CHAPITRE II
Ql'ALIIÉti Ut: LA VMITU DK FOI.
18. — Après avoir fait connaître Tessence de la foi th(*ologale, il faut nécessairement s'occuper de certaines qualités sans lesquelles cette toi ne pourrait subsister; car les vertus sont comme les substances terrestres qui ne peuvent exister sans certaines qualités à elles propres, et qui sont de leur nature, ou du moins ne pourraient subsister sans elles que dans un état qui it-rait violence à leur constitution physique. La première qualité de la foi est d'être simple, nous voulons dire qu'elle ne doit pas curieusement rechercher les raisons sur lesquelles se fonde son assentiment à la vérité catholique , mais qu'après avoir acquis la certitude qu'elle émane d'une révélation divhie, elle doit uniquement s'appuyer sur l'autorité irréfragable de la parole de Dieu, quoique d'un autre côté les mystères qu'on doit croire soient supérieurs à la compréhension de nos faibles esprits; car, comme dit sagement saint Augustin, toute la sécurité de notre foi ne se base point sur la subtihté de notre intelligence, mais sur la simphcité de croyance à la parole d'un Dieu révélateur. Turbam non intelligendi vivacitas, sed credendi simplicitas tutissîmam reddit. {Contra Epist. Munich, quœ didtur : pundamenti, cap. A). Pour s'assurer scientifiquement ou même avec probabilité de la réalité d'une chose qui appartient à l'intelligenee, il suffit de l'autorité de la religion naturelle ou du raisonnement , mais pour croire méritoirement, il iaut une humble soumission de l'esprit à l'autorité de celui qui révèle. Qiiod intelligimus aliquod, ralioni debemus; quod autem credimus. au^ toritati. {De Ltil. credendi contra Munich., cap. 2). Saint Grégoire affirme la même chose, quand il dit qu'elle serait destituée de tout mérite une foi qui ne serait pas induite à croire par une révélation divine, mais seulement par la force du raisonnemer-t humain, ou par l'expérience des sens, car alors ce ne serait plus une foi divine, mais une foi humaine. TSec fides hahet meritum, cui humana ratio prcBbet experimentum. {Homil. 26, in Evangel.). Personne ne doit donc se figurer que c'est agir imprudemment et s'exposera de iustes reproches ou même à des châtiments, en
— incroyant en aveugle, sans comprendre rien de ce que l'on croit; mais en croyant que cela est révélé de Dieu on se met en sûreté, et que c'est dans cette manière simple de croire que consiste la vraie foi et que, par ce moyen on acquiert beauooup de mérite. C'est ce que nous assure saint Clément d'Alexandrie iHabetnon tam veniam guam prcBmium ignorare quod credas. {Advers. génies).
19. — Nous trouvons dans les livres saints deux illustres exem^ pies de cette foi simple, dans le grand patriarche Abraham. Dieu lui annonce que de son épouse Sara , parvenue à une vieillesse avancée, il aurait un fils, et bien qu'il eût déjà atteint l'âge de cent ans ou bien près , tandis que son épouse en avait quatrevingt-dix , néanmoins , comme dit saint Paul, sans réfléchir un seul instant qu'il ne pouvait engendrer et que Sara ne pouvait concevoir , il s'inclina, en signe d'assentiment, et il crut à la parole divine. Et non infirmatus est fide, nec œnslderavit corpus suum emortuum , cum, jam fere centum esset annorum et emortuam vulvam Sarœ ; in repromissione enim Dei non hœsitavit diffidentia ; sed confortatus est fide, dans glorinm Deo , plenissime sciens , quia quœcumqae promisit, potens est et facere. {Ad Ro7nan. A, 19). Voilà une loi simple.
20. — Mais les preuves que le saint patriarche donna de sa foi simple furent encore bien plus Irappantes, lorsque Dieu lui ordonna d'ofirir en holocauste ce même fils, dont il avait été père dans l'âge de la décrépitude ; car, sans hésiter, sur la promesse que Dieu lui avait faite de multiplier par ce fils unique sa famille, et d'en faire descendre une race si nombreuse qu'elle devait égaler le nombre des étoiles du ciel et des grains de sable de la mer, il se mit aussitôt en mesure de consommer ce sacrifice. Tl conduisit donc son fils sur le sommet du mont Horcb , prépara le bûcher , y plaça son cher fils unique , et saisissant son couteau, il était prêt à l'égorger , persuadé qu'en frappant ce coup il sortirait des cendres de son fils, consumé par le feu, une immense population de descendants destinés à remplir le monde. Voilà, puisqu'il faut le répéter encore, une foi simple qui ne se laisse ébranler par aucun raisonnement, qui , au contraire , s'en aûermit c l reste solidement assise sur yaulorité irrécusable d'un Dieu qui a parlé. Ici saint Jean Chrysostôme remarque qu'Abraham ne se livre pas à un curieux examen de ce comuiandement, comme Le font certains chré-
tiens însonsi^s , dans la roclierche des choses divines ; qu'il ne va pasexaiuiuer qniiJ hieu ou quel dommage peut résulter d'un si barbare parrici lo , mais qu'il croit en toute confiance, à la parole de Dieu, et oue sans s'entjuérir d'autre chose il obéit proraptement. Vi(l''(i nus justi obedientiam, et quomodo fecit , quod a Domino iinperaium est , îion qu(Brens causam , sicut multi insipientes jAviunt , et de his quœ a Deo fiunt , curiose guœrwit , et dicunt quare hoc, quare illudl Quœ hinc , qucB illinc utilitas nascitur; sed sicut famulus diligens DoPiinum , qvœcumque prœcrpit implore studens , nihil ultra percunctans. {Bomil. 4, m Gencsy Ileareux si nous pouvons parvenir une fois à une croyance •! ; cette nature !
21. — La seconde ';nalité de la foi est d'être ferme, c'est-àdire qu'elle ne doit r'ianceler ni balancer, mais qu'elle doit être stable et constanlt dans sa croyance. Cette qualité n'est qu'une émanation de la première. Si le chrétien ne recherche pas avec curiosité les raisons naturelles , s'il ne fixe pas son attention sur les di!:!cuUés qui peuvent se présenter sur les mystères révélés, mais s'il s'appuie entièrement sur les paroles d'un Dieu souverainement sage et véridique, il est bien difficile que sa loi n'ait point la iermeté dont nous parlons. Car enfin, de même que le iji nie ment sur lequel il se base est inébranlable, de même aussi sa loi doit rester immobile et inaltérable. Saint Jean Ghrysoslôme compare la foi à un bâton solide qui soutient les pas chancelants d'un vieillard tout tremblant de laiblesse, afin qu'il ne se heurte point contre quelque obstacle et qu'il ne fasse pas une chute. De même la loi, dit-il, soutient notre esprit faible, Ir corrobore, le tient lerme dans sa croyance, afin qu'il ne tombe j as dans des doutes, dans des hésitations blâmables. Sicut cn'f.-i memhra tremula, et senectute languida , baculo tuto deduc. r. c , lahi et cadere non pertnittuntur ; sic etîam animam nostram ificertis ratiocinationibus circiimactam, fides quovis baculo futius sustentans, suaque vi reficiens summopere firmat. [Eomil. de lerb. Apos. Habentes eumdem spiritum fidei, etc.) Le même saint Docteur compare aussi la foi à une lumière qui éclaire l'âme renfermée dans un corps comme dans une obscure habitation, au milieu des ténèbres de ses pensées chancelantes et troublées , et ne lui permet pas de tomber dans quelque doute coupable. ISon sinit subverti, infirmas cogitationcs corrigens prœstantia suœ virtutis , et calU
çinem illam dixpellens, animamque velut in tenebroso domicilio, inter tunndtuantes cogitdtiones sed.entetn suo lumine illustrans. {Eadem Homil). Ceci s'accorde admirablement avec ce que dit le prince des Apôtres , qui compare la parole de Dieu à un flambeau placé dans un lieu ténébreux , lequel sert de phare pour marcher, en toute sûreté , sans broncher. De même , au milieu des ténèbres de notre esprit, la pai'ole divine nous sert de flambeau qui nous fait marcher avec assurance dans le chemin de la vérité et rafiFermit notre intelligence, en sorte qu'en fixant nos regards sur cette lumière , nous ne pouvons jamais chanceler dans cette voie, ni jamais tomber dans quelque déplorable infidélité. Habemus (irniiorem propheticum sernwnem ,cui benefacitis attendentes, tanquam lucernœ lucenti in caliginoso loco. (1 Pétri, cap. 1, 19.)
22. — Ne «oyons donc jamais, repreiKl ici saint Bernard, ne soyons donc jamais en balance et en suspens en matière de foi. Tout ce qu'elle nous enseigne est fondé sur une vérité constante et solide, elle est consacrée par les divins oracles, qui sont infaillibles. Donc, notre assentiment à cette croyance doit être ferme, stable et constant. Absit ut putewusin fide, vel in spe nostra aliquid, ut is putat, dubiaœstimatione pendulum , ut non tnayis totum , quod in ea est, certa, et solida veritate subnixum, oraculis et miraculis divinitus persiiasum , stabiiitum , et consecratum. (Ep. 90, ad Innocent, papam). Avez-vous compris, dit ce suave Docteur à l'hérétique qu'il combat dans cet endroit, avez-vous compris ce que samt Paul vous dit en parlant de la foi? Avez-vous entendu qu'il la nomme la substance des choses qu'on doit croire? Ce terme de substance exprime un fait certain et fixe qui n'admet ni discussion ni dispute. Cette qualification de la foi ne vous permet pas de vous perdre dans de vaines opinions, mais eUe requiert un consentement ferme. La foi n'est pas une opinion probable, mais une certitude infaillible. Audis substantiam ? Non licet tibi in fide putare, vel disputare pro libilo, non hue illucque vagari per inaniaopinionum pe?' dévia errorum. Substantif nomine aliquid tibicertum, fixumque prœfigitur. Certis clauderis fijiibus , cerlis limitibus coarctaiis ; non enim fides existimatio, sed ccrtiludo. {Eadem epist.).
23. — Saint Louis, roi de France, conserva jusqu'à sa mort eette foi ferme et inébranlable. [Ber RosignoU de discip. Chr. relig. lib. III, cap. 4). Après avoir reçu le saint Vii'i^que, lorsqu'il
«îlait sur le point de mourir, le i«rèlre lui ayart demandé s'il croyait ipic, danà cette hostie de petite dimension, résidât le Fils de Dieu ; il recueillit le peu de forces qui lui restaient encore et répondit avec un ton de voix assuré et une sainte ani* mation : Je le crois avec autant d'assurance que si je le voyais en ce moment comme le virent ses Apôtres, montant majestueusement au ciel. Mais si l'on désire avoir un exemple de foi plus héroïque encore, on n'a qu'à lire l'épitre de saint Paul aux Romains. Certus sum quia nequemors , neqne vita neque Angcli, neque principalus, neque virtutes, neque inslantia, neque futura, neque fortitudo, neque alliiudo, neque profundum , neque creatura aliqua potcrit nos sepamre a caritate Dei, quœ est in ChristoJesu. Je suis certain, dit l'ApôtrCj qu'il n'est ni au ciel, ni sur la terre aucune chose qui puisse me séparer de l'amour de Jésus-Christ. Saint Jérôme, réfléchissant sur ces paroles, demande d'où pouvait naître dans saint Paul la certitude d'être à jamais uni à Jésus, et il répond que cela provenait de la fermeté de sa foi. Unde enim certus erat, nisi ex fidei firmitate? {In cap. i, Epist. ad Gai.).
24. — La troisième qualité de la foi est d'être pleine de force dans les peines de tout genre et dans toute sorte de tourments, et de les suhir plutôt que de dévier d'un seul point de sa croyance à la vérité divine. Cette qualité n'est qu'une suite de la précédente, car celui qui est ferme reste toujours bien établi dans sa loi, et, semblalde à un rocher, qui a ses racines au fond de la mer, il ne s'énranle pas au choc des tentations , et résiste aux flots des persécutions. Rcsisiite fortes in fide, dit saint Pierre. Tenez- vous termes dans la foi, pour résister aux assauts du lion infernal. Cette fermeté dans la loi était imiverselle chez les chrétiens de la primitive liglise, <'ar il s'en trouvait à peine quelques-uns parmi eux qui ne fussent pas déterminés à soufirir toute sorte de supplices et d'ignominies , tout genre de mort , la plus cruelle, plutôt que de iaillir dans leur foi aux vérités catholiques de la sainte jîgiise. L'historien Nicéphore rapporte que, dans la persécution suscitée par Dioclétien, vingt mille chrétiens renfermés dans un temple décidèrent unanimement qu'ils se laisseraient brûler vifs plutôt que d'abandonner leur loi. Diocletinni tempore, cum natalis dies Christi festus adesset viginii mil lia Christianorum in templo a tyranno igné conflayran maluerunt quam a chrisiianœ fidei veriiate deflectere» T. iv. 2
{Wst. ecclesiastîca llb. vu, cap. 6). tactance va jusqu^à clire que, parmi les chrétiens répandus de son temps dans le monde entier, il n'y eii avait pas un seul qui ne tut déterminé à mourir ■poui- sa loi. Cum ûb ortu solis, usque ad occasum lexdivina suscepta est y et omnis sexus , et gens, et regio, unitis et paribus wiimis î)eo serviant, eadem est patientia, idem conte wptus mortis, inteltigere debuerant aliquid m ea esse rationis , quod non &ine causa usque ad morteni defendebatur. (Id. 8, cap. 13). 25. — Cette iorce de croyance tire sou origine de plusieurs causes. Premièrement, de l'accroissement considérable que procure à la foi l'exercice des actes qui lui sont propres. Deuxièmement, du sacrement de confirmation dans lequel, par la vertu des mérites de Jésus-Christ, Tàme reçoit une force invincible pour résista r aux attaques les plus violentes qui tendent à chasser la foi d'un cœur chrétien. Troisièmement , de la grâce gratuitement conférée gratis data , dont parle l'Apôtre en disant : Datur alteri (ides in eodem spirilu. ( l Ad Corinth. 12. 9). Cette grâce, selon saint Thomas, n'est autre chose qu'une grande constance et une robuste fermeté à croire. Est constant ia guœdam, et robur in credendo. (2. 2, Quœst. b, art. 4, ad 2). il est vrai que dans les temps présents, comme il n y a plus de persécutions suscitées par les tyrans païens , nous ne pouvons point professer notre toi revêtue d'une aussi invincible iorce, dans les amphithéâtres, au milieu des bêtes féroces, dans les ùhaudières bouillantes, sur les chevalets, à travers des coups de fouet, et sur les échatauds, sous les haches et les glaives. Nous pouvons cependant prouver combien cette foi est douée de force dans les maladies, dans les infirmées, au sein des persécutions que nous suscitent les calomnies , et au milieu des tentations et des angoisses de toute sorte. Nous pouvons déployer cette fermeté dans les pertes de la fortune , de l'honneur, de la santé, de nos parr-nts les plus chers, ainsi que de nos plus tendres amis. Ces tribulations sont en efidt une sorte de martyre dont l'acerbité est moins poignante , mais dont la durée est aussi plus longue. Acerbitàte quidem mitius , sed diaturnitate rnolestius. Si, en de semblables conjonctures, avec la loi aux biens éternels qite nous attendons dans une vie meilleure, avec une sainte conformité aux souflrances que Jésus-Christ a bien voulu endurer pour nous, là constance à supporter tous nos maux ne nous abandonne pas, nous pourrons ètje considérés 3omme rem»
— ÎO —
plis «le foivp dftTis notre foi, aussi birn que \ps martyrs; nons tooiuTous être mis au nombre de ces athieles iMvincil)les, et (Mre inscrits aux mêmes tlipliques que ces fidèles prosélytes du diviu Rédempteur.
26. — Je joins à ces qualités de la foi une autre propriété que je n'ose pas cependant lui assigner sous ce point de vue, parce que la foi peut facilement exister dans sa substance sans cette propriété, qui néanmoins l'embellit et la pare d'un lustre particulier. Je veux parler d'une certaine allégresse qu'on éprouve en croyant. C'est à ceci que fait allusion l'Apôtre dans le texte où il parle de la l'oic avec laquelle les premiers chrétiens souf- Iraient la spoliation de leurs biens. Vinciis cowvassi estis , et rapinam bonarum vestrorum cum gaudio smcevistis , cognoscentes vos vieliorem , et permanentem snbsiantiam. {Ad Hebr. 40, 34). Cette joie était l'effet d'une foi vive que les premiers chrétiens nourrissaient dans leur cœur pour les biens éternels et les trésors impérissables du ciel, et c'est de cette ardente foi que provenait leur allégresse au moment où on leur ravissait les biens terrestres. Le même Apôtre parle de cette joie dans sa lettre aux Philippiens. Maneho et permanebo ad projectum vestrurriy etgandium fidsi. {Ad Philipp. 1 , 25). Je resterai, leur dit-il, et volontiers je séjournerai au milieu de vous pour votre avantage et pour la l'oie que vous cause votre foi. C'est de cette joie à croire les vérités surnaturelles et divines que naissait cette allégresse dont les martyrs ont fait preuve au milieu des tortures les plus atroces, ce contentement que tant de fois éprouvaient les âmes saintes au milieu de leurs plus graves tribulations. C'est bien ce qui se vérifia dans le grand Moyse qui était plus joyeux des mépris dont le couvrait sa qualité de chef d'im peuple exposé aux injures et aux afflictions, que s'il avait été considéré comme le fils d'une princesse, fille de Pharaon, et s'il eât reçu les bon neurs qu'on décerne à des princes issus d'une race royale. Moijses grandis factus negavit se esse fil htm filiœ Pharaonis, tnagis eligens affligi cum populo Dei, quam temporalis peccati habere jiicunditatem. {Ad Hebr. 11, 24, 25). Mais on ne peut parvenir à une loi si pleine de joie, de jubilation et de douceur, si Dieu ne daigne y concourir par une lumière toute particulière avec laquelle il dissipe l'obscurité de cette loi et nous mette sous les yeux dès ce bas monde les délices dont on doit jouir dans
— sonne autre vie. îlenreux celui à qui le Seigneur concède une aussi précieuse faveur, car avec elle il tera de très-grands progrès dans la vie spirituelle.