CHAPITRE U
OH T DÉMONTRE Qt'E LA CHARITÉ POUR LE PROCUAIN EST UNE VEATTI QUI ASSURE LE SALUT ÉTEKMirL.
310. — Si la haute estime que Dieu manifeste pour la charité fraternelle et l'obligation rigoureuse et pressante qu'il nous fait de pratiquer cette vertu, ne sufTisent pas pour nous trti rendre zélés observateurs, pour nous délcrmiiuT à la [ioiUt
«ans co?se dans notre oœnr en aimant sincèrement nos irèros, cl la tenir en (iucli[iie sorti; toujours sous la main, alin de nous prêter avec amour à tout ce qui est utile à notre prochain, du moins notre avantage personnel doit nons exciter à clu^rir et à mettre en pratique cette vertu. Je ne crois pas, en eflet, si j'interroge les livres samts, qu'il y ait une vertu plus capable que celle-là d'assurer notre salut éternel.
311. — Si Ton découvrait im baume tellement salutaire qu'il eût la vertu de guérir toutes les maladies, ou même qui eût encore celle de les prévenir, en sorte qu'un corps qui aurait reçu l'onction d'une liqueur aussi bienfaisante ne fût plus sujet â aucune espèce de mal, rencontrerait-on un seul homme qui s'abstînt de se procurer un remède aussi salutaire, un spécifique aussi puissant contre toute sorte de maladies? Quel est celui qui ne se donnerait pas beaucoup de mouvement, qui n'entreprendrait pas de longs voyages, qui ne débourserait pas beaucoup d'argent pour avoir à sa disposition un médicament aussi précieux qui le rendrait presque immortel? Ce baume, c'est la charité envers le prochain qui, pratiquée même par un pécheur avec le secours de la grâce de Dieu, lui obtient d'abondantes faveurs spirituelles pour le rétablir dans l'amitié du Seigneur par une pénitence salutaire, pour le préserver de retomber à l'avenir dans les mêmes prévarications, et pour le conduire à une vie immortelle et bienheureuse. Le prince des Apôtres nous dit qu'à une âme blessée des coups mortels que lui a portés une conduite souillée d'un grand nombre de péchés graves, il suffit d'appliquer le baume de la charité fraternelle, afin qu'elle puisse parvenir, selon ce qui a été plus haut exposé, à recouvrer parfaitement la santé. Caritas operit multitudinem peccaiorum. (i Pétri, 4, 8). On doit porter son attention sur ce mot : Multitudinem, par lequel l'Apôtre veut dire que cette douce liaueur de la charité coulant dans nos cœurs, peut non-seulement leur procurer de nouveau la santé qui avait été endommo^ée par quelque péché mortel, mais encore peut rétablir une âme plongée dans un affreux état de corruption, à cause du nombre considérable de ses iniquités. La charité fraternelle ne possède pas seulement cette vertu prodigieuse considérée dans son extension, mais encore dans un cas spécial qui en ressort. Ainsi, par exemple, l'aumône toute seule peut produire ce mervoilleiix efTet, pnisrpie l'ange dit àTobie que l'au-
mène purifie l'âme de tout péché , la délivre de la mort dont cette malheureuse âme était déjà devenue la proie, ei lui obtient de Dieu miséricorde et pardon. Eleemosyna a morte libérât, et ipsa est quœ purgat peccaia, et facit invenire misericordiam. {Tob.y \% 9). Notre divin Rédempteur parlant aux Pharisiens leur dit : Faites l'aumône et vous serez aussitôt purifiés de ja lèpre de tous vos péchés : Date eleemosynam , et ecce omnia munda sunt vobis. {Luca, H, 41). Enfin, de même que Teau, par ses quahtés contraires, combat victorieusement l'ardeur du feu, l'éteint et l'anéantit, de même l'aumône, combattant par sa vertu si propre à nous obtenir la grâce, la malice des péchés les tait disparaître d'une âme qui en était souillée, et lui rend sa primitive innocence. Tel est l'enseignement littéral de l'Ecclésiastique : Ignem ardentem extinguit aq'ua, et eleemosyna résista peccatis. {EccIî.,3, 33).
3l2. — Eu outre, la charité est un baume de qualité préservative de tout péché, car il fortifie l'âme, la corrobore et la met à l'abri des blessures mortelles de toute prévarication. Saint Paul nous en donne la raison. Il dit que quiconque aime le prochain a déjà accompli la loi de Dieu, et a pleinement satisfait pour ses péchés. Qui diligit vroximum, leuem implevit, plenitudo eryo est dilectio. {Ad Roman., 13,10). Donc, s'il suiïït d'aimer le prochain pour ne pas transgresser la loi de Dieu, il est évident que l'amour seul suffit pour se préserver du péché.
313. — Mais s'il est vrai que la charité délivre l'âme qui la possède des lautes commises., et lui donne l'assurance de ne pas en commettre de nouvelles, qui pourrait ne pas rester convaincu qu'en persévérant dans la pratique de la charité on acquiert toute certitude possible de son salut éternel? Il est indubitable que Jésus-Christ lui-même, de sa propre bouche, a donné cette assurance à ce docteur de la loi qui, au moment où le Sauveur s'entretenait avec ses disciples, lui adressa cette question: Magiiter, quid jaciendo vitam œternampossidcbo ? [Luc, dO, 25). Que devrai-je taire, ô maître, pour arriver à la possession do la vie éternelle ? Le Sauveur le questionna à son tour sur ce qu'il y avait d'écrit dans le livre de la loi. Le Docteur répondit : J'y lis que nous devons aimer Dieu sur toutes choses et le prochain comme nous-mêmes. Vous avez bien dit, répondit le Seigneur; faites donc ce que vous venez de dire, et vous vivrez éternellement avec Dieu. Uoc fac et vives. Si ensuite le lecteur désirait
invoir pourquoi la charité posstMlc une si faraude vertu pour chasser de nos ûmes la mort thi péclié et pour nous faiic; renaître à la vie spirituelle icd-has , et notis procurer la vio immortelle daus l'autre monde, il n'a qu'à le demander au disciple bieu-ainié. Voici la réponse qu'il en recevra : Si diliga' mus invicem, Deus in nobis manet. ( i Joann., i, 12). Eu nous aimant réciproquement, dit-il, Dieu demeure en nous; il habite dans nous par sa grâce, parce qu'en l'aimant il nous rend amour pour amour : Qui manet in caritate, in Deo manet, et Deus in eo. ( I Joann., 4, 1 6). En vivant dans la charité, nous sommes en Dieu et Dieu est dans nous. Gomment donc se pourrait-il que notre âme persévérant dans ce saint amour, fût exposée aux terribles atteintes de la mort du péché? Comment seraitelle menacée de la damnation éternelle, si elle vit en union avec la vie véritable et immortelle qui est Dieu, puisque la grâce fait participer à cette vie divine? Voilà certes un puissant motif pour nous animer à la charité envers nos frères, pour la conserver perpétuellement gravée au fond de nos cœurs, puisque nous avons la certitude que si la charité réside continuellement en nous, il ne noiis est point possible de pérÎR.
344. — Prenons pour nous excit^ à cette vertu, pour modèle de notre conduite , un homme aussi bien partagé du côté de I4 fortune que profondément plon^d'autrepart dans un abîme de vices, et qui pourtant s'apphquant à l'exercice delà charité fraternelle sur laquelle il se tenait fortement assis, eut le bonheur d'arriver à une éternité de boiiBcnr ^l était l'objet de ses désirs. {Hungarus minoHta in exposit. S^bok serm. 70). Ce personnage avait uni son sort à une femme qui était de mœurs fbrt différentes , puisqu'elle était remplie de la crainte de Dieu et se livrait à la pratique des bonnes œuvres. Cette excellente épouse avait coutume de recevoir cher elle les religieux qui venaient de pays étrangers, et les traitait de la manière la plus charitabla. Or, un jour, lorsque certains de ces religieux prenaieut leur réfection dans cette maison, cette pieuse femme pria ces moines de lui procurer à leur tour une réfection spirituelle dans un entretien sur des sujets de piété. Le mari qui était présent ajouta : J'écouterai moi-mêîne volontiers votre conversation spirituelle, à condition qu'elle sdra courte, car je ne puis entendre sans m'ennuyer les prédications de longue durée. Wûtre discoiu-s sera très-brel, répondit un de ces rehgieux, et il se
mît à reproduire les paroles du Tobie : Quod tihi non vis. ol ne feceris. Il se borna seulement au développement de ces paroi en citan-t des exemples , qui en certaines occasions se présentaient sous le point de vue de la charité fraternelle. Cet homme mondain, sous le coup de la grâce divine qui agit en ce moment avec une grande puissance sur lui, se sentit profondément frappé de ces paroles , à tel point qu'il promit sur-le-champ de les mettre en pratique à tout prix. Et puis, rentrant en luimême, il reconnut que par le passé, il avait agi d'une manière tout à fait dilïérente, car, abusant de sa position puissante et élevée, il avaic ravi aux uns leur maison, aux autres leurs terres, il avait outragé plusieurs personnes par ses médisances, et un certain nombre d'autres par des procédés viohnts ot des voies de faits. S'étant repenti de ses iniquités, il Cl publier, que ■quiconque avait reçu de sa part quelques dommages, dan? sa fortune, dans sa réputation ou dans sa personne en fît la révélation et qu'il donnerait à chacvm un ju?te dédommagement. Et en effet, tel qu'un autre Zachée pénitent, il fit de très-larges et très-abondantes restitutions par le moyen desquelles il vint à ])out de réparer complètement les torts qu'il avait causés à son prochain.
315. — Cependant, étant un jour parti pour la chasse avec une nombreuse suite de serviteurs, il rencontra sur son chemin un pauvre meunier très-affligé et comme au désespoir de ce que les eaux d'un torrent voisin grossies par une pluie d'orage menaçaient de ruiner son moulin, sans qu'il lui fût possible de prévenir celte catastrophe imminente. Aussitôt se rappelant les leçons de charité que lui avait données le bon religieux , il se dit à lui même : Si je me trouvais dans une position aussi fâcheuse, est-oe que je ne voudrais pas que les autres vinssent à mon secours? Je dois donc secourir ce malheureux. U descendit aussitôt de cheval et en fit descendre ses valets, et s'étant tous mis vigoureusement à l'œuvre ils vinrent à bout de détourner le torrent et mirent à l'abri de tout dommage l'haWlalion du pauvre meunier. Notre gentilhomme étant reTUonté à ehcval fit la rencontre d'un pauvre voyageur qui marchait pieds nus, couvert de méchants habits et ayant grandomeiit be^^oin de réparer ses forces avec un peu de nourriture. Ansi^ilôl cette pensée lui vint à l'esprit : Ne voudrais-ie pn«< (]n'f>Ti m^ restaurât •i je me trouvais réduit à une semblable misère".' il convient
Jonc que ie soulagf cv [Miivit' voyayeur. Cela dit le gfiitilliomme foiuUiisil celui-ci dans sa maison , lui lit servir un exiellcut repas, lui procura un bon lit, et ensuite laligué lui-même Je son voyage , il alla prendre du repos. Au milieu de la nuit, le pauvre VDyageur se mit à ciier qu'il avait grandement soil et qu'il se sentait près de mourir par suite de rard(Mir qui le dévorait. Le gentilhomme, réveillé par ces cris et coniormément au précepte de la charité, se leva aussitôt sans avoir égard à ce qu'il y avait pour lui-même d'incommode et courut à la citerne pour en tirer de l'eau fraîche afin d'étancher la soii de son hôte. Mais qu'arriva-t-il ? En se baissant trop sur les bords de cette citerne , pour atteindre la surface de l'eau, il y tomba et s'y noya. Il n'est pas possible d'exprimer la douleur proionde dont furent saisis les gens de la maison, et donner une idée de leurs gémissements et de leurs larmes sur im si fiiuaete événement; chacun peut le comprendre. Quand on eut tiré le cadavre hors de la citerne, on vit brUler autour de son cou un cercle d'or sur lequel une main angélique avait gravé les paroles suivantes : Nous, anges du Seigneur, nous avons porté au ciel l'âme de cet homme avant que son corps ne fût refroidi dans ces eaux , parce qu'il est mort dans l'exercice de la charité. Ce cercle était tout d'une pièce sans qu'on y remarquât aucune soudure, il ne fut donc pas possible de le retirer du cou du déiunt. L'évêque fut appelé et après avoir reconnu le prodige de cet événement, il le fit publier de toutes parts afin d'immortaliser le souvenir de ce trait de charité fraternelle. Le lecteur doit voir dans cet événement combien j'avais raison d'appeler la charité envers le prochain un baume du paradis , puisqu'il peut guérir sur-le-champ, dans un pécheur grandement coupable, les plaies de tant d'iniquités dont il était souillé, lui assurer si bien la vie éternelle et l'en mettre si promptement eu possession.
— 222 •— CHAPITRE m.
ON Y DESCEND DANS LE DÉTAIL DES ACTES DE CHARITÉ QU'ON BOIT PRATIQUER A l'égard DE DIVERSES PERSONNES, ET DANS LE PRÉ- SENT CHAPITRE ON TRAITE I>B CES IHÉMES ACTES A L'ÉGARD DÈS ENNEMIS.
316. — Passons maintenant à ce qui regarde les actes de charité qui doivent se pratiquer en particulier à l'égard de diverses personnes, selon ce qu'exigent leurs besoins et leurs nécessités respectives. Je veux pourtant commencer par ce qui regarde l'amour des ennemis, parce que comme c'est parmi les actes de charité celui qui est le plus difficile à pratiquer, il est sans nul doute aussi le plu-^ digne de tenir la première place. Cet amour nous rend en etîet semblables à Dieu, nous met de pair avec le Fils de Dieu fait homme pour notre amour. Il est certain qu'il n'est rien qui caractérise mieux la bonté divine que le pardon des outrages dont on se rend coupable envers elle, que cette miséricorde compatissante avec laquelle le Seigneur pardonne à ceux qui l'outragent , comme le dit la sainte Égîis*ï dans ses oraisons : Deiis gui omnipotentiam tuam parcendo maxime et miserando manifestas. Dieu, non content de jeter un regard de miséricorde sur ceux qui l'ofiénsent, répand sur eux toutes ses largesses aussi bien que sur les justes. Il fait briller le soleil pour combler de ses faveurs les bons et les méchants, et il distribue aux uns et aux autres ses salutaires influences. D Terse la rosée de ses bénédictions sur les coupables comme sur les innocents ; il rend pour tous la terre féconde en moissons, en blé, en raisins, en fruits , en pâturages , en troupeaux et eu toute sorte de productions utiles : Qui solem suum facit oriri super bonos , et malos , et pluit super justos , et injustos. (Matth. 5, 35).
317. — Le saint roi David, désirant faire du bien à tous ceux qui appartenaient à la famille de Saiil, son persécuteur, qui en avait plusieurs fois voulu à sa vie, disait: ISumquid superest aliquis de domo Saul, ut faciaux cum eo misericordiayn Dei. (il, R^g. 9, 3). Dites-moi s'il reste encore quelque rejeton de la race de Saûl , afin que j'exerce à son égard la miséricorde du
Soiiniour. Mais pour»inoi bavid , dêsitvnx d'nnc cli^menc» ?péciulc t'uvors les descendants de ce perfide roi, eoiploie-t-il ce terme de miséricorde du Seijjneur? Ne pouvait-il pas employer ceux de raiséricord(; des justes, misérieorde des Saints, iiii«r'ncorde des jvuifails? Non, il voulut se servir du terme de miséricorde du Seigneur, parce que pardonner du fond du cœur à si^s ermemis et leur fiire du bien , c'est un acte qui convient proprement à Dieu seul. A cette occasion, voici ce que dit saint Grégoire de Nyssc : Non amplius ultra terminas humanœ nalurœ conspicitur : scd ipsi Deo per virtutern assimilatur , ut a'iwi eise Dcus videatur, duni facit ea quœ Dei solius est facere, {Orat. 5 de Orat. Domini). Celui ({ui a le cœur plein d'amour et de sentiments de bienveillance envers ses ennemis, dépasse les bornes de la nature humaine et se rend semblable à Dieu, parce qu'en faisant du bien à celui qui l'outrage, il fait ce qui u'est propre qu'à Dieu. JKjus pouvons, dit saint Jean Cbrysostôme, qui partage l'avis de saint Grégoire de Nysse, nous pouvons en quelque manière nous rendre semblables à cet être iucréé et si pur par l'innocence de notre vie, par la candeur de nos mœurs, et par la pratique des autres vertus ; mais il n'est aucune vertu par laquelle nous puissions nous rendre plus semblables à lui qu'en aimant quiconque nous hait, et en faisant du bien à quiconque nous outrage. Nihil est quod sic Deo ùmiles faciat, ut malignis, atque lœdentibus esse placabilem. {Uom. ^Q,inMatth.).
318. — Qui ne sait que c'est une loi de l'amitié qu'un ami ressemble à son ami? Que c'est une loi de la nature que les entants ressemblent à leur père, qu'ik soient d'un tempérament semblable , d'ime physionomie analogue , d'une condition et d'un état pareils ? Donc, ajoute saint Augustin, il ne tient qu'à vous de vous rendre semblable à Dieu , parce qu'en aimant votre ennemi, non-seulement vous vous élevez à l'honneur d'être l'ami de Dieu , mais vous parvenez à la sublime élévation , à l'éminente dignité de son propre fils , selon ce que nous dit le divin Sauveur , qu'en aimant nos ennemis nous devenons les fils du Père éternel qui hafcite dans les clèux. Qui eryo di- Icxcrit inimicos snûs , in eo oompletum erit, quod Dominus dixit: Dilif/iU inimicos vestros, ut sitis filii Patris vestri, qui in cœlis est ! Eiuje modo quod tibi placuerit. Si inimicos dilexeris, non soltim amicus , sed eCtamfUim i)ei esse mereberis. {De Sanctis,
Serm. 37), Si vous appreniez qu'un personnage illustre par sa noblesse et par ses richesses veut vous adopter , que d'amertumes ne supporteriez-vous pas , que de mauvais traitements n-e subiriez-vous pas de bon cœur pour arriver à la possession des honneurs et du riche héritage qui vous est promis ! Que ne devez-vous donc pas souffrir, à quelles injures ne devez-vous donc pas vous résigner pour devenir l'enfant du roi du ciel, et pour devenir, comme lu dit saint Grégoire de Nysse, un auire Dieu, non point par nature, mais par ressemblance; non point par essence, mais en participant aux droits d'un fils sur l'héritage de son père, et par un droit spécial à une hérédité impérissable ?
319. — Il y a encore ici un avantage de plus, c'est que l'âme qui se montre pleine de douceur envers un ennemi et qui est portée à pardonner , non-seulement se fait semblable au Père céleste, mais elle revêt encore une ressemblance toute particulière avec son divin Fils incarné , qui , pendant son péleruiage dans cette vallée de larmes , se fit gloire de pardonner toutes les injures que lui firent ses ennemis. Jetez un coup-dœil rapide sur sa vie et vous y découvrirez un exemple non interrompu de mansuétude et de bienfaisance envers ceux qui l'outrageaient. Jésus naquit tlans la misérable grotte de Bethléem, et à peine est-il venu au monde, que le roi Hérode se déclare son ennemi, tend des pièges à sa vie, et enfin ordonne que l'on mette à mort tous les enfants à la mamelle , qui sont à 13e Ihléem et aux environs, afin que dans ce massacre universel se trouve enveloppé l'enfaut-roi. Le ciel était sur le point de lancer ses foudres sur ce prince impie, la terre allait l'engloutir dans ses abîmes, et les anges, qui, tout-à-l'heure chantaient la paix autour de la sainte grotte, maintenant proclament la guerre contre ce roi barbare. Et cependant, que fait Jésus-Christ? Il voit la haine et la fureur d'Hérode, il voit les horribles massacres que ce prince impie a ordonnés , et pourtant il n'en tue aucmie vengeance, mais il se tait et pardonne.
3^0. — Suivez-le maintenant dans la Palestine , où il est entouré en tout lieu d'ennemis ialoux de sa gloire. Les uns décrient ses miracles , ils les traitent de prestiges iuleniaux , d'autres calomnient sa doctrine, en disant que c'est un artifice plein de mi-chanceté pour séduire le peuple; d'autres soutiennent fiaussement, que c'est un ambitieux, qui veut se lUiic roi.
d\iMlro?lo pn!ir?nivont A coups de pierres; il en est qnî veulent le préiijMlcr du sommet d'une monlagne. Ht cependant, qut;lle est la conduite du divin Rédempteur à l'égard de ces coupables adversaires ? Se livre-t-il à la haine, à la colère? Se vongc-t-il de ces outrages ? Nullement, il souffre et parjonne. Considérezle à Jérusalem, prosterné aux pieds de Judas, au moment même où ce perfide, s'alliant avec ses ennemis, conspire contre sa vie ; voyez avec quelle tendresse il lui lave les j)ieds, de ses propres mains, et avec quelle touchante amitié il répond, dauj le jardin de Gethsémani, au baiser du traître par un baiser d'amour. Remarquez comment dans ce même jardin, il remet à Malcluis par un prodige éclatant, l'oreille qui lui avait été tranchée, à ce Malchus , qui, le premier et le plus audacieux des soldats , lui avait lié les mains et avait jeté une corde autour de son cou pour le traîner comme un malfaiteur devant les tribunaux. Observez, je vous prie, de quel œil de tendre bonté il regarde Pierre, parjure, qui l'avait renié jusqu'à trois fois, par crainte d'une vile servante et d'une plus vile populace. Il ne s'emporte point contre lui, il ne lui fait point de réprimande, il ne le punit point, il ne se reiroidit pas dans l'intention qu'il avait de l'établir chef de son Église et son propre vicaire.
3iîl. Mais si l'on veut se sentir frappé d'un étonnement plus profond et d'une admiration bien plus grande , il faut considérer ce divin Sauveur dans les mains de ses ennemis, d'autant plus doux qu'il est plus maltraité dans toutes les parties de son corps ; sur la tète, par les épines ; sur le visage , par les soufflets ; à la bouche , par le fiel ; sur les mains et sur les pieds, par les clous qui les percent , et sur tous ses membres par les coups terribles d'une sanglante flagellation. Qu'on le considère, outragé dans son honneur, de mille manières, tantôt traité de lou et revêtu d'une robe ignominieuse d'insensé; tantôt bafoué comme un roi de théâtre ; tantôt loulé aux pieds; tantôt blasphémé par des langues sacrilèges; poursuivi à mort par les prêtres ; acclamé comme digne de mort par le peuple ; jugé plus coupable, dans une cause de mort, qu'un meurtrier qui lui est prétéré ; conduit au supplice entre deux voleurs , et crucifié entre eux deux ; et, ce qu'on ne peut pei-ser sans être saisi d'horreur, sur cette même croix, moqué, insulté, bafoué, par les sarcasmes de ses euueoùs acharnés. Et ce diviu Ré- T. IV. 15
dempteur , que fait-il ? Que dit-il ? Il ordonne peut-être à la. terre d'engloutir ces perfides persécuteurs? Prie-t-il son Père céleste de lancer ses dards enflammés et ses foudres sur la tête de ses ennemis? Non, rien de tout cela; le Rédempteur se tait et pardonne.
322. — Mais qu'ai-je dit? Jésus ne garde pas toujours le silence. Il parle jusqu'à sou dernier soupir. Il parle des torts inouïs de ses ennemis acharnés. Il parle avec sou divin Père. Écoutons-le donc: Pater, mon Père éternel, si j'ai acquis auprès de vous quelque mérite par l'obéissance que je vous rends jusqu'aux derniers instants de ma vie, je vous le demande en grâce: Pater ignosce illis; mon Père chéri, pardonnez à ceux qui m'ont percé les pieds et les mains d'énormes clous, qui m'ont ensanglanté la tète de piquantes épines; qui, de leurs fouets impitoyables, ont déchiré tout mon corps, à ceux qui m'ôlent la vie et me donnent la mort. Que le lecteur médite sérieusement sur tout cela, et qu'il juge s'il y a quelque chose qui caractérise mieux Jésus-Christ, et qui puisse mieux nous faire ressembler à lui que de pardonner et de faire du bien à ceux qui nous offensent et nous outragent. Saint Augustin, à la vue de ces exemples du divin Sauveur, enflammé d'un saint zèle, s'élève contre ces chrétiens qui cherchent à venger les torts qu'ils ont reçus. Ta, 6 Christiane, quœris vindicari de adversario tuo, qui tibi forsitan injuriam fecit ; œstuas, furis, anhelas^ feslinas vindicari : Attende Christum rnedicmn œgritudinis tuœ-, attende redemptorem animœ tuœ. Propter te pependit in ligno, tt nondum est vindicatus, et tu vis vindicari, et non vis tantum, et talem wagistrum imiîari ? Ideo pati voluit , ut tibi patientias $uœ dernonstraret exempluni. Vide pendentem, et tibi languenti de suo sanguine tnedicamentwn conficientein. Vide pendentem , et tibi de lignOy tanquam de tribunali, prœcipientcm. Audi pre canteni : Pater, inquit, ignosce illis, quia nesciunt quid faciunt, {Serm. 2, de Sanctis], Vous, ô chrétien, dit le saint Docteur, vous cherchez à vous venger de voire ennemi, qui vous a grandement outragé, vous vous irritez, vous vous enflammez, vous n'aspirez qu'à la vengeance. Mais considérez Jésus-Christ, votre com[iati.ssant médecin et votre si aimable Ilédempteur, qui est attaché sur ce bois infâme sans tirer vengeance de ce sanglant auront. Comment donc, ayant sous les yeux le noble exemple de votre divin Maitre, pouiriez-vous désirer de vous venger et
pourriez- vous ne pas rimilcr? Ah! i'ons'u!(^rez-le mourant sur la croix, et, avec son [>récieux sang, prt^paranl un roni('<le à vos plaies spirituelles. Considérez-le attaché sur cette croix, et de là, comme d'un tribunal suprême, vons enjoignant de pardonner. Écoiitt'z-le, priant \)o\\v ses bourreaux en ces termes d'admirable mansuétude: 0 mon divin Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils fout, et apprenez ainsi comment vous devez vous comporter envers ceux ([ui vous oflensent.
323. — ^lais si Ton veut bien réfléchir que ce mêi«e amour si profond que notre divin Sauveur porta à ses ennemis pendant qu'il vivait sous une forme corporelle sur la terre , il nous en donne encore aujourd'hui des preuves convaincantes, depuis qu'il s'est élevé glorieux dans le ciel , comment serait-il possible que nous n'aimassions pas ceux qui nous oflensent? Qui pourrait dire les injures dont Jésus-Christ est abreuvé, et qu'il souffre patiemment dans la très-sainte Eucharistie? Dans ce sacrement, où il réside en personne avec autant de gloire qu'au sein de l'adorable Trinité? Combien d'outrages n'y supporte-t-il pas des infldèles qui n'y croient pas, et des chrétiens, qui ne ie craignent pas? Qui pourrait raconter les insultes qu'il a reçues dans les images, dans les statues qui représentent sa divine personne, et cela sans en tirer une juste vengeance? J'oserai même dire que ces mépris outrageants, qu'il endure non-seulement sans eu tirer vengeance, mais encore en faisant du bien à ceux qui en sont les auteurs, sont plus graves que ceux qu'il a soufferts durant sa douioureuse passion. Pour ne pas fatiguer le lecteur, je choisis, parmi d'innombrables injures, un exemple des plus authentiques, qui fut rapporté par saint Athanase, archevêque d'Alexandrie, dans le septième concile, et dont tous les Pères entendirent le récit en versant des larmes de componction. {Apud Surium, 9 novenib.).
324. — Béryte, où eut Heu ce grand prodige, et même où se passèrent les innombrables miracles que je vais rapporter, Bst une ville de Syrie, dans le voisinage de Tyr et de Sidon, et relève du patriarcat d'Antioche. Un chrétien qui habitait cette viîle avait sa demeure auprès de la synagogue , et en lace de son lit il avait suspendu une image représentant Notre- Seigneur, qui avait été peinte par Nicodème, lequel l'avait léguée à Gamatiel, pour en jouir après sa mort. Celui-ci, à son tour, l'avait laissée à saint Jacques, puis elle était passée de ce dernier à
laint Simon; et, enfin, Zacliée, la tenant de celui-ci, l'avait transmise à son fils, et puis, par droit de succession, elle se trouvait entre les mains de ce chrétien à l'époque ovi se passa le miracle que je vais raconter (1). Ce chrétien, devant aller occuper un logement plus considérable, oublia d'emporter avec lui cette pieuse image, ou plutôt, comme dit saint Athanase, Dieu permit cet oubli. Imaginem Domini ille forte reliquit, ohlivione quidem illud, sed tamen divina dispensatione. Un juif ayant ensuite pris à loyer cette habitation, invita à un repas quelquesuns de ses amis. Dès que ceux-ci eurent aperçu ce portrait odieux, ils en firent au juii de vifs et amers reproches. Mais celui-ci s'étant excusé sur ce qu'il n'avait pas pris garde à cette image, les invités n'insistèrent plus pour le moment. Quand le repas fut terminé , ils portèrent plainte aux chefs de la synagogue , qui , s'étant réunis et accompagnés d'une grande foule de peuple, entrèrent dans la demeure du juif. En voyant fixée au mur l'image du divin Rédempteur, ils se mirent tous en fureur contre cet Israélite, qui gardait chez lui une telle image , l'accablèrent de reproches et le chassèrent de la synagogue, comme s'il eût été reconnu coupable du plus grand crime. Puis, tournant contre Jésus-Christ leur haine et leur indignation , ils détachèrent de la muraille ce portrait, et, enflammés d'une rage satanique, ils s'écrièrent : Faisons-lui tous les outrages dont nos pères l'ont autrefois rassasié. Quœcumque designaverunt patres nostri in illum, ea et nos qitoque factamus in iliius imaginem. Alors ils se mirent tous à lui cracher au visage , à lui appliquer des soufilets, à vomir contre lui les plus dégoûtantes injures que leur fureur était capable de leur inspirer. Puis, avec des clous très-aigus, ils se mirent à lui percer les mains et les pieds, et, ayant imbibé de vinaigre et de fiel une éponge, ils la lui appliquèrent par dérision aux lèvres. Enfin, après plusieurs autres outrages, ils dirent: Nos pères, vous le savez bien, lui percèrent le cœur d'une lance. Il ne faut donc pas omettre cette dernière insulte. Clarum nobis est, quod lancea latus pjm r-.upugerunt : nihil a nobzs omittaiur. Et aussitôt ils prirent une
(1) Le traducteur latin Georfjes Tangl, ajoute que celte image avait clé peinte par Nicodème, qui avait visité Jésus-Christ iieudanl la nuit, qui ad Jesum nocte venerat.. L'Auteur italien ne dit pas cela. (J.-B.-E.-P.)
lanco avec laquelle ils frai>iH'rfiil son côté droit. 0 prod^u^c! A la suite de ce coup, ou vit jaillir du côté une quantité de sang et d'eau tellement abondante , que le parquet de cette chambre en lut largement inondé. Qu'on apporte un vase, s'écrièrent quelipies-uns de ces pcrlidos juits, qu'on l'applique au côte qui a été trappe, et nous verrons à quoi viendra aboutir un cvèuement si extraordinaire. On apporta donc tout de suite un i^rand vase (pi'on appliqua à ce côté, et en peu d'instants il lut totalement rempli jusqu'aux bords de cette liqueui- sacrée.
3:25. — Quelle obstination tout aussi grande qu'on la suppose n'aurait été vaincue par im tel prodige ? Et pourtant ces impies, s'endurcissant de plus en plus et s'acliarnant contre le divin Sauveur : portons, dirent-ils, ce vase à notre synagogue, réunissons-y tous les malades ou infirmes qui se trouvent parmi nous et répandons sur eux ce sang. S'ils ne sont pas aussitôt guéris, nous dirons que c'est un de ces miracles fantastiques et apparents, dont les chrétiens font un si grand cas. Ils accomplirent en efiet leur dessein, comptant qu'ils pourraient ainsi donner un démenti au divin Rédempteur et décréditer la foi de ses disciples. Ils réunirent donc dans leur synagogue les aveugles, les boiteux, les paralytiques et un grand nombre de malades, les uns portés sur leurs propres lits, les autres soutenus par les bras de leurs amis, et tous immédiatement après avoir été baignés de ce sang précieux, reçurent leur guérison. Le bruit de ces grands miracles se répandit bientôt dans toute la ville de Béryte et dans les contrées voisines. On vit accourir de toutes parts des muets, des sourds, des infortunés atteints d'ulcères, de rhumatismes et de toutes sortes d'infirmités incurables. La synagogue, quoique vaste, ne put les contenir. Pendant que les uns s'y trouvent, les autres attendent leur tour à la porte. Tous S'empressent, tous espèrent avec une pleine confiance leur guérison et tous la reçoivent promptement par le moyeu de cette divine liqueur.
326. — La majeure partie de ces juifs les plus obstinés se convertit à la vue de tant et de si grands prodiges. Ils ne purent résister à ces preuves si manifestes, et ils se sentirent frappés de repentir et de confusion qui les amenèrent au sein de la vraie loi. Ils coururent, remplis de componction, à l'église où ils trouvèrent le patriarche d'Antioche. Ils lui demandèrent pardon de leur perfidie; ils couiessèrent en toute numilité les
vérités de notre sainte croyance, détestèrent les superstitions judaïques et demandèrent tous ouvertement la grâce du baptême. Après qu'ils eurent été régénérés dans les ondes baptismales ils supplièrent ce patriarche de changer en église leur synagogue et de la dédier au Sauveur du monde. Tous les juifs des villes voisines imitèrent la conduite de ceux deBéryte, et obtinrent, comme eux, la grâce du saint baptême ainsi que la consécration de leur synagogue. Cependant le patriarche, voyant d'aussi prodigieuses guérisons corporelles et spirituelles, voulut que tout le monde chrétien participât aux bienfaits de ce sang miraculeux, et il en fit une ropieuse distribution dans des vases qu'il envoya à toutes les Églises d'Asie. d'Europe et d'Afrique. En plusieurs de ces Églises on conserve encore et on révère ces précieuses et adorables reliques.
327. — C'est donc avec beaucoup déraison et de vérité que J'ai dit, en parlant du tendre amour de Jésus-Christ pour ses ennemis pendant qu'il était sur la terre sous une forme mortelle, que cet amour n'est pas moindre envers eux depuis que dans le ciel il est assis sur un trône glorieux. Eh ! que pouvaient faire de plus ces perfides juits pour exciter son indignation? Que pouvaient-ils faire de plus, encore une lois, pour provoquer sa vengeance 1 Et, cependant, notre aimable Rédempteur ne les a pas foudroyés , pulvérisés, anéantis comme il aurait pu le faire par un simple acte de sa volonté. Au contraire, au moment même où ces misérables vomissent contre lui les injures les plus atroces , et lui tout les plus sanglants outrages, Jésus-Christ les comble de bienfaits les plus signalés, il opère des milliers de prodiges pour dissiper leur aveuglement et pour les tirer du profond abîme de la perdition où ils étaient plongés.
328. — Donc, le moyen le plus opportun et le plus cHîcare, pour conserver une charité parfaite envers les ennemis, c'est de se remettre fréquemment devant les y<:ux l'exemple d'un maître si plein de bonté envers ceux qui roflenscnt, Les exemples d'un divin Rédempteur, si tendre ami de ceux qui l'outragent, soit qu'il vécût sur la terre, soit qu'il règne daiis les cieux, sont capables d'éteindre loule ardeur de resseulimi.'Ut et d'adoucir un cœur exaspéré contre les injustices du prochain. C'est ce qu'enseigne fVjrl sageuuMit saint JeanChrysostôme. (S<?rm. de Mansuelud.).Cum iibi grave aliquid, et durum {erenti subre-
punt furor et ira, rcconhire mansuetttdinis Christi, et statlm numsurtus rris, et clcmcns. Avec ce souvenir, dit saiiit Grégoire de Nazianze, comme avec une eau salutaire, s'éteindra toute étincelle de haine, de colère et «l'indignation, qui vous embrase le cœur. Si quando cvnmus tiius acceptée injuriœ Oolore exarserit^ fac tibi Christus, Christique ruinera in mentem veuiant quant Iliaque pars hœc sint eoruni quœ Dominus luus perpessus est. Hac ratione animi dolorem velut aspersa aqua exlin,' xeris. [In sententiis tetrastichis). Comment? direz-vous aussitôt, je ne pourrais pas supporter un affront, une injustice, lorsqu'im Dieu fait homme en a souffert de si atroces par amour pour moi ! Que cet exemple de Jésus-Christ reste toujours vivant dans votre mémoire, qu'il adoucisse la douleur de ces coups, qu'il tienne toujours ouverte, à votre ennemi, l'entrée de votre cœur, et vous maintienne dans un état de charité inviolable à son éaard.