CHAPITRE V
OIV Y PRÉSENTE UN AUTEE MOTIF DE L'CTILITÉ QU'iL Y A POUR NOUS PE AGIS CONFORMER A LA D1\I\E VOLUiNTÉ, c'eST QUE DE CETTE CONFORMITÉ DÉCOULE POUB NOUS LE BONHEUR DE LA VIE.
267. — L'homme ne peut vivre heureux ici-bas si ses désirs et sa volonté ne sont point complètement satisfaits, parce qu'une seule chose qui s'oppose à ses désirs suffît pour jeter son cœur dans le trouble et l'agitation, et le remplir d'amertume et de mécontentement. Que manquait-il à ce fier Aman pour vivre heureux et tranquille ? Il était après le roi Assuérus le premier personnage de l'État, et il était au-dessus de tous les grands du royaume. D possédait des richesses en abondance, sa famille était nombreuse, il regorgeait d'honneurs et de délices, sa puissauce n'avait pas d'égale. Il lui semblait pourtant qu'il ne possédait rien. Et pourquoi ? Peut-être un ennemi en voulait à sa vie, peut-être un émule jaloux cherchait à le supplanter dans
ses grandeurs ? Rien de tout cela. C'était uniquement parce que Mardochée, homme étranger, assis sur le seuil du palais d'Assuérus, ne lui donnait aucune marque de respect. [Non gli faceva di capello.). Aman ne rougissait pas d'en faire l'aveu de sa propre bouche: Et cum hœc omnia habeam, nihil me habere puto , quamdiu videro Mardochœum judœum sedentem anfe fores regias. {Esther. 5, 13). Ce seul manque d'hommage suffisait pour lui causer plus d'amertume que ne lui procurait d'honneur tout un royaume qu'il avait à ses pieds.
268. — Aman n'est pas le seul, qui, pour l'absence d'une seule chose qu'il désire, soit malheureux, mais il en est tout autant qu'il y a d'hommes sur cette misérable terre. Interrogezles tous, et vous verrez que tous se diront mécontents, parce qu'ils sont privés d'une chose qui est l'objet de leurs désirs. Celui-ci est riche, mais il n'est pas noble; celui-là est noble, mais les richesses lui manquent pour soutenir l'honneur de son rang. L'un possède d'abondantes richesses , mais la santé lui manque pour en jouir. L'autre a la santé , mais il est privé de biens pour lui procurer les j'ouissances de son tempérament vigoureux. Celui-ci vit fort paisiblement dans l'intérieur de sa demeure , mais au dehors il a un ennemi qui vient à la traverse de son avancement. Celui-là n'a point d'ennemi acharné à sa perte, mais une femme revêche et des enfants insoumis, lui rendent amère l'existence. En un mot , il n'en est pas un seul parmi les gens du monde qui vive pleinement satisfait, car il n'y en a pas un dont tous les désirs soient comblés.
269. — A qui donc , parmi ceux qui voguent sur cet océan de misères, serait-il donné d'arriver au port de la véritable félicité? A oelui-là seul qui voudra se conformer en toutes choses à la volonté de Dieu. La raison en est évidente. Nulle chose ne peut arriver qu'autant que Dieu la veut, de la manière dont nous l'avons déjà dit. Donc , rien ne peut arriver à la personne spirituelle désireuse de faire la volonté divine, qui ne «oit conforme à sa propre volonté , puisque Dieu voulant tout ce qui lui arrive , rien ne peut lui arriver contre son gré. Elle est donc en tout point satisfaite de tout, et de tout sans exception elle est pleinement contente, et une paix intérieure inonde son âme , cette paix qui constitue tout le bonheur de notre vie. C'est pourquoi saint Dorothée, nous dit fort sagement, qu'il li'y a pas d'autre moyen de faire notre volonté propre au sein
d'un calme inaltt^rable, que de se iléitouiller totalement de nctre volonté, pour nous soumettre à celle de Dieu. Et sic nolentes propria f/ïexplere voluntutem, invenimurillain scmperexplevisse. {Doctr. 9).
270. — Il faut joindre à ce qui vient d'être dit cette autre considération, c'est que les peines du corps et celles de l'àme, qui seules peuvent troubler notre bonheur, deviennent, par ce moyen , pleines de douceur et de charme pour celui qui est attentif à faire la volonté de Dieu. Car l'amour dont la personne spirituelle est animée pour Dieu, lui fait trouver de la joie dans tout ce qui plaît à Dieu, dans tout ce que Dieu veut. Et si elle voit que la volonté de Dieu se manifeste dans les afflictions qu'elle éprouve, elle est joyeuse dans ces mêmes afflictions. Quand elle voit la volonté de Dieu dans les douleurs qui la visitent quelquefois, ces douleurs deviennent pour elle de vrais plaisirs. De là se forme un mélange de plaisirs et de peines, et comme une sorte de liquide aigre-doux, qui flatte par sa saveur le palais de l'âme aimante, si l'on peut ainsi parler; et il s*en suit, qu'en souffrant on ne souffre pas, et que les souffrances ne peuvent pas troubler le calme de cette âme, et porter atteinte à sa félicité. Les apôtres, traînés comme coupables devant les tiibunaux, accusés de crimes, devaient assurément être sensibles à cette ignominie. Mais néanmoins ils se réjouissaient, ibant gaudentes a conspectu concilii. Pourquoi cela? Parce que leur amour pour Jésus-Christ les rendait tout joyeux de faire sa volonté et de satisfaire leur propre inclination, et ils savaient trouver tout cela dans leur patience à supporter ces injures: quia digni habiti sunt pro nomine Jesu contumeliam patU (Act. 5, •il). Les martyrs étendus sur les chevalets, accablés de foups de verges, déchirés par des lanières de fer, sentaient bien certainement l'acerbité de ces tortures, car ils n'étaient pas insensibles comme des blocs de marbre, mais pourtant ils en étaient dans la jubilation, et allaient jusqu'à reprocher aux tyrans leur lenteur à les tourmenter, pour les rendre encore plus inhumains et plus impitoyables , tant était grand le plaisir qu'ils éprouvaient à soufirir pour leur Dieu. C'est ainsi que les âmes qui se conforment à la volonté de Dieu , en voyant que leurs adversités et leurs tribulations sont des décrets du Trèsiiaut, et que la main bienveillante de Dieu les leur envoie, s'en réjouissent intérieurement et changent en plaisk leurs tribu-
lations. C*est alors que se vérifient ces paroles du Sage, dans le livre des Proverbes , où nous lisons que rien n'est capable de porter le trouble dans l'âme du juste, ni de troubler la paix de son cœur. Non contristabit justum quidquid ei accident. {Proverb. 12 , 21 ). De là vient que les justes sont plus beureux , quand ils souffrent , que les mondains quand ils goûtent leurs plaisirs.
271 . — On lit dans l'histoire des moines de Giteaux, qu'un frère convers s'enfuit par trois fois du monastère de Glairvaux, et par trois fois fut ramené par saint Bernard dans ce saint cloître, avec une bonté pareille à son obstination. La troisième fois enfin, touché vivement des paroles et exhortations du Saint, il prit la résolution de n'être pas seulement religieux par l'habit, mais encore par une conduite régulière. Use livra à une observance très-parfaite de sa règle , à un zèle infatigable pour l'oraison, et à une sincère pénitence de ses anciens égarements. Dieu voulant l'élever au plus haut degré de la perfection, le frappa d'un ulcère gangreneux. Ses chairs tombaient en pourriture , elles étaient rongées par les vers qui lui causaient des douleurs inouïes, et sa vie n'était qu'une longue mort. Il sortait de cet ulcère des odeurs tellement fétides, que personne ne pouvait approcher de son Ut, sans dégoût et sans horreur. Malgré cet afîreux état, il se conformait si parfaitement à la volonté de Dieu au milieu de ses souffrances horribles, qu'il ne s'occupait que d'en rendre grâces à Dieu du fond de son cœur , comme de la plus grande faveur qu'il lui fût possible de recevoir de ses mains généreuses. Plus son corps était dévoré par les douleurs et plus son visage était serein , plus sou âme nageait au sein des consolations. Cependant, la gangrène finissant par s'étendre sur tout son corps, les faiblesses devenant plus fréquentes, il fut réduit à l'agonie. Chacun croyait qu'au moins en ce moment suprême le malade ferait entendre quelques soupirs, que quelque gémissement s'échapperait de sa bouche, et que la violence de ses douleurs lui tirerait quelques larmes des yeux. Mais ce fut tout le contraire. En ce dernier instant de sa vie, il se mita chanter d'une voix si douce, que les moines, charmés de cette suave mélodie, accoururent tout stupéfaits à sa cellule, se réunirent autour de son lit, remplis d'étouncment à la vue d'une telle allégresse au sein des plus vives douleurs. C'est au milieu de ces chants et de celte jubilation , qu'il rendit le der-
nior soupir. Il niôrita que saint liiiiiartl, en ce jour nn'iiK! , prouoiu'àf un seruion ou plutôt un pauéf^yriiiue, dans le(;util ij exalta sa ]vatience hôroïcine et sa t-ouionnilé à la vulonlé du Soigneur. Saint Paul s'exprime bien, en disant que Diliycntibus Deitm omnia cooperantur in bonum. {Ad Rom. 8, 28). Tout, pour quieonque aime Dieu, même les afflictions et la mort, tourne à bien; parce qu'en aimant Dieu, on se repose dans sa volonté en tout ce qui peut arriver de fâcheux et de désolant, et qu'on trouve partout le contentement, la paix et la tranquillité
272. — Je ne puis m'empêclier de rapporter, à ce sujet, un trait que je me souviens d'avoir lu relativement à une dame dont la beauté frappait les regards du monde, mais dont la grande vertu enchantait davantage les yeux du Seigneur. Cette pcu'sonne fut pareillement éprouvée de Dieu par un ukère dégoûtant qui, la consumant peu à peu, en fit un objet difforme et repoussant. Personne ne pouvait la regarder sans verser des larmes, car ou la voyait si contrefaite que, quand on se rappelait son ancienne beauté, on ne pouvait se défendre d'un sentiment de pitié. Mais entièrement satisfaite de ce que Dieu avait opéré sur sa personne elle l'en remerciait tendrement au fond de son cœur, et avait coutume de répondre, par un sourire, à ceux qui la plaignaient. L'évèque lui fit une visite, et, en la voyant il ne put se défendre de pleurer, tandis qu'elle ne put s'empêcher de sourire. Le prélat était dans l'étonnement de la voir gaie au sein d'une telle affliction; mais elle ne s'étomiait pas moins qu'on la plaignit à l'aspect d'un mal aussi affreux. Après quelques instants de ce double étonnement, la dame rompit le silence et questionna le prélat sur ce qui excitait sa commisération. 11 répondit : Parce que je me sens tout ému de Vous voir riante dans un état aussi déplorable ; it il ajouta ; et pourquoi riez-vous ? Je ris, reprit la dame, parce que j'ai un juste motif. Si un prisonnier avait été jeté dans une prison étroite et obscure par son prince, en vertu d'une sentence définitive qui l'y confinerait à jamais, ne se réjouirait-il pas s'il voyait tomber, pièce par pièce, les murs de son cachot 11 en serait certainement ainsi, par^e qu'il se verrait à la veille de retrouver sa liberté. Or, voilà justement ce qui m'arrive Mou âme est emprisonnée dans mou corps, comme dans un étroit cachot, et je vois que ce corps tombe tous les jours en ruine.