CHAPITRE I
ON T ■VLIQVB Eff QUOI CONSISTE) l' AMOUR POUR DIEU, ET EN QUOI CETTE VEBTU DE CHAMTÉ DIFFÉBE DE L'AMOUR DE CONCUnsCENCE.
133. — Tout ce qui a été dit dans les trois précédents Traités se réfère aux moyens, soit éloignés, soit prochains, qu'on doit employer pour acquérir la charité parfaite. Celle-ci, dit l'Apôtre, est le lien et l'essence de la periection chrétienne. Caritatem hahete quod est vinculum perfectionis. {Ad Coloss., 3, 14). Saint Augustin en donne la raison , quand il dit que la charité seule est cette vertu qui nous unit avec Dieu, notre fin dernière, et pour lequel nous avons reçu l'existence. Caritas est virtus conjungens nos Deo qua ipsum diliyimns. {De morib. Eccles., cap. 2.) Et de même qu'on pourrait donner le titre de p£u*iait à un pbi-
losoplie qui saurait découvrir la cause de tous les elle ts naturels^ puisque c'est là le but de toutes les sciences philosophiques; de mèiue encore qu'on devrait donner ce même titre à un asi/oiiome qtù connaîtrait pleinement tous les mouvements, toutes les influences et toutes les propriétés des corps célestes, puisque telle est la fin de cette science; de même on doit donner le nom de parfait à un chrétien qui est parvenu à posséder Dieu, puisque c'est Dieu qui est sa fin dernière. Or, cela s'opère par la charité qui, unissant l'âme à Dieu, lui en donne, dès cette vie, une possession commencée , pour parler le langage scolastiijue ; et dans l'autre vie une possession complète et consommée. Et c'est encore ici la doctrine de saint Thomas que nous avons ailleurs exposée.
134. — Mais comme la charité aime tantôt Dieu pour Inin^.ème, et jouit avec délices de son bien, uniquement parce qu'il lui appartient, et que tantôt elle aime aussi le prochain en désirant le bien de celui-ci, mais ne le veut que parce qu'il est pareillement le bien de Dieu , je veux dire qu'elle aime par amour pour Dieu, comme dit le même saint Augustin : Caritaiem voco motMn ayiimi ad fruendum. Deo propier ipsum , et se, et proximo prcpler Deum. [De doctrm.\Chnsti, lib. m, cap. 10). Il sensuit que cette vertu se divise en charité envers Dieu et en charité envers le prochain. L'une a pour motif la bonté de Dieu, qui en est le premier but, et l'a lui-même pour dernier terme de ses affections; l'autre a aussi pour mobile la même bonté et a pour terme le prochain par les actes qu'elle opère. C'est dans Tune et dans l'autre que consiste la perfection chrétienne. Dans la première , cette perfection existe principalement, dans la deuxième secondairement. Nous parlerons de la première dans cet article, et dans le suivant nous traiterons de la deuxième dans le dernier article.
133. — Ainsi donc, la charité envers Dieu est une vertu théologale infuse qui porte notre volonté à aimer par-dessus toutes choses Dieu pour lui-même, et parce (ju'il mérite infiniment d'être aimé. Arrêtons-nous à cette définition pour en peser ■^«^toutes les paroles, et nous y trouverons 'tûiit le suc et toute la substance de la charité divine. Et d'ftprd, très-certainement, on ne peut pas nier que la charitff ne soit une vertu théologale, puisqu'elle n'a pas d'autre objet de ses aflections que Dieu lui-même. Dieu seul est le mobile de ses aûeclions,
Dieu seul eu est la fin. Ou ue pdut p.'is nier encore moii\ que ce ne soil une vertu intuse, puisque saint Paul s'exprime ainsi : Ctiritas I)ei diffusa e»t in cordibus nostris pef SjiintKm sanctum, qui datus est nubis, {Ad Roman. 5, 5)f L'Apôtre nous dit que la charité se répand dans nos cœurs paL l'opération du Saint-l^prit qui personnellement nous en gra< tilie toutes les lois qu'il nous confère la grâce sanctifiante, qit' jamais ne se sépare de la charité et qui n'est autre chose peuÊêtre que la charité elle-même, comme l'enseignent plusieurC théologiens. Il est également certain que cette verluélève notre volonté à un acte qui surpasse ses forces naturelles. En elief, s'il est vrai que pour opérer toute espèce d'acte surnaturel il est nécessaire que nos lacultés soient élevées par la grâce de Dieu au-dessus d'elles-mêmes, et deviennent amsi propoitionnellement aptes à telle œuvre qui dépasse leur puissance habituelle, combien plus donc sera nécessaire un secours de ce genre pour produire l'.n acte de charité parfaite, puisque par cet acte l'âme s'unit à Dieu et devient, par voie de participation, un autre Dieu? Je ne me suis pas trop avancé en employant cette dernière expression. C'est bien en efi'eî. le propre de l'amour de changer la personne qui aime en celle qui est aimée, en sorte qu'elle devient, par aflecliou, ce que la dernière est en réalité. Ceci s'accorde parfaitement avec ce que nous dit saint Augustin dans le célèbre passage : Si vous aimez la terre, vous êtes terre ; si vous aimez Dieu, je le dis sans détour, vous êtes un autre Dieu.
•136. — J'ai dit que cette élévation de la volonté doit être telle que notre amour pour Dieu soit supérieur à l'amour de toute autre chose qui pourrait lui être comparée, parce que c'est le propre de la charité de donner à Dieu la première place parmi toutes les affections dont le cœur humain est susceptible, et de vouloir le bien qui en résulte plus que tout autre bien. Si dederit Iwmo omnem subsiantiam domus suœ pro dilectione, quasi nihil de.ipicieteam. {Cant. 8, 7). La charité ne fait aucun cas de tout autre bien créé, quand il est mis en parallèle avec le bien qui vient de Dieu ; et c'est en cela que la charité fait éclater la souveraine droiture de ses affections, parce que l'homme ne tomberait pas en un désordre aussi monstrueux en prêteront la terre au ciel, et la boue aux étoiles, que s'il donnait sa prê- T. IV. 7
"Bcrence à quelque bien créé sur le bien suprême et incréé, qui -est Dieu lui-même.
137. — Finalement la charité aime Dieu pour lui-même et .^onr le mérite intiiii qu'il se procure en aimant ce souverain rbieu. Pour se faire une juste idée de ceci, il faut se bien pénétîrer de cette vérité; c'est que Dieu est bon en lui-même et -^qu'il l'est pareillement à notre égard. Il est souverainement 1)on en lui-même, puisqu'il possède toutes les perfections et (tout ce qu'il y a de véritablement bon. En lui réside une toute'^ ■puissance infinie, une sagesse suprême, une bonté immense, -une beauté incomparable, une majesté qui surpasse en gran^ -deur tout ce que nous connaissons et tout ce que notre imagination peut co ncevoir. Et la raison de tout ceci nous est fournie par le prophète Isaie, car il n'est aucune chose créée qui ressemble à Dieu, aucune image qui puisse en retracer la grandeur. Cui similem fecislis Deum ? Aut quant imaginem ponetis -zi ? {Isaiœ 40, 18). Il ne peut donc procéder de notre esprit au- -cun acte capable de se représenter avec de justes proportions la grandeur de Dieu. C'est encore à ceci que iait allusion le Prophète royal quand il dit avec un profond sentiment d'admiration : Quis sicut Doyninus Deus noster? Et ailleurs : Quia similis tibi? [Psalm. H2, 5. — Psalm. 70, 19). Qui vous ressemble, ô mon Dieu? Mais s'il n'y a point d'objet créé qui ait la Taûoindre ressemblance avec cet être incréé qui puisse nous donner une juste idée de ses perfections infinies, il n'existera pas -conséquemment d'intelligence créée qui puisse comprendre la -suprême amabilité qui le rend digne de nos aflections exclu- -sives. Mais ce Dieu qui est si bon en lui-même est plein d'une bonté pour nous tout aussi grande, puisqu'il est infiniment enclin à nous combler de faveurs, à nous délivrer des maux éternels, à nous communiquer ses inefiables richesses, à nous faire part de son étemel bonheur, et à nous fournir tous les se- 'cours nécessaires pour arriver à la conquête d'une immense féhcité.
\ 38. — Après avoir posé ces principes, je dis que si l'on aime ■aDieu parce qu'il est bon envers sa créature, cet amour est une ■véritable concupiscence, sainte, il est vrai, mais en pareil cas on l'aime pour son propre avantage, et c'est de là que naît l'espérance théologale dont nous parlons dans le précédent Traité. !Mais si l'on ^me Dieu, non pas à cause d'un bien qu'on en re-
tiro, mais nniqnenient parce qu'il est bon dans son essenco , et qu'il renlerine on lui une amabilité inliuic, alors c'ost tm amour do charité, puisque Dieu n'est aimé que par égard pour luimême et parce qu'il le mérite.
<39. — Nous allons laire entendre ceci par l'exemple que nous louruissent les vies des Pèves au sujet de deux Irères, l'un jeune et l'autre vieux. Après avoir abandonné le monde, ils se retirèrent en des lieux déserts, et là, ils se consacrèrent entièrement au service de Dieu. Après plusieurs années d'une vie si religieuse, le démon, jaloux de leur sainteté, leur dressa une des plus malicieuses embûches pour les faire tomber dans l'abime du désespoir. Il se travestit en ange de lumière, et, sous cette trompeuse image, il apparut au plus âgé des deux, en lui disant qu'il était envoyé de Dieu pour lui annoncer une tatale nouvelle. C'était pour lui dire que son jeune Irère était déjà iuscrit au nombre des réprouvés, et, qu'en récompense de ses austérités, de ses oraisons, de ses pieux exercices, qui étaient son occupation journalière, il ne recevrait dans l'autre vie aucun salaire. Le moine, dans sa simplicité, ajouta foi complètement à l'imposture de cet ange trompeur, et cette prétendue révélation le plongea dans une douloureuse amertume. Mais, ce qu'il y eut de pire, c'est que le bon moine ne sut pas dissimuler son chagrin, mais chaque fois qu'il rencontrait son frère, il lui iaisait connaître ce qui en était par la tristesee peinte sur sa figure, et par les larmes qu'il ne pouvait pas retenir. Son jeune frère le pria plus d'une fois de lui décou- ^pir la cause de ce chagrin , qu'il manifestait lorsqu'ils étaient ensemble , et lui promettait de s'amender si cette tristesse provenait de quelque imperfection qu'il aurait reconnue en lui. A ces importunités, souvent renouvelées, le saint vieillard ne put pas résister, et finit par lui révéler le motif de sa douleur. Je suis plongé dans cette tristesse , lui dit-il , car j'en ai une trop légitime raison. Je pleure, et jamais la source de mes larmes ne saura tarir, puisque Dieu m'a révélé que vous seriez damné. Et, en tiisant ces mots, un torrent de pleurs coula de ses yeux. Alors le jeune moine, sans se troubler aucunement, lui répondit: Mon cher frère, ne vous chagrinez pas ainsi, car je suis parfaitement content que la volonté de Dieu soit faite. S'il veut que je descende en enfer, que sa volonté s'accomplisse. Cela ne na'empèchera pas de le servir avec une égale ferveur et avec I9
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même empressement qu'auparavant , parce que je ne suis pa? animé d'amour pour Dieu et de zèle pour son service par TcS' poir de recevoir une récompense, ni par la crainte des cliàti ments. Je l'aime et je le sers uniquement parce qu'il le mé rite à cause de sa grande bonté. Cela seul me sufSt pour perse vérer dans le genre de vie que j'ai embrassé. Cette résignaiioi, fut tellement agréable au Seigneur, que, la nuit suivante, il envoya un ange au moine trompé par le démon, pour lui apprendre que l'ange, qui s'était montré la première fois à ses yeux, n'était qu'un esprit impur qui n'était pas descendu du ciel, mais sorti de l'abime inlernal pour tenter la ruine de son irère , en le trompant lui-même par cette fausse et coupable révélation. Cet ange de lumière lui donna la certitude que son jeune frère était inscrit au livre des élus, en ajoutant que, par cet acte d'héroïque charité , il s'était acquis plus de mérite que par toutes les bonnes œuvres qu'il avait pu faire durant le cours de sa vie passée. Le lecteur devra connaître par ce trait ce qu'est un acte de charité qui n'a point pour mobile la crainte des châtiments ni l'espoir des récompenses, mais la bonté seule , l'amabilité seule d'un Dieu en qui ces periections sont infinies, immenses et incompréhensibles.
140. — Il faudra donc, va-t-on me dire, que, pour aimer Dieu d'un amour de charité, on se dépouille de tout intérêt même spirituel, tout saint et tout méritoire qu'il puisse être, et, par conséquent, il faudra bannir de notre cœur l'espérance, qui n'envisage, par les afié<;ti()ns dont elle s'inspire, que nos avantages surnaturels. Je réponds à cela que ce lut là tout justement l'illusion erronée dans laquelle tomba l'illustre Féuélon, archevêque de Cambrai , qui se montra d'ailleurs si digne do louanges par le sentiment pieux avec lequel il accueillit sa condamnation. Ce grand prélat, voulant raisonner avec trop de subtilité dans cette matière , admettait un état de charité (je ne dis pas un acte) qui excluait toute espérance et toute crainte» Mais, en réalité, un état de charité qui exclut une vertu théolo- ; gale et ne la veut pas pour compagne, n'est pas un état de haute perfection, mais bien un état de perdition. Je dis, en conséquence , que la charité parfaite peut et doit être accompagnée de l'espérance, et que ces deux nobles vertus (pour employer un terme vulgaire) ne s'excluent pas mutuellement. La charité, quelque désintéressée qu'elle soit, ne dédaigne pas la
coiiipaguie de l'espérance, et celle-ci, unie à la charité, ne lui
enlève i>as son lustre cl son éclat, r.'c.stcc aui iait dire par saint Thomas, que le bien qui est l'objet do la charité s'idcnlifie avec celui do l'espérance, en ce sens que la première le possède, et que la seconde y asjjire et le voit dans le lonitain. Ide7n bonum est objectiun caritatis, et spei ; sed caritas importât unionem ad illud bonum, spes autem distanikmi (juamdam ab eo. (1. 2, Qucest. 65, arlic. 4). Et pourquoi ne me serail-il pas possiljle ■d'aimer Dieu, pour le mérite infini que j'y découvre, de la même manière que ie raimcrais, bien que cet amour n'en reçût pas une récompense? Mais en voyant que Dieu veut ^^e récompenser, je soupire après cette récompense , et je l'espère avec ardeur, et c'est ainsi que l'espérance m'excite à aimer davantage, et qu'en aimant je m'encourage à espérer encore plus.
141. — On comprendra ceci beaucoup mieux par un exemple pris dans un iait arrivé à une pauvre mère. Celle-ci accoucha d'un tendre enfant, et, après lui avoir donné le jour, se mit à songer qu'à cause de sa misère extrême, elle n'avait pas les ressources nécessaires pour l'élever. Elle prit donc la résolution de l'exposer devant la porte d'une personne riche, dans l'espoir que, l'adoptant pour son propre fils, cette [K-isonnc rélèv^a-ait et lui procurerait une bonne éducation. Cela réussit merveilleusemenx, car cette personne, douée des biens de la fortune, en voyant ce jeune enfant, plein de beauté et d'une figure très-intéressante, en fut éprise de tendresse, le recueillit dans sa maison et le traita comme son propre fils. Mais à peine la mère avait-elle accompli cet acte de cruel abandon , que l'amour maternel se fit vivement sentir au fond de son cœur; elle se prit à considérer son action comme plus impitoyable que la dureté d'un tigre, qui, tout féroce qu'il est contre tous, ne laisse pas d'être plein d'amour et de tendresse pour ses petits. Pour réparer cette faute, elle usa d'adresse en se servant d'une tierce personne, aim que celui qui avait si bien accueilli son enfant voulût bien la prendre elle-même pour la nourrice du nouveauné. Elle réussit encore en ceci fort heureusement, car le geutil< homme accepta cette femme comme nourrice , et, pour salaire de ses peines auprès du jeune enfant, il lui fournit la nourriture et lui assigna un gage. En ce cas, la mère aimait son enfant d'un amour désintéressé en sa qualité de mère , et elle l'aimait aussi d'un amour intéressé en quahlé de nourrice à gages. Soa
amour intf^ressé de nourrice était si tendre, que, quand même ce petit enfant n'eût pas été le fruit de ses entrailles, elle lui aurait pareillement prodigué ses soins nourriciers, à cause du gain et des secours qu'elle en retirait dans son extrême pauvreté Ainsi ces deux amours efficaces, l'un tout à fait désintéressé et l'autre intéressé, se réunissaient parfaitement dans le cœur de cette pauvre mère. De môme notre volonté peut aimer Dieu sans penser à notre intérêt, par un amour de charité et uni» quement parce qu'il en est digne, et se montrer prompte à l'aimer, quand même cet amour n'aurait pas de récompense c, attendre. Mais cette même volonté voyant que Dieu veut nous récompenser, se porte à l'aimer dans l'intérêt de la récompense, et elle l'attend, et cette espérance l'excite à aimer Dieu avec plus d'ardeur d'un amour de charité. Ainsi s'unit dans la même volonté un amour saintement désintéressé avec un amour saintement intéressé , et ces deux amours, sans se nuire réciproquement, se fortifient au contraire davantage, et font entre eux un échange de pieuses ardeurs.