‹ Guide ascétique (volume 2)Chapitre 30 sur 160 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

MOTIFS OUI REGARDENT NOTRE UTILITE PERSONNELLE ET QUI DOIVEÎS» NOUS DÉTERMINER A NOUS CONFORMER EN TOUTES CHOSES A LA VOLONTÉ DE DIEU.

254. — Si l'amour de Dieu était languissant et faible dans notre cœur au point de ne pouvoir pas soumettre notre volonté à celle du Seigneur, du moins, laissons-nous engager à cette conformité dans l'intérêt de notre propre avantage. Car il n'y a, et ne peut y avoir rien de plus utile pour nous , que cette soumission à la volonté divine. Le motif que j'en veux présenter, eet celui que j'ai touché en passant dans le chapitre second de cet article, mais je veux ici lui donner un plus grand développement, parce que^ s'il ne se grave pas bien profondément dans notre esprit, nous ne parviendrons jamais, dans les misères qui nous accablent ici-bas , i\ trouver un paisible refuge au sein de cette volonté divine. Il faut se persuader vivement, que tout ce que Dieu veut ou permet à notre égard , il ne le veut et ne le permet que pour notre bien, et que s'il en résulte quelque mal, cela ne provient que de l'abus que nous en faisons, spécialement en ne voulant pas nous conformer à ses paternelles dispositions.

255. — C'est une vérité indubitable, car elle est fondée toute sur la foi. Nous lisons en eSet dans les livres saints : Domine, utscutobonœvoluntatis tuœ coronastinos .{Psalm,.,^, 23). Le saïut roi David nous dit que Dieu nous protège de toutes parts, ava« le bouclier invincible de sa bonne volonté, en sorte que tout ce qui est véritablement mal ne peut nous atteindre, mais que les maux dont nous pouvons ressentir les coups sont de vrais biens, puisqu'ils doivent tourner à notre avantage : Nous lisons que Dieu vient nous soulager dans nos misères : Ego autein mcndicus sum, et pauper, Donnnus solUcilus estmei. {Psulm. 39, 28). Nous lisons que Dieu nous garde comme la prunelle du ses yeux: Cusiodi meut pupillam oculi, et que toute oflense qui

non»; est faite, estime blessurt- faite à la prunelle de ses youx: (Jui Ictiyerit vus , tunyit pupillam oculi mei. {Zach. 2, 8). Nous trouvons dans les divines écritures des expressions encore plus tendres, par lesquelles Dieu ne déd;iigne pas de se comparer à Cet oiseau domestique qui rassemble ses petits sous ses ailes; il proteste qu'il nous tient lui-même ainsi à l'abri sous les ailes bienveillantes de sa protection. Quoties, voluicongrerjare fi/ios tuos, quewadmodum gallina congreyat pullos suos sub alas etnoluisli {Matih. 23, 37). Tantôt il se compare à un aigle qui étend ses ailes sur ses petits , et se tient autour d'eux quand ils commencent à voler, voulant nous dire par ces paroles qu'il se tient aussi autour de nous , et étend sur nous les ailes d'une providence toujours pleine de tendresse : Sicut aquila provocans filios suos, et super eos volitans, expandit alas , et aS' sumpsit ewn, et porfavit in humeris suis. {Dent. 30, 11). Tantôt il se représente comme une mère afifectueuse qui ne saurait oublier son enfant bien-aimé , en nous assurant que quand même cette mère oublierait ce fruit de ses entrailles, il n'en perdra jamais lui-même le souvenir, mais qu'il nous portera toujours dans la paume de sa main, comme l'objet le plus cher à son coeur. Numquid oblivisci potest millier infantem suum, ut non misereatur filio uteri sui? Et si illa oblita fuerit ; ego tamen non obliviscar;ecceinmanibus meis descripsi te. [IsaicB, 49, 15). Dieu daigne même se servir de cette expression si pleine de tendresse, en nous disant que, semblable à une mère profondément aimante, il nous pressera sur son sein et qu'il nous abreuvera du lait de sa miséricorde. Ad ubera portabiinini , et super genua blandietur vobis. Quomodo si oui mater blandiatur, ita ego consolaborvos. {fsaiœ6Q, 12). Toutes ces manières si tendres de parler, nous montrent une providence pleine d'amour de la part de notre Dieu, et qui ne peut vouloir une seule chose qui puisse être pour nous un mal véritable.

256. — J'ai dit 7iotre mal véritable, parce que, ainsi que je l'ai fait observer plus haut, il est certaines choses que l'on regarde comme des maux en raison de l'affliction que nous en éprouvons, mais qui en réalité sont de vrais biens, puisque Dieu les fait servir à notre avantage. Il nous reste à voir maintenant quelle est l'utilité que Dieu prétend retirer de ces afflictions que nous nommons des maux, afin qu'en les envisageant avec

les yeux de la foi, nous puissions y reconnaître leur véritable caractère de Inens.

257. — Premièrement, les tribulations qui nous éprouvent en cette vie sont quelquefois un effet de la volonté de Dieu comme des moyens d'acquérir quelque grande prospérité temporelle. Elles ne peuvent donc pas, pour parler exactement, porter le nom de maux, puisque dans Tordre même de la nature elles produisent de grands biens. Joseph est vendu par ses frères aux Israélites comme un malheureux esclave; on le confine dans une obscure prison, on le charge de fers, il déplore son malheur. Qui jamais aurait pu croire que Tignominie de ces fers, et les tortures de cette captivité, devaient le faire monter sur le trône et lui procurer la vice-royauté de l'Egypte ? Et pourtant il en fut ainsi. Et Dieu, quand personne n'y songeait, faisait servir providentiellement cette ignominie de la captivité à l'exaltation de Joseph, à cette éminente dignité. Saiil déplorait la perte de ses bêtes de somme, il attribuait ce malheur à son mauvais destin, et, plein d'inquiétude, il allait à la recherche de ces animaux à travers les plaines, les montagnes, les bois et les forêts. Qui jamais aurait cru qu'en ce même jour Saûl, au lieu de ces vils animaux qu'il cherchait, trouverait une couronne royale et deviendrait roi d'Israël ? C'est ce qui pourtant arriva. Dieu le savait bien, et il faisait servir cette perte au gain d'un trône. Au contraire, se serait-on jamais figuré que les honneurs dont Aman était comblé à la cour du roi Assuérus, et son élévation à l'état de courtisan favori, devaient le conduire pourtant à une infâme potence ? Il est néanmoins certain que ces élévations le conduisirent à une fin si misérable. Dieu le savait d'avance, et il voulait qu'une ignominieuse potence fût le terme de cette ambitieuse iélicité. Je conclus, de ce qui vient d'être dit, que ce que nous prenons pour des infortunes n'est souvent autre chose qu'un moyen de prospérités temporelles. Que tout homme sensé laisse donc agir la Providence qui, dans ses dispositions bienveillantes, ne veut ^ue notre bien.

258. — Deuxièmement, Dieu veut souvent nous affliger dans cette vie en nous envoyant de pénibles épreuves pour nous préserver dans l'autre de châtiments d'une bien plus grande durée, et surtout bien plus cruels. Il veut que nos peines d'icibas rachètent celles d'une autre vie. N'est-ce pas nous gratifier

d'un biou réel sous la pression il'un mal peu considérable? Jo^ était bien convaincu de cette vérité, et c'est pour cela qu'il conjiu"ait le Seigneur de ne pas lui épargner les souffrances, de le broyer sans pitié sous toute esj)èce de tortures, persuadé qu'il était ipie c'était, de la part de sou Dieu, un acte de miséricorde, . puisqu'il changeait les horribles tourments de l'autre vie en tribulations comparativement minimes de la vie présente. Qui» (ht ut veniat petit 10 mea.... et qui ca'pit, ipseme conterai ; sol' vot manum suavi, et succidat me : et hœc sit mihi consolatio, ut aJfUgens me dolore non parcai. {Job. 6, 8).

259. — Troisièmement, Dieu bien souvent nous afflige pour nous amender et pour enlever l'obstacle que nos péchés opposent à Tacquisition de notre bonheur éternel. C'est ainsi que Judith parlait au peuple au moment où la ville était serrée de près par Tarmée d'Holopherue, et sur le point de tomber dans les mains de ce tyran : « Mes chers concitoyens, disait-elle, ayez confiance et songez que l'extrémité où nous sommes réduits n'est pas pour notre perte, mais qu'elle a pour but l'amendement de notre vie. » Ad emendalionem, et non ad perditionem nostraîn evenisse credamus. {Judith. 8, 27). C'est encore ainsi que l'auteur du livre des Machabées, après avoir rappelé les ravages qu'avait exercés sur le peuple Hébreu l'impie Antiochus, la profanation du temple, et les abominations commises par les ordres de ce barbare et perfide roi, conjure ce même peuple de ne pas croire que tous ces maux ont été envoyés de Dieu pour perdre le peuple Hébreu, mais de se bien persuader que c'est pour les corriger et les amender. Obsecra autem eos, qui hune librum lecturi sunt, ne abhorrescant pr opter adversos casus ; sed reputent ea quœ acciderunt, non ad interitum, sed ad emendationem esse generis nostri, ( i Machab. Q^ 15). Dieu est eu effet un médcin plein d'amour qui nous frappe pour guérir les plaies de notre âme, et qui nous envoie quelques afflictions en ce monde, pour nous donner ensuite une éternelle félicité.

260. — Et, en vérité, qui n'aurait été navré de compassion en voyant le roi Manassès dépouillé de tous ses trésors et de son royaume, et privé de ce que les hommes estiment le plus, je veux dire sa liberté, et devenu esclave du roi des Assyriens, gémissant inconsolable sous le poids de ses fers? Et^, cependant, ce déluge de ma\heurs sous lesquels ce prince était

comme submergé, fut le plus grand bien dont Dieu pût combler ce monarque impie, parce qu'au sein de ses infortunes il rentra en lui-même, il détesta ses énormes iniquités, en fit une rude pénitence, et assura son bonheur éternel : Qui postquam coangustatus est, oravit Dominum. Deum suum, et egit pœniten' iiam valde coram Deo patrum suorum. ( ii ParaUpom. 35, 12). B est certain que si Dieu lui avait donné l'empire de Tuniver*^ il ne lui aurait pas accordé un aussi grand bienfait qu'il le fit en le réduisant aux dernières misères temporelles.

261 . — Qui aurait pu voir d'un œil sec ce Naaman, général de l'armée de Syrie, si grand aux yeux de son souverain, et couvert d'une gloire sans pareille. Naaman vrinceps militiœ régis Syriœ erat vir magnus apud dominum suum et hofioratus: per illum enim dédit Dominus salutem Syriœ. Erat autem vir fortis et dives, mais, continue le texte sacré, sed leprosus, couvert d'une lèpre qui dévorait tout son corps des pieds à la tête. (iv. Regum 5, 1). Il semblait que tant de grandeur et tant de gloire avec un mal si fâcheux pour lui-même, et si dégoûtant pour les autres, en faisaient un objet digne de la plus grande pitié. Et pourtant de cette maladie si rebutante résulta le plus grand bien. Car ayant été guéri complètement par le prophète Elisée, qui lui avait enjoint de se baigner dans le Jourdain, il eut le bonheur de connaître le vrai Dieu, et abjura toutes les divinités mensongères qu'il avait auparavant adorées avec un zèle si déplacé : Vere scio quod non est alins Deus in universa terra nisi tantum in Israël : ISon faciet ultra servus tuus holocaustum, aut victimam aliis, nisi Do?nino.

262. — Qui n'eût regardé comme le plus infortuné des hommes ce misérable paralytique qui était resté trente-huit ans sur les bords de la piscine probatique , semblable à un roseau que le vent agite sur les rives d'un fleuve, sans que pendant un si long temps il se trouvât une main assez généreuse qui, en temps opportun, le poussât par pitié dans cette piscine salutaire , réduit à gémir sans cesse sur son infortune, et à répéter continuellement cette plainte , hominem non habeo. (Joann. 5). Je n'ai pas d'homme qui me pous.^e dans la piscine. Et pourtant ce mal funeste lui procura le plus grand bonheur qui pût lui arriver ; puisque le long retard de sa guérison le fit jeter aux pieds du divin Sauveur, qui non-souli^ient guérit son corps , mais délivra son âme d'une maladie bien

plus grave, je veux dire de ses péchés. Je pourrais citer un nombre immense d'antres faits qui prouveraient clairement que tout ce que Dieu veut, ou permet par rapport à nous, tourne à notre plus grand bien, quoitpic notre faible inlelligence et notre jugement borné nous le fassent souvent regarder comme un mal. 263. — On doit ici remarquer la témérité de certains hommes qui, accablés d'infortunes, se plaignent de Dieu et se livrent quelquefois à ces impertinents murmures : Aux uns tout, aux autres rien. Aux uns beaucoup d'enfants , aux autres pas un seul. Aux uns une santé robuste, aux autres un état continuel de maladie. Aux uns la prospérité, aux autres la ruine. Puis en voyant les pécheurs nager au sein de l'abondance, ils vont jusqu'à proférer ces horribles blasphèmes : Pour être heureux en ce monde, il s'agit d'être impie..., et ils taxent Dieu d'injustice et d'iniquité dans la distribution de ses dons. On peut dire de ces téméraires ce que disait saint Augustin des Juifs acharnés contre le divin Rédempteur, et leur appliquer avec bien plus de raison ces paroles : His omnibus ciiraUonibus ejus ingrati, tan» qiiam milita febre frenetici , insanientes in medicum qiii venerat curare eos. cogitaverunt consiliian perdendi evin. {InPsalm. 63). On peut dire d'eux que, semblables à des frénétiques exaspérés par la fièvre de leurs passions, ils se mettent en fureur contre le céleste médecin qui les afflige pour les guérir, et qui leur cause quelque souffrance pour leur rendre la santé et leur procurer le bonheur éternel. Mais, parce que ces mortels arrogants, par d'aussi audacieux propos , lèvent leur front su[)erbe contre Dieu , ne considérant les dispositions de la Providence qu'avec des yeux de chair et jamais avec ceux de la foi bien plus purs, il faut les convaincre par des exemples capables de .es impressionner vivement.

264. — Qu'ils considèrent donc ce riche avare qui avait pour demeure un somptueux palais , tantôt assis à une tablp couverte des mets les plus exquis, tantôt assis mollement cou ché sur un lit de plumes , tantôt se promenant au milieu d'un parterre délicieux , suivi d'une foule de serviteurs pompeuse* ment vêtus. Qu'ils tournent ensuite leurs regards sur ce mal< heureux infirme qui est couché sur la porte de ce palais, n'étant couvert que de lambeaux, presque nu, rongé de plaies, et ce qui est encore plus digne de remarque, n'ayant pasile quoi les panser et réduit à les laisser lécher par des chiens , n'ayant pas une

miette de pain à manger et sans espoir d'en obtenir de la part de ce riche avare. Qu'ils prononcent maintenant sur le sort de ces deux hommes et qu'ils décident auquel des deux ils voudraient ressembler, du riche ou du mendiant. Ils vous répondront sans hésiter : C'est le sort du riche, parce qu'il est heureux, tandis que le pauvre est plongé dans la misère. Apprenez cependant, ô hommes imprudents, que vous avez formé un jugement très-mal fondé et que vous avez commis une grande erreur , car ce riche au milieu de ses splendides festins est le plus infortuné des deux ; car cette opulence , ces délices , ces splendeurs l'ont précipité dans un malheur éternel et ont été pour lui autant de pièges où il s'est laissé prendre. Ce pauvre, dont vous déplorez le sort, est l'heureux Lazare pour lequel tant de misères ont été les clefs d'or qui lui ont ouvert les portes du paradis. Le bonheur d'ici-bas fut donné au riche pour son châtiment. L'indigence, les plaies, les douleurs furent des dons que le Seigneur daigna accorder à Lazare , comme autant de gages du bonheur qu'il lui réservait. Et en effet, Abraham s 'entretenant avec le mauvais riche plongé dans les abîmes de l'enfer lui disait : Fili, recordare quod recepisti bona in vita tua , Lazarus auiem mala. {Lucœ 16, 25). Mon fils, souvenez-vous que vous avez surabondamment reçu des biens temporels par lesquels Dieu a voulu récompenser quelques bonnes œuvres, afin de punir ensuite éternellement l'intempérance de vos festins et la somptuosité de votre luxe. Mais Lazare fut doté sur la terre des plus grandes infortunes, pour que ces humiliations d'ici-bas fussent compensées dans le ciel par d'éternelles joies. Qu'avez-vous maintenant à répondre, vous qui vous plaignez de Dieu ? Est-ce que les tribulations dont vous vous attristez ne sont pas de véritables biens, si vous savez les prendre en vous conformant comme vous le devez, à la volonté de Dieu ? Et les biens dont vous êtes jaloux, quand ils sont possédés par d'autres, ne seraient-ils pas peut-être pour vous de véritables maux qui vous conduiraient aux malheurs les plus déplorables ? Soumettez-vous donc en paix aux dispositions de la providence qui n'a rien tant à cœur que votre vrai bien.

265. — Mais comme c'est une vérité qui, malgré son incontestable certitude, répugne au témoignage de nos sens, et qu'elle n'est jamais bien cdmprise par les hommes charnels , je veux la mettre sous les yeux de ceux-ci d'une manière encore plui

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