CHAPITRE VI
4)N Y DÉDUIT DES ENSEIGNEMENTS PRÉCÉDENTS QUELQUES CONSt* QUENCES PaATIQUES.
274. — Dans les chapitres précédents nous avons démontré que Dieu mérite infiniment que sa volonté soit accomplie, à cause de l'amour immense dont il est digne, et qu'd a droit à celte soumission en qualité de notre créateur, de notre rédempteur,
de notre jx^re otdc notre ami. On doit conclure de cela que voloulé de l)i»'U iloil élreacooiuidie, non-seulement en tiille circonstance voulue à notre choix, mais absolument eu Ujut ce qui (k^peud de nous. On doit en inférer encore cette autre vérité : outre le droit qu'il a d'exiger notre soumission, en tout, parce qu'il la mérite , c'est qu'il s'agit aussi de notre bonheur ici-lxis qui dépend de cette conformité; car il suffît de ne pas soumettre notre volonté sur un seul point, pour troubler notre paix et notre félicité. C'est pour([uoi nous devons nous eflorcer de conformer notre volonté à celle de Dieu en toutes choses, en santé comme en maladie, dans l'abondance comme dans la pénurie, au milieu des honneurs comme au milieu des afiroiits, dans l'acquisition des biens comme dans leur perte, dans le chaud comme dans le froid, dans la prospérité comme dans l'adversité, en un mot, en toutes choses bonnes ou mauvaises.
275- — Nous allons citer, comme un exemple pratique de cette conformité, un trait que raconte Taule r, et qui est rapporté par le père Nieremberg, dans son livre de la] Vie divine, {Cap. 16). Un théologien d'unéminent savoir, mais humble de cœur, ne se fiant pas à sa science, désirait rencontrer quelque serviteur de Dieu bien versé dans celle de la perfection, afin de connaître le chemin de la vérité. Après avoir demandé au Seigneur cette grâce, pendant huit ans entiers, il entendit une voix qui lui disait : « Sors sur le portique de l'église, et là, tu rencontreras un homme qui t'enseignera le chemin de la vérité. B A ces paroles, le théologien se hâte de se rendre à cette invitation, et va an vestibule de l'église où il trouve un mendiant couvert d'habits en lambeaux, pieds nus, les cheveux ^n désordre et d'une figure pâle et exténuée. Il se mit à l'interroger, et ses réponses lui firent comprendre que cet homme était rempli d'une sagesse céleste, et qu'il ne pouvait pas trouver un maître mieux capable que lui de lui enseigner le chemin de la vérité qu'il désirait si ardemment connaître. Le lecteur pourra également l'apprendre en lisant le dialogue qui eut lieu entre le théulogien et le mendiant (1).
(1) Ici au lieu de traduire notre auteur italien, nous avons cru devoir nous servir d'une traduction très-bien faite quidifïère, ilest vrai, un peu ûu texte italien, lequel, après tout, n'cat qu'une traduction. (J -B.-E.-P.)
Le théologien sortit, et, trouvant un mendiant dont les pieds étaient disloqués, couverts de boue, et dont les vêtements ne valaient pas trois oboles, il le salua en ces termes:
— Que Dieu vous donne un heureux jour !
Le Mendiant : Je ne me rappelle paà en avoir jamais eu de malheureux.
Le Théologien : Que Dieu vous accorde un sort prospère. Pourquoi parlez-vous ainsi?
Le Mendiant : Je n'ai jamais été mécontent de mon sort.
Le Théologien : Eh! bien, que la félicité vous accompagne. Mais que signifie votre discours ?
Le Mendiant : La félicité m'a toujours suivi.
— Que Dieu vous sauve, répondit le théologien. Expliquezvous plus clairement, je ne vous comprends pas.
— Je le ferai volontiers, reprit le mendiant. Maître, vous me souhaitiez un heureux jour, et je n'en ai jamais eu de mauvais. Quand la faim me presse, je loue Dieu. Si j'endure le froid, si la pluie, si la neige, si la grêle tombent sur moi, je loue Dieu. Si le ciel est serein, si les orages le troublent, je le loue encore ; si je suis misérable et méprisé, je le loue toujours. Et ainsi, je n'ai jamais eu de jours malheureux.
Maître, vous me souhaitiez un jour prospère, et j(! vous ai répondu que j'étais toujours content de mon sort. Je sais que je vis avec Dieu , je suis donc assuré que tout ce qu'il fait ne peut être que pour le mieux. Ainsi tout ce qu'il veut, tout ce qu'il permet qu'il m'arrive, que ce soit agréable ou fâcheux, plein de douceur ou d'amertume, je le reçois avec joie de ses mains, comme un présent parfait. Je suis donc toujours satisfait de mon sort.
Enfin, maître, vous souhaitiez que la félicité m'accompagnât toujours et je vous ai répondu qu'elle ne m'avait jamais abandonné. Je me suis attaché à la seule volonté divine, et en elle j'ai si complètement transformé ma volonté propre, que tout ce qu'elle veut, je le veux aussi. Comment pourrais-je alors perdre la félicité?
Le mendiant se tut. Le théologien poursuivit l'entretien.
— Que diriez-vous, lui demanda-t-il, si la Majesté divine voulait vous plonger dans un abîme ?
— Si elle voulait me plonger dans un abîme, reprit vivement le mendiant, n'aurais-je pas mes deux bras pour l'embrasser?
L'un pst riiimuliti^: par lui, 'y m'attHcliemis à la très-?nînfe lumiaiiito dt\ iiuui Sauveur; l'autre est l'auicjur, (jui m'unirait à sa divinité, et ainsi mou Dieu descendrait avec moi jusqu'au fond de cet abime, qui deviendrait le Ciel, puisque Dieu s'y trouverait.
Le llii'ologien comprit que la vraie soumission de la volonté et riiuiuilité profonde sont la voie la plus courte pour aller à Dieu.
Interrogeant encore le mendiant, il lui dit: — Quand avez-vous trouvé Dieu ?
Le Mendiant : Quand j'ai quitté toutes les créatures. Le Tuéologien : Où Dieu se plaît-il?
Le Mendiant : Dans les cœurs purs et deins les hommes de bonne volonté.
Le Théologien : Qui ètes-vousî Le Mendiant : Je suis roi.
Le Théologien : Où est votre royaume?
Le Mendiant : Dans mon âme. J'ai appris à gouverner mes sens extérieurs et mes puissances intérieures de telle sorte, que tous les sentiments et toutes les forces de mon âme me sont soumises. Je préfère mon royaume à tous les empires de ce monde.
Le Théologien : Qui vous a conduit à cette perfection? Le ]\1endiant : Le silence, les méditations élevées et l'union avec Dieu. Dans tout ce qui était inférieur à Dieu, je n'ai pu trouver le repos. Mais j'ai trouvé mon Dieu, et en lui j'ai le repos et la paix éternelle. Amen (1).
Que le lecteur apprenne donc de ce mendiant, dont les vêtements du corps sont en un si mauvais état , mais dont l'âme est ornée de si belles vertus, l'art qu'il doit mettre en œuvre pour rendre chacun des jours de son existence plein de bonheur et de joie. Cet art consiste uniquement à chercher dans tout ce qui nous arrive de conforme ou de contraire à notre goût, soit agréable, soit fâcheux, la volonté de Dieu, et â s'y conformer.
(1) Ici se termine la traduction empruntée. L'auteur italien a ùivisé, selon sa coutume, ce t'hait en numéros d'ordre, qui sont : 276, 27 7, 278, 279, 280, 281, 282, «83, 284, 285 et 286. Nous traduisons la fin de ce a" italieu pour arrrivcr au □• 287 iJ.-î^.-E.-P.)
287. — Mais il faut bien observer que, de cette conformitét on ne doit excepter la moindre petite chose, la plus indifïéreute en apparence. Premièrement, parce que, pour aussi minime que soit la chose à l'égard de laquelle notre volonté se révolte contre celle de Dieu, cela suffit pour nous jeier dans l'inquiétude et pour nous empêcher de goûter ce bonheur terrestre dont j'ai parlé dans le chapitre précédent, et qu'éprouvait cet heureux mendiant. Deuxièmement, parce que, pour aussi minimes que soient les choses qui entrent dans la disposition de la Providence à notre égard, on ne doit pas considérer comme un petit mal la rébellion contre sa volonté et le peu de soin de s'y conformer, comme on y est tenu. Si un prince de la terre donnait à l'un de ses pages un ordre, n'importe lequel, même pour une chose de la moindre importance, comme par exemple de ramasser sur le parquet une épingle, il est bien certain que, toute minime qu'est cette chose , la désobéissance de ce serviteur n'est pas pour cela si minime qu'on le penserait, puisque c'est une résistance à la volonté du maître, et un refus de soumission. A plus forte raison ne devra-t-on pas considérer comme un petit mal dans une créature le refus de soumettre sa volonté à celle du Roi du ciel . au monarque de l'univers , encore que ce qu'il nous demande soit par lui-même de légère importance.
288. — Nous devons en ceci nous montrer d'autant plus circonspects, que souvent Dieu punit en ce bas monde avec plus de rigueur une petite désobéissance à sa volonté, qu'une infraction plus grave. Qui jamais aurait pu croire que pour un adultère et un homicide , Dieu ne punirait David que par la mort d'un enfant? Et puis aurait-on pensé que pour un petit accès de vaine gloire dans Ténumération de ses sujets. Dieu frapperait de mort soixante-dix mille personnes ? Aurait-on pu croire que Dieu laisserait impuni dans la personne du grand-prêtre Aaron, l'horrible scandale dont il se rendit coupable en laissant son peuple prostituer ses adorations devant le veau d'or, et en favorisant cette impiété, et puis, que pour un petit défaut de foi en frappant le rocher d'où devait jaillir une eau abondante pour désaltérer le peuple , son frère, Moyse, serait exclus de la terre promise ? Qui n'est saisi d'étonnement en voyant le pieux roi Josias, après avoir ruiné dans tout son royaume les temples des idoles, renversé leurs statues, brûlé les bois sacrés, mis à mort
les prêtres de ces divinités meusongères; après avoirfait ri;fleurir le culti' du vrai Dieu dans le temple rciidu à sou aniicu «!!tlat j après être ri'veiiu ù IMeu de. tout sou cunir et de tout sou esprit, et avec toutes les puissances de son âme, tellement qu'il n'y eut jamiùs avant ni après lui, aucun roi qui montra plus de zèle pour l'observance de la loi deMoyse, comme le dit formellement le texte sacré : Simi/is illi non fuit ante eum rex, qui revertcrelur ad Dominum in omni corde siio, et in tota anima sua, et in nniversa virtute sua, juxta omnern legem Moysis, neque posi eum surrexit similis illi. (4. Rcg. 23, 25). Qui , dis-je, n'est pas saisi d'étonnemeut en le voyant puni d'une mort précoce pour n'avoir pas assez sérieusement ajouté foi à ce qu'un roi étranger et barbare lui annonçait de la part de Dieu ?
289. — D'autre part, nous ne devons pas ignorer que diverses personnes ont reçu de Dieu des faveurs particulières, en récompense de quelques bonnes œuvres de très-petite importance. S'il faut en croire les histoires ecclésiastiques , saint Grégoire le Grand fut élevé sur la chaire de saint Pierre pour avoir fait plusieurs fois l'aumône à un pauvre qui l'importunait. Pierre Telonario, pour un pain donné de mauvais gré à un mendiant, non-seulement mérita de faire son salut, mais arriva à un très-haut degré de perfection. Dieu, de temps en temps, permet des événements de ce genre pour nous faire comprendre combien il attache d'importance à notre conformité à sa volonté dans les choses minimes, puisque de l'accomplissement de cette volonté divine peut résulter quelque grand bien, et que de sa transgression peut tirer sa source quelqu'un des maux considérables qui nous affligent. Il ne suffît donc pas de se conformer à la volonté de Dieu dans certaines circonstances graves, comme le seraient des pertes de fortune , de santé, de réputation , de parents ou d'amis très-chéris ; mais cette conformité , s'il est permis de le répéter encore, est indispensable dans les plus petits accidents qui surviennent dans la journée ; par exemple, àroLcasion d'une parole piquante, d'une plaisanterie qui déplait, d'une tracasserie causée quelquefois par une simple mouche qui nous importune , des aboiements d'un cliien qui nous empêche de dormir ; dans un cas fortuit, tel que de se heurter contre quelque pierre , ou de se voir dans l'obscurité à cause d'une bougie qui s'éteint, ou de fiiire une déchirure à son vêtement par mégarde , ou bien encore de ce que la tempéra-
ture déplaît, parce que la pluie tombe trop longtemps, ou parce que la saison est sèche outre mesure , que l'air est chaud , ou humide , ou froid , et ainsi de mille autres circonstances qui habituellement nous affligent. La conformité à la volonté de Dieu dans ces petites tribulations n'est pas moins importante que dans les grandes afflictions , parce que ce sont des choses qi| surviennent à tout moment; et c'est ce qui fait que la confor' mité à la sainte volonté de Dieu , se façonne , pour ainsi dire , avec plus de facilité dans ces petites épreuves , et nous dispose à ne pas nous écarter de la volonté divine dans des choses Bérieusement fâcheuses et bien moins aisées à supporter.