‹ Guide ascétique (volume 2)Chapitre 21 sur 160 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ONT EXPLIQUE EN QUOI CONSISTE l'aMOUB DE BIENVEILLANCE ENVERS DIEU.

490. — L'amour qu'on a pour un ami, non-seulement se complaît au bien dont cet ami est enrichi, mais il lui souhaite le bien dont il le voit privé. C'est ainsi qu'une mère se réjouit des bonnes qualités qui se découvrent dans son fils, et en même temps lui souhaite tout ce dont elle voit qu'il est encore dénué. Si son fils est pauvre, elle désire qu'il soit confortablement pourvu de ce qui est nécessaire ou convenable à son entretien . S'il est malade, elle désire de le voir revenir à la santé. S'il est de mauvaises mœurs , elle ne désire rien tant que de le voir revenir à de meilleurs sentiments.

191. — Il en est de même dans une âme qui aime son Dieu et qui se complaît dans ses perfections infinies, comme si elles lui appartenaient, et elle lui souhaite ce qui lui manque. Mais comme Dieu renferme en son essence tout le bien possible, U ne peut lui manquer que le bien placé hors de lui. Ce bien consiste dans la gloire qui lui vient des hommages et des adorations de ses créatures. C'est là ce que l'àme aimante souhaite à son Dieu avec la plus grande ardeur. C'est ce qu'elle lui désire premièrement, et qu'elle cherche à lui procurer par les afiectious de son propre cœur , tantôt en lui oÛiaut le tribut de ses louanges, tantôt en s'humihant dans les abîmes de son néant pour exalter sa gloire , et l'honorer comme le seul être digne de ce nom , pour lui offrir toutes les louanges que lui donnent les anges dans le ciel, et tous les hommages que lui rendent sur la terre les âmes saintes ; tantôt pour lui présenter cette même gloire infinie qu'il s'est donnéi; à lui-même dans tous les siècles et qu'il se donnera à jamais; tantôt eu invitant toutes les créa-

tiires, môme celles qui sont privc^es de raison, à exalter sa maguificence; tantôt en aspirant elle-mèm»! au bonlienr éternel, non pas tant pour ou jouir ((ue i»our le glorifier pendant toute l'éternité et chanter ses grandeurs ; enfin , en employant tout autre moyeu ingénieux que l'amour est si habile à découvrir.

192. — En second lieu, l'âme pleine de l'amour de Dieu désire le bien de sa gloire, d'une manière etiective, en le lui procurant par toute sorte de voies: de la part du prochain, en l'exhortant à la piété, à la dévotion, au culte de Dieu, à l'observation de ses lois, à la pratique des vertus chrétiennes, en l'animant au bien , soit en particulier, soit en public par des prédications, par ses bons exemples , par ses conseils , par de charitables corrections , en lui iacilitant le secours des sacrements, enfin, eu usant de toute autre voie qu'il jugera la plus propre et la plus utile , pour conduire le prochain à honorer Dieu , à le glorifier ; car ce doit être l'objet incessant de ses désirs.

193. — Ne croyez pas, dit à ce propos saint Augustin, qu'il appartienne exclusivement aux évèquesj aux religieux et aux ecclésiastiques de procurer la gloire de Dieu, en travaillant au salut du prochain. Gela vous appartient aussi à vous qui vivez dans le monde; il vous appai'tient de procurer la gloire de Dieu en excitant au bien les gens de votre maison, en leur donnant de bons exemples, en faisant des aumônes, en prêchant même selon ce qui convient à votre état. Les pères de famille , continue le saint Docteur, ont aussi un genre de prédication à exercer par les corrections , les réprimandes , les conseils , les exhortations , par une paternelle bienvcillanee envers leurs inférieurs et en maintenant une bonne discipline dans leur maison. Ainsi donc, conclut le Saint , tous peuvent se faire en quelque sorte évèques, en gagnant les âmes à Jésus-Christ. Les pères et les mères dans leur foyer , les artisans dans leur atelier , les marchands dans leur magasin, les personnes du sexe dans leur demeure, dans les églises, sur les places publiques, tous peuvent glorifier Dieu , en aidant le prochain , selon la mesure des moyens que chacun trouve dans sa condition. Dum auditis, jratres, Dominum dicentem : Ubi ego sum illic et mimster meus erit ; nolile tantummodo bonos episcopos et clericos cogitare, Etiam vos pro modula vestro ministrate Christo, bene vivendo^

eleemosynas faciendo , nomen doctrinamque ejus guibus potestis prœdicando , ut unusquisque etiam pater familias hoc nomim agnoscat paternum affectum suce familiœ se debere. Pro Christo, et pro vita œterna suas omnes admoneat, doceat , hortetur , impendat benevolentiam , exerceat disciplinam: ita in domo sua ecclesiasticiim , et quodani modo episcopale implebit officium, ministrans Christo, ut inœternuin sitcum ipso. [Tract. 51, in Joan.).

IQ-i. — Il se fît certainement admirer par son zèle à procurer la gloire de Dieu, le père Jean de Novella , supérieur du vénérable ordre de saint Dominique. Nous lisons dans Thomas de Gatimpré. {Lib. Apum. 1, 6, 2, cap. 31) : Ce religieux souffrait de la goutte qui le retenait dans sou lit, où il éprouvait les plus cruelles douleurs. Un excellent professeur de médecine, venu des parties les plus reculées de la France , lui rendit visite, et, le voyant dans une position des plus pénibles , lui dit qu'il pouvait lui donner l'espoir de guérir parfaitement, quoique habituellement les médecins regardent ce mal comme incurable. Il ajouta que sans lui occasionner la moindre dépense, il voulait le soigner à ses propres frais. Le malade demanda au docteur, combien de temps il comptait devoir employer pour cette cure. Le médecin répondit qu'il lui fallait bien quatre mois entiers. En entendant cela, le saint religieux lui répondit : Je vous remercie beaucoup , docteur, de la charité que vous voulez exercer en ma faveur, mais, pour vous parler en toute sincérité, je n'ai pas le couragp de rester, non-seulement plusieurs mois, mais une seule semaine sans gagner quelques âmes à Dieu. Mais il donna des preuves encore plus héroïques de son zèle, pour la gloire de Dieu à l'heure de sa mort. Comme il se trouvait presque à l'agonie , voici qu'un homme qui avait tout l'extérieur d'un mendiant vagabond, se présente à la porte du couvent , et insiste pour se confesser au religieux expirant. On lui répondit que celui-ci n'était pas en état de l'entendre. Néanmoms on ne sait comment le religieux en fut instruit, et bien qu'il fût réduit à la dernière extrémité, il pria pour qu'on laissât entrer cet homme dans sa chambre , et quand tous les assistants furent sortis il entendit sa confession, et avec le peu de force qui lui était resté pour parler, il lui donna l'absolution et ensuite il rendit son âme à son Créateur. Oh ! avec quel amour do bienveillance ce reli^iieiix aimait Dieu, puisque pour

procurer sa gloire il ne tenait aneun compte tie sa santé, ne orai.G:nait pas de faire le sacrifice de sa vie ! Nous ne pouvons certaiiiemonl pas en fnire autant, mî»is du moins en tout ce qui reîrarde la i^loire de Dieu , acceptons quelques fati,c;ut«, soumettons-nous à quelque (épreuve pinson moins pénible, taison» voir en un mot , si nous l'aimons , qneUiue sollicitude pour l'honneur qui lui est dû.

195. — De l'amonr de bienveillance naît comme de sa source naturelle un autre amour que l'on nomme amour de zèle. Car, selon le Docteur angélique, le zèle provient d'un amour intense et -véhément, par lequel, lorsqu'on veut du bien à son ami, on 86 livre avec ardeur à écarter tous les obstacles qui s'y opposent. Amor amicitiœ qnœrit bonum amici ; unde cum est intenses, facit hominem moveri contra omne illud quod rejmrinat bono amici , et secundum hoc dicitur aliquis zelare pro amico , quando quœ dicuntur , vel fiunt contra bonum amici, aliquis repellere studet. (1. 2. Quœst. 24, art.). De là le saint Docteur conclut que le zèle pour Dieu tire son origine d'un amour enflammé par la vertu, duquel celui qui désire le bien de Dieu s'efiorce de rejeter, de repousser tout ce qui est contraire à la volonté divine, et d'empêcher autant qu'il est possible tout ce qui est contraire à son honneur. Et per hune etiam modum aliquis dicitur selare pro Deo , quando ea, quœ sunt contra honoreni , et voluntatem Dei , repellere secundum posse conatur.

196. — Enflammé de ce saint zèle, le Prophète royal disait: Zelus domus tuœ comedit me. (Psalm. 68, 29). Le zèle de votre maison méprisée , ô Seigneur , et de votre honneur outragé, m'a consumé. Et ailleurs : Tabescere me fecit zelus meus, quia obliti su/nt verba tua inimici mei..,. Vidi prcevarieantes et iabescebam. {Psalm. 118, 139, 158). Je me suis senti desséché par la douleur en voyant combien votre loi était foulée aux pieds , et mes ennemis , oubliant vos commandements. Saint Augustin, en commentant ces paroles de David, explique cette délaillance causée par le zèle, en disant que, selon l'expression du Prophète , on tombe dans cet état d'anéantissement douloureux, quand on voit des choses iniques et contraires à la loi de Dieu , et quand on emploie tous les moyens en son pouvoir , afin de corriger tout ce qu'il y a de mauvais et de répréhensible. Mais lors(ju'on voit ses efforts.

frappés d'impuissance et de stérilité, on est obligé de les tolérer en gémissant. Frater , unusquîsque Christianus in wetnbris Ckristi zelo domus Dei comedatur. Quis comeditur zelo domu* Dei? Qui omnia quœ videt forte perversa satagit emendare , cupit corrigere, nec quiescit, si emendare non potest, tolérât, gémit. Le saint Docteur veut que tout chrétien soit consumé de ce zèle sacré, parce qu'en sa qualité de membre du Christ , il doit vivement sentir l'injure qui est faite à sa gloire. VnuS' quisque Christianus in membris Christi zelo domus Dei corne' datur. (Tract. 10, in Joan.)

197. — Saint Paul fut un illustre modèle de cet amour zélé pour la gloire de Dieu, lorsqu'il disait ; Quis infirmatur, et ego non infirmor ? Quis scandalizatur, et ego non vror? (ii Ad Corinth. H, 19). Saint Jean Chrysostôme fait remarquer que la vue des chutes des autres lui fait éprouver de la tristesse tt du dégoût, mais qu'il se sent brûler les entrailles ; ces paroles expriment une douleur profonde qui le dévorait intérieurement. Quis enim, ait, infinnatur, et ego non infinnor ? Quis scandalizatur, et ego non uror ? Non dixit tristor, sed uror, intolerabilem, et incredibilem dolorenï per incendium annuntiare volens. [Serrn. de cohabitatione /ceminœ regularis cum viris). Ne manquez pas d'observer ici que ce grand déplaisir, cette excessive peine que l'Apôtre éprouve lorsqu'il est témoin de la perte des âmes et des oûenses dont Dieu est l'objet, n'était point une douleur passagère dans le cœur de Paul, mais que cette peine ne le quittait jamais et le dévorait sans relâche, comme il le déclare en parlant aux Romains, ainsi que le remarque saint Jean Chrysostôme {Eod. serrn). Beatus Paulus exemplo magistri sui non cessavit per omnem vitam suam eos, qui exciderunt, et qui in ruina sua manseriint, et resurgere postea nolebant, deplorare, tam amare, ut hoc valida déterminât ion e significaret, et scriberet Romanis dicens : Tristilia mihi est magna, et continuus dolor cordi meo pro fratribus meis, quisunt mihi cognati secundum carnem.Son zèle de l'amour de Dieu était si grand, qa'il en était intérieurement consumé.

198. — Combien ce zèle, pour empêcher que Dieu ne fût offensé, a-t-il lait entreprendre et supporter des ialigues énormes par ces hommes apostoliques qui ont encore aujourd'hui de si nobles imitateurs ! Faisant abnégation de leur repos, de leur houuear et de leur vie, ils s'exposent aux courses les plus pé-

rillonscs, aux acciiîonls les plus graves, aux persécutions, aux contrailictions, aux calomnies et à l;i mort. Ils ne redoutent rien, si ce n'est que la gloire de Dieu qu'ils aiment si tendrement ne soit outragée. Tel est aussi le zèle dont doivent être enflammés tous ceux qui ont lait quelque progrès à l'école du divin amour, en s'efiorçant d'empêcher, selon les moyens que leur en procurera leur position, les injures laites à la gloire du Très-Haut. Il n'est pas possible, en eûet, qu'un ami n'aime pas tendrement sou ami, et qu'il soit indifférent aux affiouts que cet ami souffre dans son honneur.

199. — Ce qu'il y a de plus admirable en ceci, c'est que l'amour de Dieu qui se plaît au repos et à la solitude, cet amour qui habite volontiers les déserts et les solitudes où il trouve son aliment et tout ce qui peut le charmer , si cependant il voit son Dieu oflensé il ne peut plus se contenir dans sa paisible retraite; il sort de la sohtude, il entre dans les cités, et, pareil à un feu qui, après avoir consumé une maison en serpentant dans les chambres qui la composent, finit par s'élancer victorieux, s'étend, se dilate de toutes parts, cet amour de zèle se produit au dehors, il s'élance au milieu des flots de la multitude, répand de toutes parts les tourbillons de ses flammes afin de s'opposer aux outrages que l'on commet contre l'objet aimé. Théodoret raconte que sous l'empire de Constance II, lauteur de l'Arianisme, le grand saint Antoine quitta le désert. 11 parcourut les places publiques, entra dans les églises, pénétra dans les maigons en conjurant tout le monde de fermer l'oreille à la doctrine d'Arius, ennemi de la loi catholique, et d'écouter saint Alhanase, fidèle prédicateur de la vérité évangélique. Il ajoute ensuite que ces hommes saints connaissaient ce qui convenait le mieux aux nécessités des temps ; qu'ils savaient à quelle époque ils pouvaient se livrer au calme de la solitude pour y goûter les délices de l'amour divin, et à quelle époque il était convenable de se mêler au bruit des cités pour travailler à l'accroissement du saint amour. Itaque non ignorabant illi sancti viri quœ res euique tempori esset accommodata , et quando solitudinis otium esset amplectendum ; quaîido rursus urbana negotia qiiieti solitari prœferenda. {Hlst. EccL, cap. 25).

200. — Le même Théodoret raconte que sous Valens, empereur, qui tavorisait aussi l'Arianisme, un saint moine nommé Afrantes, se rendit à Antioche pour y déieudre la cause de la

gloire de Dieu, foulée aux pieds par les sectateurs d*Arîus, que l'empereur lui ayant fait des reproches de ce qu'il av quitté sa cellule et avait abandonné la solitude où, selon règles de sa profession, il aurait dû persévérer dans Texercice ia prière et du calme : Je sais, lui répondit ce moine, ja sais, mon empereur, que tout cela convient à mon état, et je Tai observé tant que les brebis de Jésus-Christ ont été en sûreté dans le bercail de la saints Église. Mais puisqu'en ce moment les héré* tiques, pareils à des loups voraces, sont venus tendre des piègei à ce saint troupeau, et que par le poison de leur langue enve« uiméeils corrompent les pâturages, je suis sorti de mon désert pour empêcher de telles dévastations. Dites-moi, ô empereur, si étant le fils d'un bon père et paisiblement retiré dans mi chambre tout occupé de mes travaux particuliers, je voyais le feu envahir la maison de ce père, dites-moi, je vous prie, que devrais-je faire ? Devrais-je me tenir caché dans ma chambre î N'en devrais-]e pas sortir promptement, courir d'un côté et d'autre, me procurer de l'eau, porter du secours et employer tous mes efforts pour empêcher que la maison tout entière ne fût dévorée par les flammes? Voilà précisément le cas où je me trouve. Vous, ô empereur, vous avez mis le feu à la maison de Dieu mon père, si digne de mon amour, et nous tous nous accourons de toutes parts pour éteindre promptement cet incendie. Atque hoc ijpsum nos agimus, 6 imperator, etenim cum jam tu inpatris nostri œdes flammam injeceris, nos circumcur' sitamus, quo eam mature possinms extinguere. [Id. cap. 34), En entendant ces paroles, l'empereur resta coulas et ne répondit rien. Tout ce que nous rappelons ici est pour l'instruction de certaines âmes sans zèle qui dépensent toute la substance de leur amour dans les joies que Dieu leur procure par le moyen de leurs douces contemplations, et qui ne prennent aucun souci de voir leur Dieu offensé, et qui ne se mettent nullement en peine de réparer, par les moyens qui sont en leur pouvoir, les outrages faits à l'honneur de Dieu- Ces personnes peuvent être considérées comme s'aimant beaucoup mieux elles-mêmes qu'elles n'aiment Dieu.

201 . — Il est pourtant nécessaire d'observer que le vrai zèle inspu'é par l'amour de Dieu, quelque fervent et actif qu'il puisse être, n'a cependant rieu d'impétueux, de turbulent et-de téméraire, mais qu'il associe à sa force et ù l'efficacité d« sou

•r-leur la puavit(.\, la prudeiuc cl la circonspection ; parce que, en effet, son mobile est tout euticr dans les entrailles tfinic charité pleine de douceur et parfaitement réglée dans toutes ses opérations. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul reprend ceux qui ont le zèle de Dieu, mois qui n'y est pas réglé selon la science, c'est à dire, selon la droiture et une juste modération. Testimonium autetn perhibco illis, quod (rmulationem Dei habent, sed non secundum scicntiam. {Ad Roman., 20, 2). Et saint Bernard nous dit que le zèle sans la science, c'est à dire sans discrétion, est peu profitable , quelquefois insupportable. Il faut aussi remarquer que plus le zèle est ardent , plus il doit être réglé avec pnidence par la charité. Importabilis absque scientia est zelus. llbi ergo vehemvns œmulatio, ibi maxime discretio est necessaria, qucB est ordinatio cantatis. Semper enim zelus absque scientia minus efficax mimisque utilis invenitur , plerumque autem pernieiosus valde sentitur. Quo igitur zelus fervidior, ac vehementior spiritus , profusiorque caritas: eo vigilantiori opus est scientia, qnœ zelum supprimât , spiritum temperet, ordinet caritatem, (In Cant. Serm. 49).

202. — Saint Jean Chrysostôme nous met sous les yeux un exemple de zèle, d'autant plus efficace qu'il a été réglé par la prudence et la discrétion. Il s'agit d'un jeune homme qui était très-bien connu du saint Docteur et issu d'une noble famille, tombé plus d'une fois dans de graves fautes et plusieurs fois ramené à Dieu par un zèle accompagné de prudence. {In parcenesi priore ad Iheodomm lapsum). Ce jeune homme, comme il a été dit, sorti d'une race illustre, élevé au sein de l'opulence et entouré de nombreux serviteurs, prit la résolution d'abandonner les pompes mondaines et de se consacrer entièrement à Dieu dans la solitude. C'est pourquoi il quitta ses somptueux habits, se couvrit de vêtements grossiers et se rendit sur une haute montagne pour y mener la vie cénobitique, loin des fracas de la ville. Là, en peu de temps, il parvint à une perfection inattendue, pour un homme dans la vigueur de la jeunesse, et s'y fit admirer par l'éminence de sa sainteté, ainsi que l'atteste, le saint Docteur : Nonjuxta illius œtaiis modum, sed qualem , posset vir quispiam admirabilis et excellens.

203. — Mais, ô mon Dieu, qu'elle est débile la vertu des ieunes gens ! Que leur constance est fragile ! Qui pourrait le croire ? Ce jeune homme si avancé dans le chemin de la vertu

— Ui —

se laissa séduire par des amis qui étaient venus lui rendre visite dans son ermitage. Il quitta la montagne , revint à la ville se livra à toutes les pompes mondaines , et se jeta dans le tourbillon des vanités , avec plus d'abandon qu'auparavant. II parcourait les lieux publics monté sur un cbeval richement harnaché , couvert lui-même de somptueux vêtements et suivi d'un nombreux escadron de serviteurs. Plus que jamais enfin il se livra aux plaisirs, aux délices, au libertinage. On ne saurait exprimer l'affliction dans laquelle étaient plongés plusieurs solitaires, en voyant ce jeune homme comme précipité du ciel dans les abîmes infernaux. Néanmoins, animés d'un saint zèle, ils prirent la résolution de réunir tous leurs efîorts pour le gagner encore à Dieu. Mais de quels moyens pensez-vous qu'ils usèrent pour réussir dans leur entreprise ? Peut-être allèrent-ils auprès de lui pour l'accabler de leurs reproches et de leurs amères réprimandes ! Peut-être, pour le réveiller de ce fatal sommeil , lui firent-ils vivement sentir la honte de ses mœurs dissolues, son inconstance dans le bien, son infidélité envers Dieu? Rien de tout cela. Ils commencèrent par le saluer avec courtoisie et par l'embrasser quand ils le rencontraient sur les places publiques, et ils se mêlèrent au cortège de ses nombreux serviteurs. Le jeune homme, d'abord du haut de son cheval où il se tenait fièrement assis , taisait descendre à peine sur eux quelques regards dédaigneux, et leur répondait avec mépris. Mais enfin, peu à peu vaincu par tant de politesses, touché de tant de bienveillance, il finit par répondre honnêtement à leurs salutations et à les regarder d'un œil amical. Puis il se mit à causer avec eux, ensuite à écouter volontiers ce qu'ils lui disaient, puis encore à devenir honteux de lui-même, à sentir l'aiguillon du remords, à reconnaître ses torts; enfin, revenu de tous ses égarements, il résolut de rentrer dans ses anciennes voies. Et comme en se livrant à ses réflexions, il vit que la source de tous ses maux n'était autre que la possession de ses grands biens, plein d'une héroïque générosité il les distribua aux indigents. Ensuite, en compagnie d'un saint moine qui avait beaucoup d'expérience dans la vie cénobitique, le jeune homme reprit la vie solitaire, et une seconde lois, il se voua tout entier à la mortification, à la prière et à la pénitence.

204-. — Mais, ô malheureuse condition des mortels ! Au bout d'un certain temps l'imprudent icuue homme s'attiédit, et à cette

ti(^tlour spirituelle succéila un lioid mortel; car ayant rencoulré niif lemmo de mauvaises mœurs, il tomba avec elle dans uu péché grave. Ai>rès une chute aussi déplorable il perdu toute espèce de goùl pour la nourriture spirituelle, et demauàa à son compagnon des aliments gras. Celui-ci, craignant que le j(;une homme ne tombât encore dans de plus grandes fautes, condescemliL à ses désirs. Puis, devenant plus exigeant, il lui dit sans détour qu'il voulait retourner à la ville. Le serviteur de Dieu ne pouvant, malgré tous ses efforts, le retenir dans l'ermitage, il le suivit sans eu être aperçu , afin de venir à son aide dans les iunestes occasions qu'il allait braver. Arrivé à la ville, ce zélé compagnon vit que le jeune homme se hâta d'entrer dans un lieu de débauche où il dut s'abandonner aux plus criminels excès. Que le lecteur se figure la douleur profonde que dut ressentir le saint anachorète en voyant son compagnon courir à sa perte, malgré le vif désir qu'il avait de le reconquérir à son Dieu. Il attendit que le malheureux sortît de ce lieu infâme, et puis, sans laisser paraître sur son visage le moindre trouble, il alla a sa rencontre d'un air riant, le pressa sur son sein , l'embrassa, lui fit mille amitiés, et sans lui faire le plus léger reproche et même la plus simple observation sur ses égarements, il l'accompagna ec causant familièrement avec lui, et peu à peu il le fit revenir L de meilleurs sentiments et finit par le ramener à son ermitage. A peine y était-il arrivé, que le jeune homme, pénétré de confusion, se fit renfermer dans sa cellule dont il voulut qu'on murât la porte, et là, dit le saint Docteur, perseveravit per omnem vitam injpjuniis, in precationibus , in lacnjmis, repurgans animam sorde peccati. Il persévéra pendant tout le reste de sa vie dans les jeûnes, les prières, les larmes, s'occupaut de purifier de nouveau son âme de toutes les souillures du péché. Il parvint à une si haute sainteté, que toute la contrée ayant été affligée d'une longue et fâcheuse sécheresse , Dieu révéla à l'un de se^ serviteurs qu'il fallait recourir aux prières de ce saint captif volontaire. On y eut recours, et aussitôt Dieu fit cesser le fléau par la puissante intercession du pieux reclus. Saint Jean Ghr^~ sostôme ne pouvait nous fournir un plus bel exemple d'un zèle fervent qui anime un cœur , d'un zèle aussi efficace dans ses opérations et aussi discret dans la manière d'y procéder.

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