‹ Guide ascétique (volume 2)Chapitre 28 sur 160 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ON Y EXPOSE LE PREMIER MOTIF QUI DOIT NOOS PORTER A NOUS COÎl- FOUMEll A LAVOLOMÉ PE DIEU ET LE MÉRITE QU'ON ACQUIERT Eflf ACCOMPLISSANT TOUT CE QUE DIEU VEUT.

2-12. — Après avoir prouvé que rien n'arrive dans ce monde qui ne dépende de la suprême volonté du Très-Haut , voyons maintenant avec combien de justice de sa part et avec combien de soumission obUgatoire de la nôtre, les saintes dispositions de la volonté divine exiaeut la conformité dont nous parlons. Te ut homme peut devenir possesseur d'une chose, et acquérir le droit d'en user à deux titres. C'est d'être l'auteur de cette chose ou d'en être l'acquéreur. Ainsi, quiconque édifie une maison ou qui tait une statue ou un tableau, est propriétaire de son œuvre, et nul ne peut en être le possesseur qu'en en faisant Tacquisition. Ce sont là précisément les deux titres en vertu desquels Dieu a sur nous un domaine illimité, qui s'étend pareille»

ment à nos actes, et d'une manière spéciale sur les actes do notre volonté qui sont les plus importants et les plus nobles, et cela parce qu'il nous a tirés du néant par sa toute-puissance, et qu'il nous a acquis au prix de son propre sang. Commençons par le premier de ces titres.

243. — Le sculpteur est maître de sa statue, parce qu'il l'a taillée de son ciseau; le potier l'est de sou vase, parce qu'il l'a formé de ses mains; le peintre l'est de son tableau, parce qu'il l'a peint de ses pinceaux sur une toile nue. Ces artistes sont nonseulement propriétaires de leurs œuvres, mais encore ils ont le droit d'en faire tel usage qui leur convient, car il est en leur pouvoir d'en faire l'emploi en tout lieu et de tonte manière, de les vendre, de les garder ou de les détruire, si c'est leur bon plaisir. Mais quelle parité peut-il y avoir entre la propriété de ces artistes et le domaine suprême et souverain de Dieu sur nous, sur notre volonté et sur les actes de notre libre arbitre, à titre de création? Après tout, le sculpteur ne tire pas sa statue du néant, mais d'un bloc de marbre qui n'était pas l'œuvre de ses mains. Le peintre ne fait pas sortir de rien son tableau, mais de l'emploi des couleurs qu'il a disposées sur la toile. Le potier ne façonne pas son vase avec rien, mais il y emploie fargile que le sol lui fournit. Mais Dieu, en nous donnant l'être, ne nous a pas tirés d'un bloc de marbre troid, ni d'une toile morte, ni d'une argile maniable; il nous a tires du néant sans employer aucune matière qui put concourir à la formation de notre noble substance. Les artistes dont nous avons parlé on* déployé une industrie très-bornée pour former leurs œuvres, tandis que Dieu fait éclater une puissance iniinie pour nous donner l'être, car il ne fallait pas un pouvoir moins grand pour tirer une substance du fond du néant. Qu'il est donc grand, le domaine qui appartient à Dieu sur notre volonté, et combien devons-nous lui être soumis en toutes choses ! Qu'elle est gi'ande, l'injustice dont on se rend coupable en voulant se soustraire à cette subordination si légitime ! Et si l'on se rend coupable d'injustice envers un propriétaire quand on lui dérobe les fruits des arbres, qu'il n'a pas créés, mais seulement plantés, de quelle injustice ne se rend -on point coupable envers Dieu, quand on refuse de lui assujettir sa volonté, cette volonté qu'i^ a créée exclusivement pour lui?

244. — Dieu est si jaloux de ce haut domaine et de cette sou*

veraino possession dont il jouit sur nous à litre île crôatour, qu'en proiuulguaul su loi eu présence du peuple d'Israël, il répète près de vingt lois les paroles suivantes, dans les deux cluipilies du Lcvitique : Ego Dominus, et la conclusion qu'il en tire est celle-ci: Custudite oiiinia prœccpta mea, et univcrsa jitdicia , et Incite eas Ego Dominus. {Levitic. 19, 37). J'exige de vous^ disait-il à ce peuple élu , telle et telle chose , et souvenez-vous que i'ai le droit de vous en imposer Texécution, parce que ys suis votre Maître : Ego Dominus. Je veux ceci et cela, et n'oubliez pas que i'ai droit à ce que tout ce que je veux s'accomplisse : Ego Domimis. C'est uniquement pour ce motif, dit saint Augustin, que Dieu fil à Adam la défense de toucher au fruit de l'arbre planté au milieu du p&radis terrestre, et il ne voulut en cela que prouver au premier homme sa souveraine autorité. Le saint Docteur nous représente Adam cherchant à s'excuser et à justifier sa désobéissance par ces paroles : Si bona est arhoTy quare non tango? Si mala est, quid facit in paradiso? Si le fruit de cet arbre est bon, pourquoi n'y toucherais-je pas? Si ce fruit est mauvais, pourquoi existe-t-il dans le paradis? Pourquoi couvre-t-il de son ombrage pernicieux ce jardin de délices? Ensuite, le saint Docteur met à la bouche de Dieu cette réponse : Ideo est in paradiso quia est bona ; sed nolo tangas, Quc.re? Quia Dominus sum, et servus es. Hœc tota causa est. Si parvacausa est, dedignaris esse servus. {In Psalm. 70). L'arbre est bon, dit le Seigneur, mais je ne veux pas que tu le touches. Et pourquoi? Parce que je suis ton maître et que tu es mon £ujet. Je veux exercer sur toi ma domination. Il n'y a pas d'autre raison. Si elle ne sufEt pas, c'est que tu ne veux pas être mon sujet, et que tu me refuses la soumission qui m'est due. C'est pourquoi l'on ne doit pas trouver extrêmement rigoureux l'arrêt que Dieu prononça si justement contre Adam et toute sa postérité, en le dépouillant de tout bien de la nature et de la grâce, et l'accablant de mille maux pour cette simple transgression commise par 1 1 nianducation seule du fruit de cet arbre , puisqu'il ne voulut pas se soumettre à la volonté divine, et que ce lut une sorte de rébellion. N'en était-ce pas une, en effet, que. de renier Dieu pour son créateur, pour son maître, pour son seigneur, pour son monarque, et de vouloir lui ravir le diadème? En quoi le centurion faisait-il consister la gloire de son emploi militaire, si ce n'est en voyant ses soldats et ses servi-

leurs soumis à tous ses ordres ? Nani et ego homo sum suh potes» tate constitutus , habens sub me milites, et dico huic: Vade et vadit , et alii , veni, et venii , et serve meo, Jac hoc et facit, {Matth. 8, 9). Ainsi donc, refuser de se soumettre à la volonté de Dieu , c'est vouloir en quelque sorte le dépouiller de son autorité souveraine, c'est vouloir le renverser du trône sur lequel il est assis et d'où il exerce son empire sur nous.

245. — On comprendra mieux combien est criminelle cette rébellion, quand on la mettra en parallèle avec la soumission a a souverain domaine de Dieu, et avec la prompte obéissance au premier signe de sa volonté, qui se lont admirer dans les créatures toutes privées qu'elles sont, non-seulement de connaissance, mais encore de toute espèce de sensibilité. Qu'on lise le premier chapitre de la Genèse et l'on y verra qu'à peine Dieu a intimé ses ordres et a voulu que la lumière se sépare des ténèbres , la nuit se forme et que le iour se montre , que les eaux placées au-dessous du firmament se divisent et aillent se réunir dans im lieu déterminé, que la terre pousse ses germes et que les arbres produisent leurs fruits , à l'instant même toutes ces créatures exécutent ses volontés, et les pages sacrées nous retracent cet accomplissement par ces paroles répétées pour chacun de ces ordres accomplis : Et factum est ita, et factum est ita, et factum est ita. {Gènes, \).

246. — Considérez comment toutes les créatures insensibles se montrent exactes à exécuter la volonté de leur divin Créateur. Dieu jette un regard sur la terre, dit le Prophète royal, et la terre tremble.à ce seul rec^ard : Qiii respicit terrain., et facit eam tremere. {Psalrn. 83, 32). Il envoie la lumière , dit le prophète Baruch, et la lumière vole ; il la rappelle et elle vient; soumise et tremblante elle obéit au signal de son Maître. Qui emittit lumen, et vadit ; et vocavit ilLud , et obedit illi in tremore. {Baruch. 3 , 53). Dieu appelle les étoiles, dit le saint Prophète, et pleines de joie elles lui répondent : Nous voici, et sans le moindre retard elles se présentent dans leur splendeur. Stellœ vocales sunt, et dixerunt : Adsumus , et cwn jucunditate luxerunt et, qui fecit eas. Dieu intime ses ordres à la mer et lui défend de dépasser ses limites, et les flots respectueux se maintiennent dans les bornes qui leur ont été tracées : Une usque vevies , et non procèdes awp/iiis, et hic conjringes tîtmentes fluctus iuos. {Job. 38, 11). Le divin Sauveur commande aux vents

qiii soulevaient les flots de la mer, et ceux-ci dociles se calmeut

et n'agitent plus lu plaine lit[uiile. Iviperavit vends fada est

tranquillitas. Ce qui causa le plus grand étonuement parmi ceux qui turent témoins de cette merveille, et ils se disaient Tua à l'autre : Qualis est hic, quia venti et mare obediunt ei. {Matth. 8, 27). Quel est donc celui-ci aux ordres duquel se soumettent les vents et la mer ? Enfin, toutes les créatures, comme nous le dit le royal Prophète, le feu, la grêle, les neiges, les glaces, les vents, les tempêtes sont toujours prêts à exécuter les ordres de leur Dieu. Ignis , grando , nix , glacies , spiritus procellarum , quœ faciunt verbum ejns. {Psalm. 148, 8). Tant est empreint de vérité ce qu'affirme saint Jérôme. Omnes creaturœ Creatorem sentiunt , non errore hœreticofum qui omnia putant anitnaniia, sedmajestate Creatoris . Qvœapud nos insensibilia, illi sensibilia sunt. [Lib. ii, in cap. 8, Matth.). Toutes les créatures entendent la voix de leur Créateur , car, quoique plusieurs d'entre elles soient privées de raison et de sentiment, elles sont toutes douées d'intelligence pour obéir à la volonté de celui qui les créa.

247. — Seul donc, l'homme, doué de raison, se montrerait moins raisonnable que les êtres qui, en sont privés en refusant de se soumettre à la volonté divine! Seul l'homme, qui connaît le souverain domaine de Dieu sur lui, et l'état de dépendance où il se trouve envers son Maître, oserait donc s'enorgueillir, lever un front superbe et dire : Non serviam , je ne veux pas m'assujettir aux ordres de mon Dieu, je ne veux point condescendre à ses justes décrets , à ses saintes ordonnances ! Seul l'homme, parce qu'il possède le libre arbitre dont les autres créatures sont incapables , usera de ce magnifique présent de la liberté pour secouer audacieusement le joug de la subordination à la volonté du Très-Haut, et pour se rendre d'autant plus rebelle et plus coupable qu'il est plus libre dans ses opérations ! Ne serait-ce point là une énorme monstruosité ?

248. — Joignez à toutes ces considérations, que Dieu possède sur nous, une suprématie infinie , non-seulement parce qu'il nous a créés, mais encore parce qu'il nous a rachetés. Nous lui devons, non-seulement comme à notre Créateur , mais eucore comme à notre Rédempteur, une soumission complète et une ob(.ssance absolue à tout ce qu'il lui plait de nous ordonner. Personne n'ignore le déplorable état de perdition dans lequel nous étions tous plongés, alors que, devenus es-

claves du tyran infernal par le péché, nous étions destines è Drùler dans le feu éternel. Dieu, par un sentiment de paternelle commisération, résolut de nous arracher, en nous rachetant, à une si cruelle et déplorable servitude. Et pour nous racheter des mains de nos ennemis, il n'a pas extrait le prix des bourses d'or et d'argent, ni des écrins de pierreries, mais bien des veines de son précieux sang, jusqu'à la dernière goutte. C'était là, sans nul doute, un payement de haute valeur, que rien ne saurait égaler. Voulez-vous en avoir une juste idée? Voici ce qu'il faut faire. Mettez dans les balances d'une juste estimation, d'un côté une seule goutte de ce sang divin que le Fils du Père célesttr a versé pour notre rachat, et de l'autre tout l'or du Pérou, toutes les perles de la mer Erythrée. Joignez-y tout ce que la Phrygie, possède de plus riches étoûes, tous les marbres de la Numidie, toute la pourpre de Sidon, tous les parfums de l'Arabie. Mettez ensuite la balance en équilibre, le bassin rempli de tant de richesses descendra-t-il ? Non, car la seule goutte Je sang divin est d'un poids infiniment supérieur. Supposez ensuite que Dieu ouvre tous les trésors inépuisables de sa puissance infinie, et placez dans ce bassin tout ce qu'il peut y avoir de plus précieux , de plus riche , de plus estimable dans ces mêmes trésors. Pensez-vous au moins que le bassin descendra lorsqu'il sera chargé de ces immenses et inestimables richesses? Le croyez-vous? Eh bien! Dieu ne possède dans les trésors de sa toute-puissance rien de plus précieux qu'une goutte de son sang; tous les trésors possibles n'en peuvent point égaler le prix. Mais si une seule goutte de ce sang est d'un prix tellement élevé , quelle sera donc la valeur qu'on devra attacher à une mer de sang , que Dieu a daigné répandre pour notre rédemption ? Comment apprécier tant de douleurs , tant d'accablements, tant d'injures, tant d'opprobres, tant d'ignominies qu'il voulut bien soufirir, et dont il fit le sacrifice pour nous racheter de l'esclavage éternel de nos ennemis infernaux ? Celuilà seul peut s'en former une juste idée qui voulut bien se faire le Rédempteur des inlortunés mortels.

249. — Si donc il est vrai, dirai-jc, qu'un homme est le vrai possesseur de son esclave , qui pourtant est de la même nature que lui, s'il le possède , parce qu'il l'a acheté pour une vile somme d'argent, et s'est acquis, moyennaul un prix si bas, une autorité si grande sur la personne de cet esclave , et sur

ses actions, que ce malheureux ne peut pas faire un seul pas en toute liberté, mais se voir obligé dans tout ce qu'il fait, d'obéir à la volonté tle son niaitre , quel domaine se sera-t-il donc acquis sur nous le Seigneur? Quels droits ne pourra-t-il pa» exercer siu* nos actes et sur tous les mouvements de notre volonté ? Car enfin^ captifs dans les mains de nos ennemis, il nous a rachetés à un prix immense, infini, incomparable, inénaarrable ! A un prix, je le répète, qui aurait pu, et infiniment axidelà, acheter tout l'univers , mille mondes, un nombre infini de mondes ! Et s'il est vrai qu'un esclave indocile aux ordres iL* sou maitre, qui l'a acheté, lui fait injure par celte désobéissan(o, mérite un sévère châtiment, de quelle injure ne nous rendouinous pas coupables envers Dieu, qui nous a conquis à un pris si élevé ? Quels châtiments ne mériterions-nous pas si nous ii\:tions pas attentifs à nous soumettre à lui , à nous conformer à toutes ses volontés, si nous avions la coupable prétention d& faire prévaloir notre volonté sur la sienne, en nous rendant aussi exécrables à ses yeux, que si cette terre voulait s'élever au-dessus du ciel ?

250. — Nous n'avons donc qu'une seule chose à faire, cV.-t de ne jamais perdre de vue ces flots de sang que le Fils de Dica a lait couler de ses veines, pour la rédemption de nos àmcs^ pour les affranchir de l'esclavage de l'enfer. C'est de méditer souvent sur les atroces soulTrances qui ont été le prix de notre rachat. Nous pourrons ainsi comprendre tout de suite le droit infini qu'il s'est acquis sur nous, et l'étroite obligation où nous sommes de reconnaître que nous lui apparienons, et celle de nous soumettre en tout à sa sainte volonté. Il ne nous arrivera jamais par ce moyen de préférer notre volonté déréglée à la sienne qui est toujours si droite et si juste, et de la faire prévaloir sur celle-ci en nous rendant coupables d'ime aussi révoltante injustice.

251. — Outre le droit souverain que Dieu possède d'exiger que nous accomplissions sa volonté, à cause du souverain, domaine qu'il exerce sur nous à titre de Créateur et de Rédempteur , il y a encore d'autres motifs très-puissants qui nous y obligent. C'est qu'il est juissi notre père et que nous lui donnons chaque jour ce titre dans nos prières, en récitant Toraisoiî dominicale : Pater nosler, qui e§ in cœlis. Et c'est avec beaucoup de raison que nous lui donnons ce doux nom de père, partô

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