour motif que de sa miséri'-orde naîtra pour elles une grande joie. Qui timetis Doynirmm sperate in illurn : et in oblectationem veniet vobis misericordia, [Eccli. 2, vers. 9).

101 . — Mais qu'y a-t-il donc de surprenant dans ces aimables eonsolations que nous fait goûter l'espérance des biens éternels, si nous y trouvons pareillement des consolations dans ce qui regarde les avantages temporels ? Quelle peut être la source du soulagement qu'éprouve un pauvre malade au milieu des ardeurs de la fièvre et des longs ennuis de sa maladie, si ce n'est l'espoir de sa guérison? Quel adoucissement peut goûter un malhein'eux prisonnier ou un esclave infortuné au milieu des durs liens qui l'enchaînent, si ce n'est l'espérance de recouvrer îa Uberté ? L'homme poursuivi par les injures et les calomnies de ceux qui ont conçu de lui une basse jalousie, trouve-t-il ailkurs que dans l'espérance de voir triompher son honneur, une

consolation ? Réjouissez-vous donc, ô vous tous qui espérei en Dieu, nous dit le Prophète royal, lœtentur omnes, qui sperant in te, Domine. {Psalm. 5, 12); parce que, bien mieux que les gens du monde, vous avez le droit de retirer de votre espérance en Dieu le doux fruit d'une sincère allégresse.

102. — Saint Augustin en méditant ces paroles du Prophète royal : Labores manuum tuarum quiamanducabis. {Psalm, 127), soulève une grande difficulté. 11 demande comment on peut manger et savourer ses travaux, puisqu'on devrait plutôt savourer le fruit que produisent les fatigues, que les travaux euxmêmes. C'est ainsi que le cultivateur ne mange pas ses sueurs pendant qu'il en arrose la terre, en maniant la bêche et en conduisant la charrue ; mais il se nourrit du Iruit de ses sueurs quand il en a recueilli la moisson. Le grand Docteur répond ainsi qu'il suit : Eu ce moment nous peinons beaucoup daus nos travaux, viendra enfin l'heureux jour où nous jouirons du fruit de ces labeurs. Mais comme ces mêmes fatigues sont pleines de contentement et de plaisir à cause de l'espérance qui nous montre les biens à venir, ces fatigues sont tellement adoucies par cette espérance, qu'on peut dire que nous les savourons. Le Saint déduit ensuite de cela une conséquence non moins péremptoire qu'utile, c'est que si ces fatigues nous paraissent ici-bas si douces à cause de l'espérance que leur fruit nous fait envisager dans l'avenir, quelle sera donc l'allégresse qui non? en reviendra quand nous jouirons de ce môme fruit de nos fatigues? Modo labores habemus, fructus postea erit. Sed quia et ipsi labores non sunt sine gaudio, propter spetn de qua paulo ante dîxinms : Spe (jaudcntes , in tribulatione patientes, modo nos ipsi labores juvundant , et lœtos /udunt de spe. Si crgo labor noster potuit jucundare manducaius, fructus ipsius laboris qualis erit! {In Psalm. 127).

103. — Je me souviens ici, fort à propos, d'un lait relatîj à deux gentilshommes qui visitaient un certain monastère situé dans im désert. Pendant qu'ils parcouraient les lieux où étaient disposées les cellules de ces bons religieux, ils pénétrèrent dans celle qu'habitait un vieux moine dont les cheveux avaient la blancheur du plumage des cygnes, et qui faisait éclater sur sa vénérable figure le contentement le plus parfait, la sérénité la plus douce, telle qu'on ne saurait l'exprimer, et qui tenait de la nature angéhque. {Rossignoli, Ver œtern., lect. 14, § 2). A la

vne de ce moine, nos deux gentilshommes furent saisis d'étonneinent et, en même temits, traiisportf^s d'une douce admiration; car ils ne pouvaient pas coni[»rt'iitlrc' coiiiiniMit on pouvait être li plein de contentement dans un si pauvre réduit, avec des habits si délabrés, et en menant une vie si austère. Leur admiration s'accrut lorsqu'ils l'entendirent converser, car il parlait dos choses de la vie future avec tant de grâce, tant d'affabilité, tant de douceur, tant de joie, qu'il donnait bien à entendre, par cet extérieur d'allégresse qui brillait sur sa figure, que son cœur en était surabondamment rempli. Or, pendant'que ce bon moine parlait avec tant de douceur, les gentilshommes lui demandèrent si, dans toui le cours de sa vie, il avait jamais éprouvé quelque affliction ou quelque tristesse spirituelle. Oh! répondit le saint vieillard, combien de fois de cruelles peines sont venues assailUr mon cœur! Mais grâces en soient rendues à Dieu qui m'a toujours donné un remède prompt et efficace, par le moyen duquel j'ai changé ma tristesse en joie. Il me suffît de me mettre à cette petite fenêtre, et là je découvre aussitôt un objet qui me reconforte et me procure des consolations. En entendant ces paroles, un des gentilshommes courut à cette fenêtre. Mais quoi? Ne voyant autre chose qu'un mur grossier, qui non-seulement dérobait la vue de la campagne, mais encore celle du ciel, il se mit à dù-e : En vérité, on ne voit par cette fenêtre rien qui puisse procurer quelque agrément. Mais, reprit le moine, regardez bien attentivement, et vous apercevrez un objet capable d'inspirer un grand courage. Je ne vois, reprit le gentilhomme, autre chose que quelques pouces de ciel par un trou de ce vieux mur. Eh bienl répondit le moine, c'est tout justement cela qui me console. Quand la tristesse cherche à s'emparer de mon cœur, il me suffit de regarder ce petit espace de ciel, et aussitôt je sens uaitre dans moi une douce espérance des biens éternels qui me remplit de jubilation, et les nuages de la tristesse se changent pour moi en un ciel serein de consolation et de paix. Et pendant qu'H parlait de la sorte, une douce pluie de larmes s'échappant de son cœur attendri coula sur son visage et lui fit interrompre son discours. Il se tut; mais ce silence était un témoignage évident de cette délicieuse allégresse qui naît d'une vive espérance de l'éter- Delle félicité, et de la grande utihté qui en résulte pour avancer dans la voie de la spiritualité; car cette espérance adoucit le»

amertumes , les ennuis , la tristesse, le dégoût, la répugnance qui mettent tant d'obstacles aux progrès de la perlection.

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