‹ Guide ascétique (volume 2)Chapitre 14 sur 160 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

OR T rAlT CONNAITRE UN AUTRE EFFET QUE PRODUIT l'eSPÉRANCS SURNATURELLE.

104. — Notre nature si fragile ne donne jamais de preuves plus manifestes de sa faiblesse , que quand elle est assaillie de fatigues , de peines , de chagrins, surtout si toutes ces misères sont très-affligeantes, soit par leur intensité, soit par leur longue durée, ou bien encore si elles nous donnent le terrible avertissement d'une mort prochaine. En de pareils cas, notre pauvre nature a besoin d'une vertu qui la rende forte pour endurer des maux si graves et si insupportables par eux-mêmes. Or, l'espérance est la vertu qui produit dans le cœur humain un eflet aussi merveilleux. Elle le dilate, l'anime à supporter toutes ces peines et, le reconfortant par cette douce affection, elle modère la tristesse que les maux présents lui causent, et lui donne la patienco dont il a besoin.

105. — En effet, on doit remarquer que, quand dans les divines Écritures, Dieu veut animer les fidèles à supporter courageusement les grands maux, il se sert de l'espérance en la faisant revivre dans leur cœur par le souvenir des récompenses. C'est ainsi que saint Paul , pour encourager les Romains exposés aux persécutions, leur met sous les yeux le royaume éternel que Dieu tient en réserve pour en gratifier ses généreux athlètes. Si compatimur, ut et glorificemur. {Ad Roman., 8, jers. 17). Souvenez-vous, mes chers frères, leur dit-il, que si fOus souffrez avec Jésus-Christ, vous régnerez avec lui. Puis, mettant leurs peines actuelles en présence des récompenses éternelles, il leur dit que ces peines ne peuvent pas être mises en parallèle avec cette gloire immortelle qui leur est préparée dans le ciel, afin que, par l'espérance de ce bonheur, ils soient revêtus d'un saint courage pour supporter les pénibles épreuves. I^on sunt condùjnœ passiones hnjiis temporis ad fuluram gluj-ianiy quœ revelabitur in nobis. {Ibid., 8, 18). Le même Apôtre, voyant

les Corinthions poursuivis par de terribles persécutions, les exhorte à lu pationoo, en leur présentuut, pour se procurer la patience, le bouclier d'iuie terme espérance. In pressenti inumentaneum, et levé tribulationis nostrcc supra moduni in sublimiiate œternum gloriœ pondus operatur in nobis. (ii Ad Corinth.,A, 17). ' Remarquez, leur dil-il, que les peines de la vie présente sont la semence de ce fruit si doux dont vous vous rassasierez éternel- 1 leinent dans le séjour de la gloire. Dans un autre endroit, l'A- ' pôtre leur fait envisagi^r une couronne immortelle comme récompense de leurs souHrances, et pour que cette considération soit encore plus efiicaie et leur inspire un plus ardent courage à supporter leurs peines, il met cette couronne en regard de ces autres couronnes périssables pour lesquelles les lutteurs ou athlètes des arènes se privaient de tout plaisir. Qui in agone contendit, ab omnibus se abstinet : et illi quidem ut corruptibilem coronam accipiant, nus autem incorruptam. (i AdCorinth., 9, 25). i06. — Le proplir e Isaïe a donc eu bien raison de dire : In silentio et in spe eril Jortitudo vestra. {Is. 30, 15). Dans le silence et dans l'espoir repose toute notre constance à souflrir. Il nous assure ensuil^- que gui sperant in Domino, mutabunt fortitudinem , assument pennas, sicut aquilœ ; ouvrent, et non laborabunt; ambulabimt et non déficient. {Id. 40, 32). C'est-à. dire que ceux qui espèrent en Dieu acquerront par ce moyen beaucoup de force pour souflrir; que, semblables aux aigles, ils s'envoleront, et Ici r course ne les fatiguera pas; ils parcourront de vastes e?i aces et ne seront point abattus, parce que l'espérance les ro; dra robustes, dispos et vigoureux poui déployer toute la pu! sauce de leur vol au dessus des nuages, et atteindre les haut^ sommets de la perfection sans craindn aucune difficulté.

107. — Et dites-nini en vérité d'oii provenait ce prodigieux to urage, cette admira le intrépidité qu'ont montré les martyrs exposés aux glaives des bourreaux, sur les chevalets, placés sous les ongles de fer, sur les grils ardents, dans les chaudières Vouillantes, et jetés dans les fournaises? Croyez-vous que ces athlètes chrétiens avaient des chairs de bronze et des os de marbre? Pensez-vor.s qu'ils étaient insensibles aux aiguillons des douleurs? Eh! vraiment, non. Ils étaient comme nous, revêtus d'une chair iragile, et, comme chez nous, leurs sens étaient aussi capables d'éprouver la cruelle étreinte des tortures.

L'espérance des joies éternelles seule les rendait forts et robustes au milieu des tourments les plus horribles et des supplices les plus affreux. C'est l'espérance qui leur donnait tant d'asriurance en face des tyrans et des bourreaux, à la vue des instruments de supplice les plus eflroyables, de la mort la plus douloureuse. C'est l'espérance qui adoucissait leurs tortures, c'est elle qui leur mettait à la bouche ces paroles du royal Prophète : In Domino sperans non infirmahor. {Psabn. 25, 1). J'espère en Dieu et j'espère de Dieu les joies éternelles , c'est pourquoi je ne crains rien et je n'éprouve aucune épouvante.

108. — Jésus-Christ lui-même, voulant fortifier le cœur du premier martyr, sainx Etienne , contre la fureur d'un peuple qui le lapidait, n'employa d'autre moyen que l'espérance: il ouvrit à ses yeux les magnificences du ciel, et lui fit voir le trône de sa gloire, avec les mains chargées de couronnes et de palmes pour récompenser sa constance. Ecce vi'leo cœlos apertos , et Jesum stantem a dextris Dei. [Act. 7, 56). C?la seul suffît pour que l'intrépide lévite, sans redouter la grêle de pierres qui pleuvait sur lui, offrit à son Dieu en sacrifice sa vi<^, «n s'écriant : Domine, Jesu Christe, accipe spiritmn meum. Mon divin INlaitre , ô Jésus, recevez mon âme dans votre sein. A l'exemple du Rédempteur, plusieurs saintes femmes excitèrent à supporter le martyre leurs enfants, auxquels ces pieuses mères montraient le ciel. C'est ainsi qu'agirent la mère de saint Clément d'Ancyre, la mère des Machabées, la mère de saint Symphorien, lorsqu'elles voyaient leurs chers enfants entre les mains des bourreaux. Elles ne leur disaient pas autre chose pour les rendre inviiicil)les en présence des barbares exécuteurs, elles se contentaient de les exhorter à lever leurs yeux au ciel, et à considérer la gloire cleriielle, qui devait être le salaire de leur intrépidité. Ces hcroiues chréliennrs savaient bien que, pour inspirer un courage supérieur à tous les tourments et à la mort, il n'est pas de vertu plus efficace que celle d'espérance, car elle nous montre dans le lointain la patrie où l'on jouit d'une impérissable félicité.

109. — Contcuiplons maintenant un illustre héros qui vient nous fournir une preuve éclatante de la vérité de nos assertions. Nous voulons parler de saint Celse, martyr, que l'espérance rendit invincible dans les assauts que lui livra un père qui l'aima d'abord tendrement, et qui devint ensuite l'impitoyable

pers<^cnlcur ilc son fils. {Surius in vila 9, Januarii). Lorsque le présidont Marcien eut fait tourmenter par les plus cruels supplices le martyr saint Julien, il ordonna qu'on le conduisit pur toute la ville, pour l'exposer aux insultes de la populace Or, ]>endant que ce £r('Mi('reux athlète était promené dans les rues et mr les places publiques, montrant sur son visage la sérénité et le courage d'un co^ur invincible, il vint à passer devant la maifon qu'habitait CeUe, fils unique du barbare président, qui l'y avait placé pour l'instruire dans les lettres humaines . En entendant les cris furieux que poussait la populace autour du saint martyr Julien, cet adolescent se mit à la fenêtre avec ses condisciples pour être témoin de ce qui se passait, et pour connaître la cause de ces bruyantes clameurs. Mais, en ce moment même. Dieu rendit ce jeune homme témoin d'un spectacle bien plus noble. 11 lui fit voir suspendue dans les airs la couronne de gl )ire qui était destinée à l'illustre martyr. Cette (îouronne était de l'or le plus pur, enrichie de pierres précieuses , et il s'en échappait des rayons d'une lumière si éclatante, que le s».»leil lui-même en était éclipsé. 11 vit encore des Auges d'une rare beauté, qui assistaient le martyr dans ses combats, et ranimaient à se rendre digne de cette brillante couronne. Ravi d'admii'adon à ce spectacle, notre adolescent se mit à crier d'une voix entrecoupée : Que vois-je ? Oh ! mon Dieu , je m'aperçois que le Dieu du christianisme sait très-bien récompenser ceux qui le servent. Je veux pareillement le servir; je veux aussi, moi, gagner une couronne de gloire semblable à celle qui frappe mes regards. Et, enflammé d'une vive espérance des biens éternels, dont il comprenait la haute importance en voyant le splendide diadème réservé au saint martyr, il jeta par terre tous ses livres d'auteurs profanes, déchira tous ses papiers, se dépouilla de ses riches vêtements, et s'écria : Je suis entré pu dans ce monde, et je veux en sortir de même. Que le monde possède ce qui lui appartient; pour moi, je donne à Dieu ce qui lui revient, ma volonté, ma liberté et ma vie. Ensuite, transporté par l'ardeur de son espérance, il se mit à courir par toute la ville pour rejoindre le saint martyr, sans que, ni son maître, ni ses condisciples, ni le peuple, stupéfait de cet étrange événement, fussent capables de s'opposer à son dessein. Etant enfin arrivé auprès de Julien, il se jeta à ses pieds, en hii disant : 0 serviteur de Dieu ! je renonce à mon père , qui

m'a fait naître dans les ténèbres de l'infidélité, je vous prends pour père, afin que vous me régénériez à la lumière de la véritable foi. Puis il embrassait le saint martyr, et il baisait avec tendresse les nobles coups qu'il avait reçus par amour pour son Dieu ; ensuite , il recueillait chaque goutte de sang qui coulait de ses blessures comme si c'était des pierres précieuses, et, en efiFet, c'en était bien aux yeux du Seigneur. Cependant, la /louvelle du changement imprévu de son fils était parvenue aux oreilles du président Marcien, et l'avait rempli de fureur «t d'indignation. Ayant fait conduire les deux chrétiens en sa présence, il s'écria : Ah ! déloyal Julien, à quel point s'est élevé ta perfidie, jusqu'à m'enlever mon propre fils unique, et à perdre le seul rejeton de ma famille, l'unique espoir de mon cœur. Mais voici qu'en même temps arrive la mère du jeune Celse, les cheveux épars et fondant en larmes. A sa suite venait toute la famille, poussant des sanglots. A ce douloureux speo-^ tacle, Marcien déchire ses habits, et, se tournant vers Juliens Barbare, lui dit-il, homme sans entrailles! Comment n'es-tF pas touché de compassion en voyant la douleur d'un père, le* larmes d'une mère , le deuil profond d'une famille jetée dans le désespoir par les charmes de tes enchantements? Oh! je t'en prie, apporte un remède à notre douleur, je saurai réparer les mauvais traitements que tu as subis. Je ne serai plus ton juge, mais ton intercesseur auprès de l'empereur, irrité contre toi. Julien répondit : Je ne me mets point en peine de votre intercession, et je n'ai nul souci de ma vie. Voici celui dont vous êtes le père, et qui, maintenant plein de foi, a été régénéré à une vie nouvelle. Qu'il réponde lui-même à son père, et qu'il parle à sa mère. Alors Celse prit la parole avec ce ton de constance et de fermeté que l'espérance des biens éternels avait fait entrer dans son cœur par ce symbole de la magnifique cou* ronne. Des buissons épineux, dit-il. naissent les roses, et , bien que ces fleurs sortent de ces arbustes hérissés de pointes pi* quantes, elles ne laissent pas de répandre de doux parfums, hrappez-moi donc, vous qui êtes les épines, déchirez-moi, mettez-moi à mort, afin que, semblable à une rose dislhiguée par sa beauté , j'exhale de douces odeurs Je ne vous reconnais plus pour mes parents, puisque j'ai reçu une nouvelle naissance bien supérieure à celle que je tiens de vous. Toutes ces larmes qui coulent de vos yeux ne sauraient amuJlir mou cœur,

elles sont complètement inutiles. Il ne convient pas que je montre de la pitié pour vous en agissant avec cruauté contre moi-même. Je vous serai plus reconnaissant de cette vie que vous m'arracherez, que je ne le suis de l'avoir reçue de vous. C'est avec cette généreuse intrépidité que le jeruie adolescent supporta la plus dure captivité, qu'il se laissa arracher la peau de la tète, qu'il entra dans l'amphithéâtre sans redouter les bêtes féroces; et, enfui, qu'il présenta hardiment sa tète au bourreau pour recevoir le coup fatal.

MO. — Or, si l'espérance de l'éternelle gloire, qui se révèle sous la figure d'une éclatante couromie, a pu rendre un adolescent insensible anx larmes d'une mère éplorée et d'un père attendri, si elle a pu le rendre invincible dans les tourments et intrépide sous le glaive du bourreau , combien mieux l'espérance de cette même gloire, envisagée des yeux de la foi, serat-elle puissante pour nous iaire endurer patiemment les douleurs et les maladies qui viennent affliger notre corps, pour nous faire supporter les infortunes, les désastres qui fondent sur nos maisons, les calomnies, les outrages et les persécutions que nous suscitent nos ennemis pour nous ravir notre honneur, et enfin mille autres peines qui sont l'apanage de notre misérable vie ! Ces épreuves ne sont pas certainement à comparer avec les tortures et les morts cruelles que les martyrs ont endurées avec tant d'intrépidité, dans l'espérance d'un bonheur éternel. Spes in œternitatem animam erigit, etidcirco nulla mala exierius qum tolérât, sentit. {Moral., lib.Yin, cap. 23). L'espérance, dit saint Grégoire, élève l'homme au-dessus de lui-même et l'empêche de sentir les maux qu'il endure, ou bien, s'il les sent, il n'en est pas abattu. Donc, selon les enseignements de la sainte ÉgHse, ibi nostra fixa sint corda ubi vera sunt gaudia, fixons notre esprit par la pensée sur ces joies éternelles, plongeons-y notre cœur par Tespérance, ce n'est point là un bonheur passager et faux, mais une téhcité constante et véritable, un bonheur réel et non point apparent, une joie éternelle et non point périssable, si nous voulons rester intrépides dans les maux que nous avons a soofirir et qui nous assiègent en ce monde, de toutes parts.

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