‹ Guide ascétique (volume 2)Chapitre 19 sur 160 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

éJt Y EXPOSE EN DÉTAIL LES ACTES d'aMOUR AUXQUELS NOUS DEVONS NOUS EXERCER POUR ACQUÉRIR LA CHARITÉ DIVINE, ET l'0i\ Y TRAITE DU PREMIER DE CES ACTES QUI EST L' AMOUR DE COMPLAI- SANCE.

172. — Quiconque a pour un ami une affection sincère d'attachement, sans aucun retour sur lui-même et sur les avantages qu'il espère en retirer , mais uniquement pour cet ami, se réjouit du bien qui lui arrive , comme si ce bien lui était personnel. Il donne dans son cœur la première place à son ami, il le préfère à tout autre qui pourrait entrer en parallèle avec lui. Il lui souhaite le bien dont il le voit privé, et s'il lui arrive de commettre quelque manquement envers lui, ou bien même s'il l'offense , l'amertume de la douleur s'en fait sentir à son cœur. De même , quiconque aime Dieu d'un amour de charité qui établit une véritable amitié entre Dieu et lui, ainsi que je l'ai prouvé plus haut, se réjouit des biens immenses dont il le voit infiniment comblé, le préfère à toute autre espèce de bien, sans aucune comparaison possible, lui souhaite la plus grande gloire de la part de ses créatures, et s'attriste profondément des offenses dont les autres et lui-même se rendent coupables envers lui. 11 suit de là que les actes de k charité divine se réduisent à quatre : un amour de complaisance , un amour de préférence, mi amour de bienveillance et un amour de contrition. Commençons par l'amour de complaisance, qui est la matière du présent chapitre.

173. — Une mère qui aime ardemment son fils, se réjouit du bien qui lui arrive , comme du sien propre. Si elle apprend qu'à l'école cet enlunt lait des progrès, qu'il surpasse ses cama-

rades, et iiue son maître en fait beanconp de cas et fonde sur Ini de belles espérances, cette mère en est pleine de satislaction dans son cœur, absolument comme z: elle-même faisait de semblables progrès sur les bancs de l'école. Ainsi encore, si elle apprend l'heureuse nouvelle que son fds chéri a obtenu dans la cour du prince un poste honorable, ou qu'il est entré en possession d'un riche héritage , ou qu'il a été promu aux plus hauts grades de l'armée, elle est dans la iubilation et se livre à des transports de joie, comme si elle-même avait recueilli de pareds avantages. Si vous cherchez à découvrir les motils de cette complaisance cordiale qu'elle éprouve, vous n'en découvrirez pas d'autres, si ce n'est qu'elle aime son fils comme elle s'aime elle-même.

174. — De même si une âme est remplie pour Dieu d'un amour , je ne dirai pas égal à celui qu'elle professe pour sa propre personne, ce qui ne serait pas un amour, mais une grave injure au mérite incomparable de Dieu ; mais si cette âme a pour Dieu un amour supérieur à celui dont elle s'aime individuellement , quand elle verra qu'en lui se trouve tout le bien possible, et qu'il ne lui manque aucune perfection, aucune sorte d'excellence, que tout ce qu'elle peut concevoir de puissance, de sagesse, de beauté, de bonté, de majesté, d'immensité, de grandeur, d'amabilité , est infiniment au-dessous des attributs divins ; quand elle découvrira que le bonheur de Dieu est infini eu lui-même, et que la félicité dont tous les Saints jouissent dans le ciel n'est qu'une goutte de béatitude en comparaison de l'immense félicité que Dieu renferme dans son être, comment cette âme pourra-t-elle ne pas éprouver une grande joie à la vue de ce bien qui existe dans l'objet aimé ? Comment pourra-t-elle ne pas s'y complaire , en être dans la jubilation, dans l'allégresse comme si elle-même était riche de biens aussi éminents ?

175. — Lorsque les frères de Joseph annoncèrent à leur père Jacob l'heureuse nouvelle que ce cher fils n'était pas mort, comme il l'avait cru jusqu'à ce moment, mais qu'il était plein de vie et qu'il était au comble de la grandeur et de la félicité, puisqu'il était devenu vice-roi de l'Egypte. Joseph filins tuus vivit, et ipse dominatur in omni terra , le texte sacré nous dit que l'allégresse de ce père fut tellement grande en apprenant l'heureuse position de son fils, qu'il reprit une nouvelle vie.

reviscit spiritus ejus. {Gènes. 43, 26). Pais, quand il le vit revêtu de pourpre et de fin lin, avec un collier d'or au cou et l'anneau royal au doigt et qu'il se jeta dans ses bras pour le serrer contre son sein, il sentit son cœur inondé d'une Joie si grande qu'il ne put s'empêcher de s'écrier : Jam lœtus morlar, quia vidi faciem tuam. [Gènes. 46, 30) r IMe voici parvenu au comble de la félicité, ie n'ai plus rien à désirer, je mourrai content. \)'o\x. pouvait provenir une si tendre complaisance et une joie si vive en voyant Joseph et le haut rang auquel il était élevé? Uniquement de l'amour ardent qu'il avait pour lui.

176. — Or, comment se pourrait-il que si nous aimons notre Dieu par dessus tout, en le voyant riche de biens tellement sublimes que nos pensées ne sauraient eu atteindre la hauteur et que notre imagination ne pourrait jamais s'en former une idée, comment, dis-je, serait- il possible que nous n'eu éprouvassions pas une complaisance eu harmonie avec notre amour? Et comme cet amour l'emporte sur toutes choses, ainsi que cela doit être, comment le plaisir de voir Dieu si riche de tous biens ne l'emporterait-il pas sur tout autre plaisir? De cette sorte, nous imitons les espiits bienheureux qui, à la vue des perfections incompréhensibles de ce Dieu qui est l'objet de leur amour, plongés dans une joie inefiable, chantent un éternel alléluia, et s'excitent mutuellement à se réjouir, à se livrer aux transports de leur allégresse et à payer le tribut d'une louange perpétuelle et d'une glorification immortelle au Très-Haut : Et audivi quasi

vocem iurbœ marjnœ dicentem : Alléluia, quoniam regnavit

Dominus Deus noster oinnipolens. Gaudeamus et exuUemuSy et demusgloriam ei. {Apoc. 10, 6),

177. — Je dis encore davantage et je soutiens que la complaisance goûtée dans la considération des perlections infinies de Dieu, tend à s'accroîLre tellement, dans l'àme de celui qui aime, qu'elle lui procure le plus précieux soulagement au milieu des maux de la vie présente. Et de même qu'une mère affligée de quelque maladie ou attristée de quelque grand malheur en apprenant que son cher fils a été élevé à quelque poste honorable, DU qu'il a obtenu le gain d'un procès important, s'en réjouit à tel point qu'elle oublie sa douleur, n'éprouve plus de mal ou du moins ce mal s'adoucit, car sa joie en diminue l'intensité à cause du bien qui arrive à son fils, objet de sa tendresse; de même aussi, nous, au milieu des peines qui nous assiègent ici-

bas, dans ce triste pèlerinage, lorsqne nous voyons notre oimable RéilemptiMir à l'abri do toutes [)eini's et lU'Mni! incapable d'en éprouver, lorsque nous le voyons au comble de la plus parfaite félicité et dans la plénitude de tous les biens possibles qti'il possède à un degré si éminent et si inefiable , cette vue doit nous causer tant de joie que la possession de ces biens infinis doit tempérer l'amertume des maux que nous avons à supporter. 178. — Telle était la conduite du propbète Habacuc lorsque, dans les temps les plus malheureux, il chantait avec joie et animé d'allégresse : Ficus non florebit, et non erit germen in vin'HS; nieniietur opus olivœ, et arva non afférent cibum. Abscindetur de ovili pecus, et non erit armentum in prœsepibus. Ego autem in Domino gandebo ; et exultabo in Deo Jesu meo. [Habacuc, 3, vers. 18, 19). D'autres s'attristeront, dit le Prophète, en voyant leurs vignes dans un état de désolation , leurs campagnes privées de fruits, les figuiers, les oliviers frappés de stérilité, ils s'affligeront en voyant leurs étalîles et leurs bergeries vides des animaux qui les peuplaient et la perte déplorable de leurs troupeaux. Quant à moi, sans éprouver de douleur à la vue de si grands maux, je me réjouirai dans mon Seigneur en le voyant enrichi de toutes sortes de biens; je serai plongé dans l'allégresse en voyant mon Dieu, mon Sauveur comblé de toute espèce de félicités. Quant à nous, si notre esprit connaît profondément Dieu, et si notre cœur est embrasé d'amour pour lui, nous uous consolerons de nos misères, à l'aspect des richesses infinies de notre Dieu, de nos calamités en pensant à sa souveraine béatitude, de nos douleurs en envisageant son impassibilité et son essence divine qui le rend incapable de soufîrir même le moindre mal, de nos chagrins en songeant à son imperturbabilité. Ainsi, en nous complaisant dans la plénitude des biens, dont jouit l'objet de notre amour, nous adoucirons 1 apreté des maux les plus cuisants que nous ayons à supporter. Ego autem in Domino gaudebo, et exultabo in Deo Jesu meo. Heureux celui qui, plein d'amour pour son Dieu, parvient à cette conjouissance (compiacimento) de ses immenses perfections; car, dès cette vie, il jouira d'un avant-goût de l'éternelle félicité, et possédera sur la terre comme une image du ciel, puisque le paradis qui lui est préparé dans l'autre vie consiste absolument dans cet amour de joie, qui provient du spectacle des grandeurs de Dieu , comme le dit saint Laurent Justinien : Hœc est inchoatio beatœ vitœ.

çnvdere in te de te {In ligno vitœ de Carit., cap. 10). C'est un commencement de la vie bienheureuse, ô mon Dieu, de se réjouir dans vous-même de vos pertections infinies.

179. — C'est dans un semblable amour de complaisance que resta plongée et mourut une jeune vierge, âgée seulement de quatorze ans. [Patrigna, in quatuor coronis exempl . Corona, 2). Cette jeune personne s'était dévouée au saint amour dès l'âge le plus tendre, et bientôt elle en conçut une si vive ardeur que, malgré son amour immense pour Dieu, elle ne s'en croyait pas encore suffisamment enflammée, et elle désirait de l'aimer encore plus tendrement. Pendant que durant la vigile de la Nativité de Notre-Seigneur, elle priait dans une chapelle et qu'elle exhalait en ce saint lieu les transports de l'ardeur qui la consumait, la sainte Vierge lui apparut tenant dans ses bras l'eniant Jésus. On peut plus aisément se figurer qu'on ne saurait le décrire, l'ardeur qui embrasa dans cet instant le cœur de l'innocente vierge, surtout quand Marie descendant jusqu'à elle lui dit, en lui tendant les bras : Prenez, ma fille chérie, ce divin Enfant, prenez-le, car je vous le donne; placez-le sur votre sein, caressez-le et témoignez-lui tant qu'il vous plaira votre tendresse. Elle le prit donc dans ses bras, avec un sentiment de profonde piété, en l'approchant de sa poitrine, et quand elle se vit en possession de son trésor, toute l'ardeur de son amour se changea en une joie ineffable, en une allégresse et une complaisance pleine de délires. Le divin Enfant se livra totalement à cette vierge amante qui put le caresser avec des transports de tendresse. Quand le divin Enfant la vit au comble du bonheur qu'elle goûtait, il lui dit : Eh bien ! ma chère épouse , m'aimez-vous bien sincèrement? Ah ! oui, je vous aime, reprit-elle tout enflammée de ce feu sacré, oui, je vous aime plus que ma vie. Le divin Enfant, agréant cet aveu et ces caresses, lui dit de nouveau: M'avez-vous bien déclaré la vérité en me témoignant tant d'amour ? Tout le monde me dit qu'il est plein d'amour pour moi, mais il s'en trouve peu qui sachent m'aimer? Oh! reprit notre innocente vierge , je vous aime plus que mon propre cœur. Mais combien de foi, reprit l'enfant Jésus, m'aimez-vous plus que votre propre cœur? A cette douce interrogation, les flammes de son amour se dilatèrent dans son cœur avec une intensit('î plus grande que jamais, et ne trouvant pas de paroles pour exj^rimer ce qu'elle sentait, elle dit seulement : Mou Jésus,

commo ma laiip^u* no pont pas s'oxprimpr, qnn mon cœnr vons dise combien je vons aime. Kt, en ce moment, ce cœur brisé par la véhémence de son amonr et de ses transports d'allégresse, cessa de battre, et son âme embrasée, en s'envolant de sa prison, iaisait entendre ces paroles proférées d'une voix lanjjii.is- «ante : Jésus, mon amour, je vons aime, je vous aime. Jésus- Christ recueillit cette âme si belle et si pure, et l'emporta avec lui dans le ciel. Je sais bien que notre amour languissant et tiède ne peut pas trouver en Dieu cette joie de complaisance qu'y goûta l'àme si fervente de notre jeune vierge. Mais, du moins, tâchons de faire tous nos efîorts pour raviver dans notre cœur ce feu de l'amour divin, qui nous fasse arriver à éprouver autant de complaisance dans les biens immenses dont Dieu jouit, que nous en sentons dans la jouissance de quelques biens chétiis que nous pouvons posséder en cette vie. Car, enfin, s'il est vrai que amicus est aller ego, qu'un ami est un autre soi-même, il iaudra bien que quiconque aime Dieu d'un amour d'amitié, considère les attributs divins comme s'ils étaient sa propriété, et s'en réjouisse comme s'ils étaient réellement en sa possession.

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