CHAPITRE V
OH T DÉFINIT L* AMOUR DE PRÉFÉRENCE, C'eST-A-DIRE, l'aMOUB APPRÉCIATIF ENVERS DIEU.
180. — L'amour de complaisance, dont nous venons de parler, est ordinairement plein de douceur et de suavité. L'amour de préférence et d'appréciation, qui va faire le sujet de ce chapitre, est plein de force, car il consiste dans une préférence énergique et constante que l'on donne à Dieu sur tous les biens créés et sur soi-même , à cause de la haute opinion qu'on s'est faite de l'infinie bonté de Dieu, et de son mérite suprême et incomparable. Cet amour est l'acte le plus propre à la charité divine, parce qu'un Dieu qui n'a point d'égal doit être aimé d'une afiection à laquelle nulle autre ne puisse se comparer. Le sénat romain, comme nous le dit saint Augustin, accueillit dans ses temples autant d'idoles qu'en adoraient les nations soumises %
6on empire, se servant de la religion comme d'un lien pour unir toutes ces nations entre elles. Ils ne refusèrent que le seul Dieu des chrétiens, car, disaient-ils, ce Dieu voulait être unique. Politique impie! Car, de es que notre Dieu ne voulait pas d'égal, il devait avoir sa part du culte public, puisque c'est le propre de la divinité et même son caractère distinctif , de n'avoir rien qui lui ressemble. Ainsi donc, celui qui agit envers Dieu comme il doit le taire, ne lui donne aucun concurrent dans son estime, jnais il le préfère à tous et à tout, et le fait régner dans son cœur sans émule et sans compétiteur.
d8l. — Afin qu'on puisse bien comprendre cela, il faut éta- <blir une distinction entre l'amour appréciatif et l'amour tendre. Ce dernier consiste dans une certaine sensibilité d'aûeclion qu'on éprouve dans le cœur, et qui se maniieste par des larnios €t par des soupirs. L'amour appréciatif, bien qu'il soit souvent dépourvu de toute sensibilité délicieuse, a du moins une si grande estime pour Dieu , qu'il lui donne la préférence sur tous les maux et sur tous les biens de la création. Il est toujours disposé à soufixir ces maux et à quitter ces biens , plutôt que de î'ofienser et de lui déplaire, et même quand cet emour a atlemt son plus haut degré, il agirait de la sorte uniquement pour lui plaire. L'amour tendre, bien qiill soit revêtu d'une belle apparence, et qu'il s'attire l'estime des hommes, n'est pourtant, au fond, qu'un accident ou accessoire delà charité, malgré le mérite qu'on doit lui reconnaître. L'amour appréciatif, quoique revêtu d'une apparence moins brillante, et qu'il soit même quelqueiois décourageant pour les personnes qui le possèdent, car il leur semlile qu'elles n'aiment pas, malgré la réalité de leur amour; cet amour, dis-je, est cependant toute la sub- .stance et tout le suc de la charité divine.
■182. — Figurez-vous c€s deux amours dans une mère de famille qui aime beaucoup lui petit chien très-caressani. Elle le porte dans ses bras, le tient sur son sein ; elle lui prodigue ses • caresses, elle le baise, lui passe doucement la main sur sou poil luisant, et elle s'en occupe avec tant de sollicitude, qu'ii lui arrive quelquefois de négliger le soin qu'elle doit à son propre enfant, et de le corriger sévèrement s'il a maltraité son animal favori. Il faudrait donc dire que cette mère dénaturée aime mieux cette petite bête que son propre enfaut? Kt pourquoi pas? Car enfin elle ne donne pas à son enfant autant de baisers
€t ne lui fait pas autant ac ciue.espp, dont elle est si prodigue envers un inutile animal. Vous vous trompcrioz pourtant: supposez, en effet, que son enfant tombe malade au point d'être en tlanfj;e.r de mort , la voilà toute pleine de sollicitude et plongée dans l'affliction ; elle a déjà oublié son petit chien, et elle se tient autour du lit de son entant. Elle ne le quitte pas durant le jour, elle le veille pendant la iniit. Si, ensuite, elle voit que les médecins en désespèrent, et qu'il est siu* le point de mourir, ohl quelles douleurs, quels sanglots, que de larmes! Supposez encore que, dans cette circonstance, le médecin lui dise: Madame, pour rendre à votre fils la santé , il n'y a qu'un remède : c'est de saigner ce petit chien que vous aimez tant, et faire de son sang une médecine pour le malade. N'y a-t-il pas d'autre moyen de sauver mon enfant, réplique-t-elle? Disposez donc tous vos instruments, saignez, mettez à mort ce petit animal, qu'il cesse de vivre , pourvu que mon enfant recouvre la santé. 183. — On doit observer dans cette mère deux sortes d'amour, le tendre et l'appréciatif. L'amour tendre est pour le petit chien, l'amour appréciatif est pour l'enfant ; mais auquel des deux faut-il donner la préférence? lequel des deux doit l'emporter sur l'autre? Qui ne le voit? C'est bien l'amour appréciatif; car elle a pour son enfant l'estime qu'il mérite, et elle le préfère à toute autre chose, même à la vie de ce petit animal, bien qu'il lui soit cher. Il- en est de même dans le cas dont nous parlons. Une personne spirituelle aime Dieu avec une douceur très-sensible d'affection, elle répand des larmes d'amour, et, dans cette affection, elle goûte toutes les délices de l'amour. Voilà bien un amour tendre et qu'on ne doit pas mépriser, puisque c'est un don de Dieu, et que, si l'on en fait un bon usage, il peut procurer un grand bien. IMais si ensuite l'amour de préférence ne vient pas s'unir à lui, et ne rend pas la personne prompte et résolue à se priver pour Dieu de tous les biens terrestres, de la fortune^ des parents, des honneurs, des plaisirs, et même à sacrifier sa propre vie ; si cet amour ne la porte point à souffrir les tourments, les tortures, la mort même quand la gloire de Dieu l'exige, on ne doit pas en faire un grand cas, car c'est un '^^ amour qui paraît grand, mais qui est petit; qui semble fort, U mais qui est bien faible, mou et sans vigueur. L'amour robuste, l'amour énergi(]ue et généreux, est celiù qui, ayant pour Dieu l'estime qu'on doit en avoir, le préfère à tojut.bien et à tout
mal qui peuvent nous arriver. Voilà un amour véritablement digne de Dieu.
181. — Nous avons un mémorable exemple de cet amour appréciatif de Dieu dans l'histoire de ce grand chancelier, de cet héroïque martyr d'Angleterre, Thomas Morus. Il était enlermé dans une obscure prison, sans autre crime que le refus constant de se soumettre aux édits impies du roi Henri VIIT, parce qu'ils étaient contraires à la loi chrétienne et qu'ils jépiignaient à la conscience d'nn ministre taisant profession de la religion catholique. Non, se disait à lui-même Thomas, non, je ne le ferai pas. Je pourrirai donc dans ce cachot. Je perdrai ma charge, je serai privé de mes biens, je perdrai mes enfants et enfin ma vie par la main du bourreau. Eh bien ! je sacrifierai tout pour ne pas me séparer de mon Dieu. Pendant qu'il raisonnait ainsi, son épouse entre dans la prison, parce que le roi lui avait confié le soin de vaincre, par sa faiblesse même de femme, l'énergique constance de son mari. Elle se présenta donc avec un visage inondé delarmes, les cheveux épars et accompagnée de ses deux enfants. Les premiers assauts qu'elle lui livra furent des pleurs et des sanglots. Ensuite elle chercha à l'ébranler par ces paroles capables d'amollir son cœur d'acier : Jusques à quand, Thomas, aurez-vous le courage de considérer votre femme et vos enfants réduits à un état aussi pitoyable, sans fortune que le roi nous a ravie, sans maison, car le fisc r»us l'a enlevée, sans pain, sans abri, sans aucune ressource? Ayez donc pitié de vous, de moi, de ces tendres entants. Adhérez, je vous en prie, aux volontés de votre prince, et, par un acte de condescendance, portez un remède efficace à vos maux et aux nôtres. Mes enfants, plaidez votre cause, ietez-vous aux pieds de votre père, demandez-lui s'il veut vous voir fortunés ou plongés dans l'indigence. Votre sort est dans ses mains. En entendant ces paroles, Thomas sentit remuer au iond de son cœur quelque chose de tendre, car enfin ce cœur n'était pas de roche, et se tournaD^i vers son épouse qui s'appelait Alice : Vous parlez très-bien, mais si pour plaire au roi je déplais à mon Dieu, pour combien de temps jouirons-nous de notre patrie, des richesses de notre famille et des bonnes grâces du roi? L'épouse répondit que, eu égard à l'âge avancé où ils étaient, cela pouvait durer vingt ans. Vingt ans de vie? répondit Morus avec clonnement, et pour vingt ans de vie j'ofijnscrais mou Dieu? je
perdrais sou amitié? je ronoucorais à un bouUeur cHornol? à un bonheur qui m'est promis si je reste fidèle ? 0 Aliee, Stulla mercatiix es, ô Ahijsia ! Votre raisou s'égare en me proposant uu marclié si peu avantageux.
\ 85. — Que l'on admire tant qu'on voudra dans quelques Ames saintes les tendres épanchements d'amour, les ardeurs, les soupirs, les larmes, les extases, les élans, les ravissements, quant à moi j'estime beaucoup plus cet amour qui n'estime rien autant que Dieu, et qui fait le sacrifice volontaire de tous les )>iens temporels pour ne pas perdre le souverain bien ; parce 4\i "enfin, si ces transports de l'âme, si ces tendi-es efîusions d'amour sont de quelque prix, c'est parce qu'elles ne sont pas seules et qu'elles renierment un amour de préférence pour Dieu et lui assurent dans nos cœurs un empire exclusif.
186. — Mais il faut observer que l'amour appréciatif, quoiqu'il soit toujours en lui-même très-digne d'estime, peut s "élever toujours à de plus hauts degrés, et atteindre une plus grande perfection. Si vous sentez dans votre âme une disposition telle qu'un bien se présentant à vous ou un mal quelconque d'une part, et puis d'une autre une seule offense grave envers Dieu, vous écartiez tout cela pour ne pas déplaire considérablement â sa bonté infinie, et que vous choisissiez, comme dit saint Augustin, de dilecto mori, quam ojfenso vivere, que vous choisissiez, dis-je, la mort dans son amour préférablement à la vie dans sa disgrâce ; si vous vous trouvez, je le répète, dans une disposition semblable, vous avez atteint le premier degré de cet amour auquel nous sommes tous obligés de monter pour ne pas encourir la terrible inimitié de Dieu. Si ensuite vous vous sentez bien déterminé â sacrifier tout désir de jouissance mondaine, de fortune, d'honneur et même votre propre vie au milieu des plus cruels tourments, pour ne pas encourir, par le plus petit péché, la disgrâce de cet être souverainement pariait et infiniment aimable, vous êtes en ce cas monté, dans l'amour de préiérence, à un degré plus élevé de perfection. Enfin, si dans vous se développe l'estime de ce bien suprême, ineffable et incompréhensible avec une telle intensité que vous soyez tout-à-fait disposé à exécuter, sans exception, sa sainte volonté, quoiqu'il n'y ait pas stricte obligation, mais un simple conseil, et à procurer en même temps sa plus grande gloire au prix de toutes sortes de iatigu^,s, de peines et de la mort même.
l'amonr apprôoialif est teitainement monté en vous à un état d'émineute perfection.
-187. — Si donc nous voulons faire de grands progrès à Técok du divin amour, nous devons aspirer, par les plus ardents dé* sirs de notre cœur, aux degrés les plus élevés de la charité divine, en nous persuadant bien que tout ce que nous pouvons faire ou sonfirir pour Dieu est toujours bien peu de chose et même rien du tout. Quand même encore par amour pour Dieu, on se consumerait, on se réduirait en poudre imperceptible, que serait tout cela en comparaison de son mérite sans bornes ? Rien, absolument rien. Gela est d'autant plus vrai qu'en préférant le bien suprême à tout autre bien et à tout mal qui pourrait nous arriver , nous n'arriverons enfin qu'à correspondre à l'amour que le premier il a eu pour nous, puisqu'il a préféré le bien de notre salut éternel au bien incomparable de sa vie tellement précieuse, qu'un seul instant de cette existence valait beaucoup plus que la vie de tous les hommes, de tous les anges, et de toutes les créatures possibles.
188. — Réfléchissons, je vous prie, sur ce que font les sujets pour l'amour et pour la gloire de leurs princes. A quelle dure servitude se soumettent-ils dans la paix, à quels dangers s'exposent-ils dans la guerre, quels dangers de mort ne bravent-ils pas ? Pour ces princes , les sujets quittent leur patrie , leurs parents, leurs amis, tout ce qu'ils ont de plus cher, et ne redoutent ni le 1er, ni le feu, ni les coups, ni le trépas. Quelle honte rejaillit donc sur nous que tout ce que les sujets font pour les monarques de la terre, nous hésitions à le faire pour le Roi du ciel, qui le mérite sans aucune comparaison possible! Pudeat nos, dit saint Laurent Justiuien, ab amaioribus hujus sœculi superari, qui vt sua vota perflciant, suisque superioribus famulentur, expouunt toio animo corpus periculis , et animum perditioni. Nempe consurgent taies nobiscum injudicio, et meriio condemnabunt nos. (De obedien., Cap. 9). Rougissons, dit le Saint, de ce que nous disant les amis de Dieu, nous nous laissons surpasser par les amis du monde, qui, au service de leur souverain, exposent aux plus grands dangers la vie de leur corps , et ce qui est bien pire, exposent aussi quelquefois la vie de leur àme à une perte éternelle. La reine du midi, dit Jésus-Christ, au jour du jugement, si: lèvera pour condamner par son exemple le iieuple Israélite. Et je dis, ajoute le Saint, que ces hommes
dn monde se lèveront pour comlamner les serviteurs de Dieu, et \nmT proiivrr par leurs propres t'xeriii)l<s, (]ue ces din'iticns sont (ligues de chàtiiuent, car ils montrèrent moius d'ardeur à servir Dieu leur maître, qu'eux-mêmes n'en déployèrent pour l'amour elle service du monde.
189. — Comment pourrons-nous excuser cette insensibilitéde notre cœur , puisque l'amour appréciatif dont nous parlons n'est pas un effort au-dessus de la grâce que Dieu nous communique? Car enfin , il ne faut pas pour cela autre cho?c que la lumière de la foi qui nous éclaire sur l'amabilité de notre Dieu, et cette lumière n'est refusée à personne. Il suffit d'une bonne volonté, pour avoir de Dieu cette haute estime, et pour lui donner dans notre cœur cette préférence que le flambeau de cette même foi nous révèle comme lui appartenant à si bon droit. Vous pourriez me dire : Je suis doué d'un naturel si dur, que toute considération sur l'amabilité de Dieu, n'est pascapable de le ramollir. J'ai un cœur d'acier qui ne peut se briser sous aucune impression de tendresse. Mon âme est incapable de certaine ardeur de tendresse , parce qu'elle n'est pas digne d'ime grâce spéciale qui vienne l'embraser. Mais pourrez- Tous me dire aussi, qu'avec le secours divin qui ne fait jamais défaut, vous ne pouvez pas vous priver, pour l'amour de Dieu, de certains plaisirs dont il est si aisé de se sevrer ? Me direz- "vous : Je ne puis pas rompre ma volonté, dompter mes passions, vaincre les répugnances des sens, mépriser mon corps, faire peu ou point de cas de ma vie? Vous ne pouvez pas l'affirmer, puisque le secours de la grâce est toujours à votre disposition. Vous ne sauriez donc parvenir à vous justifier pleinement de ce que vous n'avez pas cet amour appréciatif parfait, qui est d'un si grand prix dans la vertu de charité. Ne vous bornez donc pas désormais à vous abstenir pour l'amour de Dieu , de cer^ laines choses graves qui répugnent, non-seulement aux ensei-
' gaements de la foi, mais encore aux inspirations de la loi ;j»aturelle, mais préservez-vous aussi de certaines fautes légères Çni blessent les yeux si purs de votre Dieu. Qu'il ne vous suffise
: pas de ne point l'offenser , mais efforcez-vous de lui plaire en pratiquant non-seulement les œuvres de précepte, mais encore les œuvres de surérogation et de simple conseil. Enfin, pénétrezvous d'une si profonde estime pour cet être incréé , doué de perfections infinies, que vous lui donniez votre préférence sur
votre volonté, siir vos satisfactions, sur vos sympathies, en remportant sur vous-mêmes une généreuse victoire. C'est là ce qu'on nomme l'amour appréciatif porté à sa perfection. Si vous y parvenez, vous serez en possession d'un très-haut degré de charité , quand même votre cœur serait plus dur que le plua dur caillou.