‹ Guide ascétique (volume 2)Chapitre 36 sur 160 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ON T EXPOSE LE PRÉCEPTE DE LA. CHARITÉ ENVERS LE PROCHAIN, tt l'on y ENVISAGE CE QUI CONSTITUE CE PRÉCEPTE POUR ANIMER A 8A PRATIQUE.

297. — Nous ne rénéterons Bas ici ce que nous avons déjà dit avec le Docteur angéliqtie, savon* : que la charité envers le prochain entre aussi, quoique d'une manière secondaire, dans l'essence de la perfection chrétienne. Il suffit, eu ce moment^ d'exposer la raison pour laquelle la charité, qui nous fait airnc" nos frères, mérite une si grande estime, que c'est elle qui, c... grande partie, donne à nos âmes leur lustre et leur perfection . Co mérite se fonde, selon mon avis, sur l'estime singulière ue Dieu lui-même en fait, car il nous en a fait un précepte étr it et rigoureux, puis encore parce qu'il s'y sert d'expressions tout

à fait spéciales, et enfin ihutc que ce précepte nous a été imposé dans ime ciiconstance digue d'être conservée dans notre souvenir.

208. — Cependant, avant d'examiner les qualités particulières de ce précepte, dans lequel Dieu nous commande la cnarité, il faut en faire connaître l'essence et la valeur, et observer que la charité dont nous parlons n'est pas celle qui nous fait aimer notre prochain pour un motif de conformité de caractère, ou d'alliance de famille, ou de quelque avantage naturel dont nous le voyons doué. C'est, en ce cas, un amour vil et qui n'est d'aucune utilité pour l'acquisition du bonheur éternel. La charité est un amour du prochain qui prend sa source dans l'amour de Dieu, parce que celui-ci ne nous fait pas aimer le prochain pour lui-même, ni pour ses belles qualités naturelles, mais uniquement par rapport à Dieu. Nemo, dit saint Grégoire, cum quempiam diligit, habere se protinus caritatem putet , nUsi prius ipsam viin suœ dilectionis examinet. Nam d guis quemlibet amat , sed jjropter Deutnnon amat, caritatem non habet, sed habere se put at. {Homil. 38 in Evangel.). Que personne, dit le saint Docteur, par cela seul qu'il a de l'amour pour quelqu'un, ne se figure pas qu'il possède la charité; car si cet amour n'est pas eu regard de celui de Dieu, on peut croire qu'on a la charité, tandis qu'on ne la possède pas. Vt perfecta justitia, dit à ce sujet saint Bernard {De dilig. Deum), sit diligere proximum, Deum in cotisa habere necesse est; alioquin proximum pure diligere quomodo potest, qui in Deo non diligit ? Perro in Deo diligere non potest, qui Deum non diligit. Oportet ergo Deum diligi prius, ut in Deo diligi possit et proximus. L'amour pour le prochain, dit le Saint, doit, pour être parfait, c'està-dire surnaturel, être produit par l'amour de Dieu; en d'autres termes, il faut qu'on aime le prochain dans Dieu. Mais ceci ne peut avoir lieu si d'abord on n'aime pas Dieu, et si Ion n'aime pas le prochain dans la vue de cet amour de Dieu.

299. — Ces principes posés, je dis qu'il n'est rien qui prouve l'excellence de la charité envers nos frères et l'étroite obligation où nous sommes de la pratiquer, autant que le commandement rigoureux et formel par lequel Dieu nous l'impose d'une manière en tout poi't mémorable. Ei»visageous-le dans toutes Sés ch'coustances. En premier lieu , ce précepte est très-étroit.

puisane 'e Soi.^ucur nous l'a fait, comme le premier, comme \*t plus «rand de tous ses commandemeuts, comme un résumé de toulesa loi, comme un précis de tous les enseignements prophétiques, et comme un abrégé de toute notre perfection. C'est ainsi que nous l'affirme le divin Rédempteur dans saint Maifhieu ; Omnia quœcumque vultis nt faciant vobis hotnincs , et vos facile illis. Hœccst enim lex, et prophétie, [Matt. 1, 12). Aimez votre prochain de telle manière que vous fassiez à son égard tout ce que vous souhaitez qu'il vous fasse. En cela se trouve renfermée toute la substance de la loi et de la doctrine des prophètes. En un autre endroit, il dit plus clairement : Di' liges Dominum Dcum tuum ex toto corde luo, et in iota anima tua, et in tota mente tua. Hoc est maximum et primum rnandatum. Secnndum autem simile est huic: Diliges prcximum tuum sicut te ipsum. In his duobus mandatis universa lex pendet, et prophetœ. [Matth. 22, 37 et seq.). Aimez votre Dieu, dit Jésus- Christ, de tout votre cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit. C'est là le premier commandement et le plus grand de tous. Le second commandement est semblable au premier : Aimez votre prochain comme vous-même. Sur ces deux préceptes, comme sur les bases fondamentales de notre sainte religion, s'appuie toute la loi et reposent toutes les prédictions des prophètes. Si donc ce précepte est le principal duquel tous les autres tirent leur force obligatoire , il faut bien dire que parmi tous les commandements qui nous sont imposés, il occupe la première place.

300. — Secondement, c'est un précepte très-rigoureux, car il nous est imposé sous peine de mort. Qui non dilicjit maurt in morte. [\ Joann., 3, 14-), Quiconque n'aime pas son prochain, est mort aux yeux de Dieu, Et saint Augustin ajoute qu'il est mort, non-seulement parce qu'il reste frappé d'un péché mortel, mais encore parce qu'il implante dans son cœur la rocine de tous les pécliés : Hœc si non tenetur {ncmpe caritas) et grave peccatum est, et radix omnium peccaloruw. [Tract. 4, in i Joann., 3). Il s'ensuit que de même qu'un homme mort ne peut faire aucun acte propre à la vie, de même \\\\ liommu dépouillé de la chariti'; est incapable de faire un acte de sainteté qui soit méritoire pour la vie étiTucllc. Les sacrifices euxmêmes qui sont cepi'uilifiit des actes religieux et des pratiques spéciales de culte, ne sont point agréables à l);ou, si la chanté

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n'en pst pas l'Amo. En clTff, Jcsus-i lliiist nous dit qnn quiconque approche de l'autel pour présenter ses offrandes au Très-Haut, s'il se souvient qu'il garde quelque rancune contre le prochain, doit d'abord se réconcilier et ensuite accomplir son sacrifice, lar sans cela son sacriGce ne serait pas accepté comme provenant d'une Ame frappée de mort et comme changée en cadavre {incar/flfr /•//«) aux yeux do Dieu . puisqu'il aurai t transgressé le précepte de la sainte charité. Si offeis mnnus timm ad altare, et ibi recordatus fueris, quia fratcr tuus habet aliquid advcrsum te, relinque ibi nntnus tintm ante altare, et vadeprius rcconciliari fr.atri iuo. \!Uatf/i.,^, 23). Parce qu'en réalité Dieu accueille avec plus de ?omplaisance le sacrifice de la charité que l'immolation de toute ispèce de ^^ctimo et tout holocauste, et c'est ce que disait le scribe, dont Notre-Soigneur approuva la sagesse : Diligera proximum tanqnam seipsum majus est omnibus holocautotnatibiis et sacrificiis : Jcsus autem videns, quod sapienter respondisset ait illi : ]\on es longe a regno Dei. [Marc, d2, v. 33, 34).

301 . — Ici me vient fort à propos ce fait prodigieux que raconte Thomas à Rompis. Un jeune homme assistant à la messe ne voyait point la sainte hostie. Il craignit d'abord que cela ne provint de la faiblesse de sa vue, ou de l'éloignement où il se trouvait de l'autel. Il se rapprocha donc du prêtre qui célébrait. Mais tout cela fut inutile, car, malgré sa proximité, il ne put parvenir à voir la sainte hostie dans les mains du célébrant. Ce fait prodigieux se renouvela pendant deux ans entiers, au bout desquels le jeune homme conçut enfin une grande inquiétude de conscience, et alla se jeter aux pieds d'un confesseur savant et discret, et lui découvrit cet étrange événement. Le confesseur, après l'avoir soigneusement questionné, décou^Tit que ce jeune homme nourrissait contre son prochain une rancune invétérée, et qu'il n'avait pas voulu, pendant un si long espace de temps , hii pardonner. Mon fils, lui dit-il, je vois que vous nournst.jz au fond de votre cœur une animosité obstinée contre votre prochain, et c'est la raison pour laquelle la sainte hostie se dérobe à vos regards , car, vous trouvant dépourvu de charité , Notre- Seigneur veut, par ce miracle, vous faire comprendre que vous n'avez aucune part au mérite du saint sacrifice, quoique vous y ossislicz. Celui-ci, pénétré de componction, pardonna de bon t î-r, et promit de ne plus vouloir se venger des injures qu'il uvoii icriies. L(; cl^uferstJur, le voyant dans de bonnes disposif. lY, 14

tion?, lui donna l'absolution. Ce pénitent quitta donc le saint tribunal, et alla entendre la sainte messe. Il vit alors, comme les autres assistants, l'hostie sainte dans les mnins du célébrant. C'est ainsi que Notre-Seigneur voulut fournir à ce jeune homme €t à nous aussi une preuve convaincante de cette vérité : qu'on approche inutilement de l'autel pour y sacrifier ou pour s'y rendre participant du sacrifice , si d'abord, par une réconciliation sincère^ on ne recouvre pas dans son âme la charité qu'où avait perdue, puisque Dieu préfère cette vertu aux offrandes et à tous les sacrifices : Diligere jjroximuin majus est omnibus sac ri fiais.

302. — Ce que je viens de dire des sacrifices s'applique également à toutes les autres œuvres ; elles ne peuvent être saintes si la charité ne les accompagne , car saint Grégoire dit qui; cette vertu est la racine de toutes les bonnes œuvres surnaturelles , dans le même sens que saint Augustin déclare que l'absence de la charité est la racine de tous les maux. Ce doctevir, développant sa pensée, compare les bonnes œuvres aux rameaux d'un arbre verdoyant, et il dit que, de même que ces r imeaux proviennent de la racine, de même les bonnes œuvres naissent de la charité, et que, comme les rameaux séparés de la racine perdent leur verdure et se desséchent, de même aussi les bonnes, oeuvres, séparées de la chaiùté, perdent leur mérite et demeurent infructueuses pour l'éternité. Ut enim multi arboris f-ami ex una radiée prodeunt , sic multœ virtutes ex una carilate generantur. Nec habet aliquid viriditatis ramus boni operis , si non permanent in radiée carilatis. [Hom. 27, in EvangeL). Je sais que notre saint Docteur parle ici principalement de la charité envers Dieu, mais comme l'habitude de cette vertu ne diffère pas de la charité envers le prochain , ces paroles conservent toute leur valeur. Le lecteur doit donc voir avec quelle rigueur Dieu nous a commandé l'amour envers notre prochain, puiscpie, de la transgression de ce précepte, résulte, pour l'âme, r.ne mort funeste, qui la rend inhabile à tout acte de sainteté qui puisse mériter réternelle béatitude.

303. — Troisièmement, c'est un commandement très-exprès, puisqu'il nous a été fait en termes singulièrement formels et ;)récis par le suprême législateur. Elle est très-cerlaincuient digue d'une réfiexion toute spéciale, cette parole du divin llédempteur: Hom est prœceptian meum, ut dilicjatis invicmi. {Joann. 15, 12). C'est mon couynaudement que vous vous aiunez

d'un amour réciproque. Mnls quoi? No sont-ce donc pas des pré- ^"ptos du Seigi.our, tous les commandemt'iits que Dieu nous fait dans le décalogue? Ne sont-ce pas des préceptes de Dieu , du moins médiats, les onlonniiuces que nous impose la sainte Église en vertu de laiitorité (pi'elle a reçue de Dieu? Pourquoi donc Jésiis-Christ appolle-t-il seulement son précepte l'amour du prochain? La raison en est évidente, car c'est le précepte qu'il a le plus à cœur et celui dont il presse le plus vivement l'observation. Cette manière de parler ressemble au langage d'un prince qui dirait : Mou œuvre de prédilection, c'est de taire du bien ; ma gloire consiste à pardonner. Il ne voudrait pas faire entendre, en s'exprimant ainsi, qu'il borne à cela toute sa vertu, mais seulement, que, de toutes les vertus, c'est celle qu'il préfère et qui lui est la plus chère. De même, le Seigneur, par ces expressions, veut nous faire entendre que, de tous ses commandements, c'est celui qui lui est le plus cher, et qu'il en désire l'accomplissement d'une manière tout -à -fait spéciale.

304. — Il est encore très-important d'observer le langage qu'adresse le divin Rédempteur à ses disciples, quand il leur parle de la charité iraternelle. In hoc cognoscent omnes quod discipuli mei estis, si dilectionem habueritis invicem. Tout le monde connaîtra si vous êtes mes disciples quand vous vous aimerez d'un amour réciproque. Jésus-Christ agit en ce cas avec nous comme font habituellement les gentilshommes, qui font endosser leur livrée aux personnes qui les servent, afin que tout le monde sache que ce sont leurs serviteurs. De même le divin Sauveur a voulu que cette charité mutuelle fût comme la livrée qui nous distingue des idolâtres, des infidèles, des barbares, et que nous soyons tous reconnus comme disciples de Jésus-Christ. En sorte que , si nous sommes dépouillés de cette livrée de la charité, qui distingue les serviteurs de Dieu, notre Maitre ne veut plus nous reconnaître, et ne veut pas même que les autres i-*us regardent comme inféodés à son service. C'est ce qui lait dire par saiitt Jean Chrysostôme : Plurima quidem sunt, quœ Jormam Chrislianitatis exprbnunt ; sed plus omnibus, et ?nelius mutuœ caritalls affectus. (Homil. 51, in Enist. ad Hebr.). Les caractères du chrétien sont nombreux, dit- il, mais ce qui le fait mieux reconnaître , c'est l'afiection mutuelle de la charité sincère. Voilà certainement de graves paroles.

305. — Ce qui suit est néanmoins encore plus remarquable. Jésus-Christ voulant nous inspirer plus intimement cet amour du prochain nous déclare avec serment que tout le bien et tout le mal que nous ferons à nos frères, sera considéré par lui comme fait à lui-même : Amen , dico vobls, quamdiu fecistis uni ex hîs fratribus mets minimis, mihi fecistis. {Mat th. 25, 40). Ici le grand saint Cyprien s'écrie, dans un sentiment d'admiration: Quomodo mayis potuit Christus justiticB, et niisericordiœ nosirœ operam provocare, quam quod prœstari dixit sibi, quidquid egenti prœstatur. {De eleem. circa finem). Et comment, dit le Saint , le Rédempteur aurait-il pu mieux nous exciter à la compassion , à la pitié , à l'amour pour notre prochain dans le besoin, qu'en nous affirmant d'une manière si solennelle que tout le bien fait à ce prochain il le considérait comme fait à lui-même, et qu'il prenait l'engagement de nous en récompenser ? Quels honneurs , quels hommages ne rend-on point à l'ambassadeur d'un souverain ? Quels égards n'ont pas pour lui ceux qui sont sincèrement attachés à la couronne, uniquement parce qu'il représente la personne du prince ? Quel doit donc être l'amour que nous devons porter à notre prochain qui représente la personne même de Jésus-Christ , quand nous avons l'assurance que notre Rédempteur nous traitera absolument de la même manière que nous aurons traité les autres ? N'allez donc pas regretter, dit saint Augustin, de n'avoir pas vécu au temps heureux où Jésus-Christ habitait sur la terre , sous une forme mortelle; ne regrettez pas de ne pouvoir point le voir de vos yeux , de n'avoir pas le bonheur de le recevoir dans votre demeure, de le servir de vos mains, chez vous, et de ne pas pouvoir le posséder dans votre foyer , puisqu'il ne vous a pas ravi la faveur et l'honneur de lui témoigner personnellement ces égards , de lui prodiguer ces services , en faisant à votre prochain tout ce que vous désirez de pouvoir laire pour lui-même. Ne quis vestrum forsitan dicat : 0 bcati qui Christuin in domum suam meruerunt accipere ! ISoli dolere, noli viurmurare, quia temporibus natus es, quando mm Dominuvi non vides in carne. Non tibi absiulit istam dignationem. Cum uni, inquif, ex minimis mets fecistis, mihi fecistis. {Serm. 2G. de vciù. Dam.).

306. — Notre-Seigneur voulut qu'un évêque fruiK^ai^ vil <lii ses propres yeux cette vérité angclique, et c'est daus Ccsuiio

quo nous lisons le r(^cit dn ce luodiiripux rtvènomenf. (Lib. viii, frt/j. 32). L'âge (le ce prélat était ««ncore pou avancé , mais sa vertu était parvenue à la maturité, son cœur était plein d'amour pour le prochain, et il ne pouvait être témoin des misères d'autrui sans é[)rouvor des soutimonts de temlro commisération et sans venir promptement au secours de rinfortnne. Dans un voyage il lui arriva de rencontrer sur la route un lé[)rciix dont cette maladie rendait l'aspect repoussant, qui était couché au milieu d'un champ, non loin de la voie puhlique, et qui , fondant en In.rmcs , implorait la pitié des passants. Le prélat descendit aussitôt de cheval , et mettant la main dans son anmônière il lui domia une somme considérahle. ]Mais le lépreux lui répondit: Je n'ai pas hesoin de votre argent. Que voulez-vous donc de moi? reprit l'évèque. Je veux, répliqua l'infirme , que vous m'enle^nez de la figure ces humeurs putrides qui découlent de mon front, de mes joues et de mes narines. L'évèque se mit aussitôt à lui enlever délicatement avec le doigt ces croûtes dégoûtantes de sanie. Mais le lépreux s'écria: Arrêtez, arrêtez, car je ne p'iis souffrir le rude contact de vos doigts. Le prélat se servit alors d'un mouchoir de fin lin qu'il avait sur lui. jlais le lépreux se remit à crier: Cessez, cessez , car je ne puis endurer le frottement de ce linge. L'évèque, étonné de cette excessive sensibilité lui dit : Mou fils, s'il ne vous est point possible de supporter le contact de mes mains et de ce linge qui est pourtant très-fin, avec quoi voulez-vous donc que j'essuie ces humeurs purulentes ? Avec la langue , répondit le lépreux , c'est le seul contact qu'il me soit possible de supporter. A une si étrange demande il s'éleva dans le cœur du prélat un grand trouble. Il s'y livrait un grand combat entre la nature et la grâce ; celle-ci, par ses saintes émotions, l'excitait à un acte aussi héroïque , celle-là l'en éloignait avec un mouvement de profonde horreur. Enfin, la grâce resta victorieuse , et se faisant à lui-même une forte violence, il s'approcha de ce visage rebutant et y appliqua sa langue. Mais , ô merveille ! au lieu de cette humeur purulente , l'évèque sentit sur ses lèvres l'impression d'une pierre précieuse , dont la valeur était inestimable , et comme sous cette forme de lépreux ce n'était autre que Jésus-Christ lui-même , le prélat ne vit devant ses yeux qu'iîu jeune homme, de l'aspect le plus aimable. En un clind'œ'-! il aperçut les plaies et la pâleur livide de sa figure se

changer en un brillant éclat , la difformité de ses membres en une céleste beauté , l'odeur nauséabonde de ce corps iniect en un parfum divin. Il le vit ensuite s'élancer vers les cieuxet entendit sortir de sa bouche la promesse de le faire participant d'une gloire semblable en récompense de la charité qu'il avait déployée à son égard. Cet évèque savait parfaitement que les services les plus vils , rendus au plus petit de nos f lères , sont comptés comme s'ils étaient rendus au divin Sauveur lui-même, parce qu'il avait lu dans les livres saints : Quod uni ex minimis mets fecistis, mihi fecistis. Mais Jésus-Christ voulut que ce qui n'était qu'un objet de foi pour le prélat lui devînt palpable et se révélât à ses yeux corporels. Quant à nous, qui ne méritons pas des laveurs aussi extraordinaires, il doit nous sufhre de savoir que si Jésus-Christ ne se trouve pas en personne dans notre prochain, il y est, il y réside moralement en tant que c'est à lui que se dirigent tous les services que nous rendons à nos frères, et que tous les torts dont nous nous rendons coupables envers eux sont autant d'offenses commises contre lui-même. 307. — A la rigueur du précepte de la charité, à l'expression particuhère dont le divin Rédempteur a usé pour nous l'imposer, il laut joindre l'époque mémorable à laquelle il l'a renouvelé. Ce firtle dernier jour de sa vie, quand il était sur le point de mourir pour nous faire renaître à une vie immortelle. En ce jour qui lui fut si funeste, et qui, pour nous, fut si digue d'ua«immortel souvenir, en parlant pour la dernière fois à ses disciples, il ne leur laissa d'autre testament, ainsi qu'à nous, qu'une cordiale et sincère amitié pour notre pi'ochain. Mandatum novum do vobis, ut diligatis invicem, sicut dilexi vos. {Joann. d3,34). Je vous donne un copimandement nouveau,c'est que vous vous aimiez mutuellement, comme je vous ai moimême aimés. Il appelle cela un commaudemcut nouveau, quoiqu'il l'eût imposé plusieurs fois, parce que, renouvelé dans une circonstance pareille, il reçut comme une nouvelle sanction et une vigueur pins énergique, afin de nous exciter à cctfr charité réciproque. Puis il se mit à dire encore : Hoc est praccptum meum, ut diligatis invicem, sicut dilexi vos. {Joann. lo, 12). C'est là mon précopte que vous vous aimii^z les uns les autres comme je vous ai aimés. Il l'appelle son précepte afin qu'il reste plus profondément gravé dans lenr co'ur crniiie le commandement d'un père qui est sur le point de rendre le dernier

— 2ir; —

lonpir. Piii?, non oonteiil d'aviiir adressé deux foLs celte rceomiiiaiulatiuii à si-s discipluï*, coiiiuic la [Ans piesbiuile kitimationJe sa volonté, il répùlo une troisièrao fois : Nœc mando vohis ut diliyatis inricon. Remarquez, mes chers disciples, qu'avec toute l'autorité dont je suis investi, je vous recommande un amour récii)ioque. Enfin, dans la prière qu'il lit cette nuit même, à haute voix, eu s'adressaut à sou père céleste, il lui demanda, pour ses disciples, la grâce de maintenir entre eux une union [tarfaite de cliarité qui de plusieurs corps ne fit qu'une seule àiue : Ut omnes unum sint sicut tu Pater in me, et ego in te. {Joann. 17, 21).

308. — Permettez-moi d'exposer ici une pensée très-tendre de saint Augustin qui me revient à l'esprit. Figurez-vous que vous voyez un bon père au moment de l'agonie dans son lit, et, autour de cette couche, ses entants qui fondent en larmes. H fait son testament, il leur laisse en héritage toute sa fortune, et puis, pour dernier souhait, il leur en recommande l'accomplissèment à plusieurs reprises et y revient encore de nouveau pour mieux en asaurer l'exécution. Puis il entre dans sa der- Tâùre agonie et rend le dernier soupir. Comme cette dernière recommandation, dit le Saint, restera profondément gravée dans le cœur de ces eniants qui héritent du bien de leur père si plein de tendresse pour eux ! Hœredes illins quomodo meminerint ulêima verba morientis ! Et s'fl arrivait quelque dissentiment entre ces enfants, au sujet de la dernière volonté de leur père, ils diraient, chacun «n particulier : Comment n'accomplirai-je pas ce que mon cher père m'a recommandé au moment de sa mort ? Ce furent les dernières paroles qui tombèrent de ses lèvres mourantes, et j'aurais l'audace de ne point m^y conformer? Ergo nan faciam, qnod rnihi pater meus efflans animam novis^ sime mandavit? Qmd ultimum sonuÈ in aures meas, proficiscente hinc patte meo ? Ah ! mes frères, continue le saint docteur, refléchissez de grâce avec un sentiment d'aÔection chrétienne, que si pour un euiant qui hérite, leis paroles d'un père qui est sur le point de quitter la terfe, sont d'un tel prix et lui paraissent si dignes de déférence, combien mieux seront influentes sur notre conduite les dernières paroles de Jésus, notre bon père, an moment où il allait subir la mort. Fratres, cogitate visceribus Chrislianis, si hœredibus sunt tam dalcia tam g rata, et ta^ti

ponderis verba patris ituri ad sepulcrum, hœredihus Chrîsti qualia dehent esse verba novissima ! {In i Joann. Tract. 10).

309. — Joignez à ce qui vient d'être dit, que non -seulement les dernières paroles et les dernières recommandations de notre trés-fiimable Père Jésus-Christ, furent très-pressantes eu ce qu! touche la charité fraternelle, mais qu'il voulut corroborer son enseignement par un exemple irès-efficace , au moment où il allai c expirer, en pardonnant sur la croix même au larron qui î'^^va.t tant de fois offensé, et en demandant pardon à son Père pour ceux-là même qui, en ce moment, l'outrageaient, le persécutaient, le mettaient à mort : Pater, ignosce il lis. Comment donc pourrions -nous prétendre à la qualité d'enfants d'un si bon et digne Père, si, oubliant ses dernières recommandations si pressantes et ses exemples si beaux , nous ne mettions pas en pratique entre nous une charité si parfaite? Et pour résumer en peu de mots tout ce qui a été développé longuement, je raisonne ainsi qu'il suit : Si le précepte de la charité qui nous a été imposé de Dieu est si strict, si rigoureux, si exprès, si mémorable, il iaut bien convenir que parmi les vertus la charité est la plus noble et la plus excellente, puisqu'un Dieu, qui connaît si bien le prix de toutes choses lui donne la première place dans son cœur. Or, si la charité est si précieuse aux yeux de Dieu et de son divin Fils, il faut bien convenir que toute personne qui n'en fait pas lapins haute estime et qui ne se met p£U5 en peine d'en faire l'acquisition avec le plus de soin qu'il lui est possible, n'est point dévouée au service de son Dieu, et en im moPt n'est pas véritable disciple du Christ.

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