CHAPITRE IV
0?l t expose certains degrés de perfection auxquels doit s'élever la charité envers nos ennemis.
329, — La charité fraternelle qu'on doit à ses ennemis n'est point une vertu indivisible, qui ne reconnaisse aucune phase, Bi Ton peut ici employer ce terme. Elle peut s'accroître de plus en plus, toujours se perfectionner et arriver enfin au plus haut degré de l'héroïsme. Il est donc nécessaire d'expliquer ces divers degrés d'accroissement pour savoir à quelle hauteur de charité nous pouvons aspirer selon nos désirs et nous élever par les forces de notre esprit.
330. — Quicon({ue ne veut porter aucime atteinte à la charité qu'il doit à SOS ennemis aura soin, dit saint Grégoire, de prévenir tous les torts et toutes les off'enses qu'il pourra être dans le cas de recevoir, afin qu'à l'aide de cette prévision dont il sera muni comme d'une armure, il puisse recevoir sans en être blessé et sans en é[ivouvcr de rancune les assauts injurieux de son pruchain^ et se prùsi'ivcr de contrevenir aux préceptes de chanté. Solers animas unie aclionis suœ primordiacuncia débet
adversantia meditari , et semper hœc cogitans, et semper contra hcBc thorace vatientiœ munitus , quidquid accident movidus superet. {Lib. v , Moral, cap. 30). Cassien explique cet euseignement et nous donne le secret de le mettre eu pratique. Celui, nous dit-il, qui se sent troublé et exaspéré par quelque mauvais procédé de la part de ses ennemis , doit se mettre souvent sous les yeux les injures auxquelles il peut être exposé ; et continuant ainsi il doit se représenter les épreuves les plus rudes et presque intolérables à la nature humaine. Ensuite, portant ses regards au ciel, il doit considérer les mauvais traitements que les saints ont dû souûrir, les outrages que le divin Rédempteur a endurés et en s'occupant de ce parallèle , s'estimer soi-même bien inférieur à leurs mérites et accepter d'un cœur humble et résigné tout ce qui peut lui survenir de fâcheux. Par ce moyen il se trouvera toujours prêt à la patience , constamment disposé à conserver des sentiments de charité , envers toute personne qui pourra l'outrager. Cum se homo impatientiœ, seu irœ jjerturbationibus incursari deprehenderit, contrariis srme/ipsiim ubjeciiO' nibus senwer exerceat , et propositis sibi viuUiinodis injuriarum dispend iuruvique generibus veiut ab alio sibi erogalis, assuescal menton svani omnibus . quœ inferre imprubitas potcst, perjccta humilitaie succionbere, atqucaspera sibi qiiœque cl inloleiabilia jrequenter ojvponens , quanf.a cis occwrerc Icnitate ')mni jugiter contrit ionemediietur. Et ita -^picici.sao lllassavcroniinomnium, tive ipsius Domini passioncs , universa non :;uiain œniiviurum, $ed etiam pœnarum gênera , infcriora iiicrUts suis esse pronuneians, ad omnem se dolorum tuleranliaui pra-ixirubLl. [Cullal. 10, eap. 44). Voilà doue le premier i.U'gic auquel doit s'(-levcr la charité envers les ennemis; c'est de se tenir toujours préparé à recevoir avec une mansuétude cordiale toutes les oflenses qu'Us peuvent commettre contre auus.
331. — iMais ce n'est point eu temps de paix que l'on peut reconuailre un vaillant guerrier. L'on ne peut donner le nom de bravo à un soldat qui sous la tente vante ses prouesses et chante victoire. On ne peut donner le titre de brave qu'à celui qui, sur le champ de bataille oÛre sa poitrine aux coups d'un ennemi qui [ilein de lureur vient l'attaquer. On ne peut pas non jilus dire d'un honinie (ju'il est [ileiu de charité pour ses ennemis ipiaud il était en éiat de supporter leurs injures, si, quand il est exposé plus tard à leurs attaques, il ne donne pas des preuve»
de son coiirngo. Ainsi donc, outre cotto prf^pnralion dont nous avons parlo, il faut encore que la personne outragée ne réponde point par des outrages , qu'injuriée verbalement elle garde le silence, et que s'il faut le rompre, ce soit par des paroles «louées et sans aigreur. David nous a fourni un modèle pour le premier cas lorsque assailli de coups de pierre par Séméi, il ne recourut pas i\ la vengeance , mais s'y opposa et fît un reproche à Abisaï ipii voulait lui-même en tirer vengeance, et qui ayant mis le glaive à la main était prêt à frapper cet insolent et à lui li-ancher la tète. Le saint Roi ne donna pas des exemples moins édifiants de sa charitable mansuiHudo, lorsque rechorclu' plusieurs lois par ordre de Saûl qui voulait l'immoler, il ne se vengea point de lui quand il était en son pouvoir, mais il puni celui là même qui lui avait livré ce prince et qui avait donné la mort an fds de Saûl en lui faisant subir le même sort. Voilà sans nul doute d'éloquents exemples de charité , et nous pourrions en tiiter d'autres encore tout aussi généreux qui se lisent dans nos livres saints. Mais nous pouvons trouver encore de plus puissants motifs, à ce que je crois, dans les exemples qui nous sont fournis par des infidèles , bien qu'ils fussent privés de toute lumière de notre sainte foi. Saint Basile nous retrace cette action si pleine de force d'âme et d'intrépidité du philosophe Socrate , et je ne sais pas s'il faut dire que ce trait ne tourne pas plutôt à notre confusion qu'à notre instruction ! Assailli d'injures en pleine place publique par un homme de la plus vile populace, l'illustre philosophe non-seulement ne se sentit pas transporté d'un sentiment de vengeance, mais il ne chercha pas même à se défendre. 11 se tint immobile sous les coups que cet homme se mit à lui j)orter au point d'avoir tonte la figure endommagée et bouffie des soufflets qu'il en avait reçus. Lorsqu'enfin ce barbare insulteur eut achevé de le maltraiter et se fut retiré, Socrate se contenta de dire que l'auteur de cette barbarie n'avait fait que graver sur son front son propre nom comme le pratiquent les sculpteurs sur la statue qui sort de leurs mains , Vbi vero ille a cœdendo destitit, nihil aliud Socrates fecisse dicitur, quam fronti propriœ inscripsisse : Talis fccit , velut statuœ cuidam auctoris nomen. .{Hom. 24, de legendis libris gentiUum).
332. — Nous devons trouver encore d'aussi utiles excitations à la charité envers nos ennemis dans d'autres illustres exemples que rapporte S(Miôque, [De ira, lib. xi). Ainsi, lorsque Caton -était ail bain^ un imprudent lui asséna un soufflet. Le philosopiie
ne s'émnt pas , et comme l'auteur de l'outrage , étomié de celte impassibilité, lui faisait des excuses pour un si grand outrage, Caton lui répondit : Non niemini percussum me. Je ne sais point si j'ai été frappé. Il voulait ainsi épargner à son oflfenseur la honte de se reconnaître coupable de cette action brutale. Nous avons encore l'exemple d'Aristide, conduit injustement au supplice à travers les rues d'Athènes; pendant que tout le monde déplorait le sort de cet homme juste, il se rencontra un téméraire qui tirant du fond de sa poitrine un crachat dégoûtant le lui lâcha en pleine figure. A un affront si humiUant, Aristide se contenta d'essuyer son visage, et souriant avec calme, il dit à ceux qui l'entouraient : Avertissez cet homme de ne plus cracher aussi méchamment. At ille abstersit faciem , et subridens ait comitanti se magistratui : Admonete istum, nepostea tam imjjrobe oscitet. {Idem in cons. ad Helviwn). Or, dirai-] e, si ces hommes par amour pour la philosophie se montrèrent si éloignés de tout sentiment de vengeance, que ne devons-nous pas faire , nous , pour l'amour de Dieu et pour celui que nous devons avoir pour notre prochain, amour qui nous a été si vivement ordonné et recommandé par notre Rédempteur si plein de mansuétude? Si ces personnages, pour ne pas violer les préeeptes philosophiques, n'ont pas répondu à roffense par l'ofiense, quelle devra donc être notre conduite^ à nous, pour ne pas transgresser les lois divines qui nous imposent si strictement l'amour envers ceux qui nous outragent ?
333. — Ce que j'ai dit des actes injurieux s'applique également aux paroles offensantes. De même que pour les premiers, la charité défend la vengeance, de même aussi, elle interdit les paroles de récrimination et de colère. Il faut supporter les actes , il faut encore supporter les paroles et puis aussi garder le silence. Telle était la conduite de la sainte amie de saint Jérôme , la généreuse Paule. Quand ses ennemis, nous dit le saint Docteur, la frappaient en y joignant des injures et des affronts, elle ne leur répondait pas un mot, mais elle se rappellait aussitôt l'exemple du Prophète royal, qui, au milieu des outrages qu'il recevait des pécheurs, devenait sourd à leurs injures et se faisait muet pour ne pas y répondre. Si (jiiando procacior fuisset inuniciis, et usquead verberunijurgia prusillret , illud psalterii dccanlabat : Cum consis/cretadversum mepeccator, obmului, cl silui a bonis. Et rursus : Ego aulem
sieiit surdus non (uuUrbain, cl (/luisi jnulns non apericns o» iuuin. Lt jactua suin sicut humo non audiens, et non kabem in ore sua redaryutiones. {In vita Paulœ ad Eustoch.), Doue, conclut saint Ambroise, si qneUju'un nons insulte et par des paroles piquantes nons excite à lu dispute, ne rompons point le silence. Ne faisons pas comme la cloche qui plus on la frappe, et plus elle élève sa voix de bronze et repond avec tracas. Car celui qui s'irrite est un pécheur ; selon ce que nous dit le Prophète royal que je viens de citer, c'est un homme qui transgressante loi divine, voudrait trouver des imitateurs, en tenant des propos contraires à la charité fraternelle. Quando aliqnis nobis conviciatur , lacessit , ad violentiani provocat , ad jnryium vocat ; tune silentiwn exerceamns, tunj muti fieri non erubescamus. Peccator enim est, qui nos provocat , qui injuriant jacit ; et nos suisimiles fieri desiderat. {Lib. ï, de Offic. Cap. 5). 334. — JMais , si quelquefois il trouve à propos de répondre, il faut que les paroles soient empreintes d'humilité, de douceur, d'afiabilité. Il faut qu'elles soient telles qu'on y découvre un cœur, qui, au milieu des injures peut bien répondre, mais ne s'exaspère 'amais. Benedicite persequentibus vos', benedicite, et nolite maledicere. [Ad Rom. 42, 43). Bénissez toujours, dit l'Apôtre , ne maudissez point ceux qui vous persécutent. Si vous agissez de la sorte , vous ferez deux grands biens , vous conserverez dans vous la charité et vous la ferez revivre dans ceux qui en ont osé violer les règles , parce que le sage a dit : Responsio mollis frangit iram. [Proverb. 45, 4). Une réponse pleine de douceur éteint l'ardeur de la colère dans im ennemi, et brise sur ses lèvres l'aiguillon de sa fureur. Sophrone raconte que deux vieux moines faisant voyage ensemble avec un compagnon plus jeune qu'eux s'égarèrent. C'est pourquoi, pour retrouver leur chemin, ils furent obligés d'entrer dans unchamj ensemencé. Le villageois propriétaire de ce terrain, craignant que cela ne portât quelque préjudice à ses blés, se mit à les charger d'invectives. Alors, l'un des deux moines vieux, obéissant au conseil de saint Ambroise , dit aux deux autres : Ne proférez pas une seule parole, je vous en prie au nom de Dieu. Per Doviinum nullus ci respondeat. Mais comme le villageois ne cessait de les accabler d'injures, il jugea convenable de Ini répondre quelques mots, et voici ce qu'il lui dit : Rccte dixisli, fi/i; nam ii veri monachi essemus , ista non egissemus. Sed per Domlnum
indulgenohls, quia peccavimus . Vous parlez très-bien, mon fils, car si nous étions de vrais moines, nous ne ferions pas ce que nous faisons, pardonnez-nous donc, car nous sommes en faute. A ces douces et humbles paroles, le villageois se radoucit tellement, et sa colère s'apaisa à tel point, qu'attendri et plein de regret, il se jeta à leurs pieds, leur demanda pardon de son audace, les pria de vouloir bien le prendre dans leur société, et ayant abandonné ses champs il se fit moine. Tant est vrai ce que diJ, le Sage : Lingua mollis confrimjet duritiaîn. [Proverb. 25, 15). Il n'est rien qui adoucisse un cœur exaspéré par la passion de la colère que des paroles douces, humbles et pleines d'afîabilité.
335. — Néanmoins, tout cela ne suffît pas pour la charité parfaite, dit saint Dorothée, parce qu'il se trouve bien des personnes, qui , se faisant violence, ne se vengent pas des injures qu'on leur fait, et qui, retenant leur langue, ne répondent pas aux outrages ou le font sans se fâcher , et ne font paraître au dehors aucune marque de ressentiment, mais dont le cœur est cependant affecté d'une certaine amertume contre celui qui les a offensés. Alius non verbo, non opère, non aspectu, non habitu studet malum pro nialo reddere ; affligitur autem in corde erga fratrem. {Doct. 8). Il en est qui gardent le souvenir d'une injure, le nourrissent dans l'esprit , en gardent dans le cœur une certaine rancune , et qui , s'ils ne se réjouissent pas du mal du prochain, ne se complaisent certainement pas au bien (jui lui arrive, ainsi que ce Docteur le dit à la suite des paroles précitées. Ces personnes sont dûment convaincues d'un défaut de véritable charité envers leurs ennemis, car Notre-Seigneur ne se borne pas à demander (ju'on ne réponde pas à l'oiienso par l'offense, aux paroles insultantes par d'autres paroles aussi offensantes, mais il exige que nous aimions notre ennemi avec mie charité d'aûection. Ego autem dico vobis : Diligite inimicoi vestros. Et il en donne la raison : Si enim diligitis eos qui voi diligunt , quam mercedem habebilis ? ISonne et publicani hoc Jaciunt ? [Maltli. 5, Vers. 44, 4G). Quel sera votre mérite, dit Jésus-Christ, en aimant ceux qui vous aiment, puisqu'un sentiment naturel y porte même les pécheurs qui sont privéj de la grâce, et même les gentils auxquels la loi est complètement étrangère? Quelle récompense pourra-t-il vous accorder pour un acte de si ])as prix? L'amour véritablement digne de récompense consiste à aimer ceux aui nous baissent.
330. — C'est ainsi (]ii'ai;iss;iil l'^tioimej abbé et fondateur d'un monastère , près de la ville de Riéti , d'après la relation que nous en fournit saint Grégoire, dans ses Homélies. Parmi les grandes vertus qui brillaient dans ce saint personnage, il se faisait principalement remarquer par son amour sincèrt; envers SCS ennemis. Il avait coutume de mettre au nombre de ses amis ceux qui lui taisaient quelque tort , de rendre pour un aftront les services les plus loyaux, de compter pour un gain tous les dommages qu'on pouvait porter à sa fortune, et de considérer tous ses ennemis comme ses coadjuteurs offîcieux dans ses progrès spirituels. Virtus tamen vatientiœ vehementer in eo exereverat, ita nt einn sibi amiciim crederet, qui sibi molestiœ ali' quid irrogasset. Reddebat contumeliis gratias, si aliquod inipsa sva inopia damnum fuisset illatum , hoc maximum lucrum putabat: Omnes suos adversarios nihil aliudnisi adjvtores existimabat. C'était bien là sans doute une véritable charité envers les ennemis, parce qu'elle avait ses racines dans le cœur.
337. — Lorsque vous êtes arrivés à l'acquisition de cette intérieure et sincère charité envers ceux qui vous offensent, vous ne devez point vous y arrêter, mais avancer encore jusqu'à leur désirer du bien, et tout le bien possible ; car l'amour consiste à vouloir du bien à la perâonne aimée, amare est velle bonum. Vous devez leur souhaiter ce bien avec une afiection sincère, et prier Dieu de vouloir le répandre sur eux à pleines mains. C*est là précisément ce que nous insinue notre divin Sauveur, afin que nous devenions semblables à Dieu notre père : Orate pro versequentibus , et calumniantibus vos, ut sitis filii Patris vestri, qui in cœlis est. (Matth. 5, 44). Telle était la conduite du Prophète royal qui déclare en parlant de lui-même , qu'il priait sans cesse pour ceux qui attaquaient son honneur et qui cherchaient à le noircir de leurs langues médisantes : Pro eout me diligerent , detrahebant mihi: Ego autem orabam. [Psalm. i04, A). Ainsi agissait ce grand saint Etienne, le premier des martyrs qui , assailli par ses persécuteurs d'une grêle de pierres, qu'ils lançaient contre lui à pleines mains, priait le Seigneur de ne pas leur imputer cela à péché. Domine, ne statuas illis hoc peccaium. Ainsi agit le divin Rédempteur envers ses bourreaux, comme je l'ai déjà dit, en les excusant auprès de son Père, et en sollicitant leur pardon : Pater, ignosce illis. Saint Augustm, considérant l'acte héroïque d'amour de Notre-
Seigneur et celui de saint Etienne, qui priaient l'un et l'autre pour leurs peiséruteurs, conclut eu disant que, si nous ne pouvons pas imiter le divin Rédempteur , nous devons au moins marcher sur les traces de son serviteur. Il dit de plus que quand même il ne nous serait point possible d'imiter notre Sauveur dans une circonstance aussi ardue et qui répugne .-=1 fort à la nature , car l'exemple fut donné par le vrai Fils de Dieu , du moins nous pourrons très-certainement imiter sain t Etienne, qui était un homme semblable à nous: Ecce Stephamts lapidatur sic constitutus quasi ante oculos nostros ; ecce metnbrum Christi, ecce athleta Christi. Inspice illum qid pe* pendit in ligno Cntciflgebatur iste, iste lapidabatur. llle dixit: Pater, ignosceillis, quia nesciunt quid faciunt. Iste quid dicit? Audiamus illum , si forte vel ipsum imitari valeamus. Primo heatus Stephanus s tans oravit pro se, et ait'. Domine Jesu, aC' cipe sniritum meum ; deinde genuflectit, et genuflexus ait : Ne
statuas illis hoc peccatiim. et hoc dicto obdormivit E?-go
carissimi, imitamini Sanctum Stephanum. {Serm. 2, de Sanctis). 338. — Que si ensuite, après avoir conservé dans votre cœur une affection véritable envers votre ennemi, après avoir prié Dieu de lui faire du bien, selon vos désirs, et lui en avoir fait vous-même , vous arrivez jusqu'à lui en faire en vous gênant et à vos dépens , vous serez parvenu à l'héroïsme de la charité envers votre ennemi, parce que ceci est un haut degré de perfection auquel peu de personnes peuvent s'élever, et Ton ne saurait y parvenir sans aucun secours extraordinaire de la grâce de Dieu. Ici, mettant de côté les autorités et les raisons je veux me borner à raconter un fait extrêmement remarquable qui est rapporté par de graves auteurs, et j'espère que ce trait seul aura assez d'efficacité pour faire naître dans vos cœurs une charité généreuse envers quicomjue se sera porté à une offense des plus exorbitantesà votre égard. (5*^(7nen,^a/7(? 1 , CAm^ /«5^r. Dissert. 20, n. 20). Dans la ville de Bologne, unedamenon moins illustre par sa naissance que par l'éclat de ses vertus, avait un fils unique qui, dans l'état de veuvage de cette bonne mère était Tunique ol)jet de son affection, la seule espérance de son cœur, et le seul héritier de ses biens. Or, un jour que ce jeune h -m me jouait à la paume devant son palais, il passa un étranger, qui, par malice ou par inadvertance , vint mettre un certain désordre dans ce jeu. Le jeune homme, dont le caractère était
Irascible, se retonma, irrité contre le passant, et se mit <^ l'outrager par des paroles otïensantos Alors cet étranger, protondémeut exaspéré, tin» son épée, la i>longe dans le sein dn jeune homme , et le laisse mort , nageant dans son sang. Un peu de réflexion lui ayant ensuite fait comprendre son tort quand il n'était pins temps, comme cela aiTive à ceux (jui se sont mis dans un pareil cas, il courut plein de trouble vers la porte de ce palais, qui était, sans qu'il le sût, la demeure du jeune homme qu'il venait de tuer. Emporté par l'agitation que lui causait le meurtre qu'il venait de commettre, il monte rapidement l'escalier et se trouve bientôt eu face de la mère , tenant encore à la main l'épée fumante du sang de ce cher fils, et implore son secours. Cette dame, qui n'avait pas encore étéiniormée du funeste événement, lui promet sa protection et le cache dans ses appartements. Cependant, ce meurtre étant venu à la connaissance des magistrats, on cherche partout le coupable, et, comme on ne peut le découvrir, les agents de la ju^^tice se disaient l'un à l'autre : Si cette mère savait que la victime du meurtre est son propre fils , elle ne montrerait pas tant de zèle pour le dérober à notre poursuite, et le cacher dans sa propre maison. Figurez-vous quelles furent les pensées de cette dame en entendant ces paroles. La pauvre mère ne mourut pas, parce que sa grande vertu mit, pour ainsi dire, toutes les facnltés de son âme en garde contre les mouvements de son cœur. Maisqu'ai-je dit, elle ne mourut pas? Elle conserva ime si rare présence d'esprit, que bien loin de se livrer à l'impétuosité de son amour maternel, elle contraignit son cœur à aimer ce meurtrier et à lui vouloir tout le bien qu'elle aurait souhaité pour son propre fils. Elle fit préparer un repas splendide, dans lequel elle voulut le servir , elle eut le courage de lui verser de Teau sur les mains , sur ces mains encore rougies du sang de son fils chéri. Quand le repas fut terminé : Mon fils ! lui dit-elle. Celui-ci resta stupéfait en s'entendant appeler de ce doux nom. Mais la dame , ajoutant à cette première surprise un nouvel étoimement encore plus grand , lui dit : Je ne suis plus mère, puisque vous m'avez enlevé le fils unique que je possédais. Je veux pourtant l'être encore, et vous seul serez mon fils, vous béritei'ez de mes possessions. Pour le moment , prenez toutes v*is mesures pour mettre en sûreté votre vie. qui est ici en ûanger. Voilà une bourse pleine d'or, prenez dans mon écurie
le meilleur cheval et quittez la contrée. Elle voulait encore parler, mais les larmes la sufïoquèrent. La rue où se passa ce merveilleux événement, se nomme encore la rue ou place Pia» pour immortaliser la mémoire d'une charité si héroïque, et l'on peut dire aussi d'un miracle éclatant d'amour.
339. — Telle doit donc être à l'avenir votre vengeance qui consiste à faire du bien à ceux qui nous iont du mal. Si esurierit mimicus tuus, ciba illum; si sitierit, votum da illi, {Proverb., 26, 21). Donnez à manger, dit le sage, à votre ennemi qui a faim, donnez-lui à boire, s'il a soif. Mais, me direzvous, c'est ici quelque chose de trop difficile, et cela est au-dessus des forces de notre nature. Mais, vous répondrai-ie, cela n'est pas supérieur aux forces de la grâce , car Dieu n'aurait pas fait à l'homme un commandement d'aimer ses ennemis, s'il n'avait pas voulu lui accorder la lorce de l'accomplir. Sine dubio Deus non prœcepisset diligi inimicum , nisi facultatetn largitus fuisset id faciendi. {Reg. brevior. Quœst. 176). Je dirai donc avec saint Ambroise : Ou il y a dans vous une charité iorte et énergique pour celui qui vous oficnse, ou il n'y en a pas du tout; s'il n'y en a pas, priez toujours Dieu, et la prière sera pour vous un bouclier protecteur par le moyen duquel le Seigneur viendra au secours de votre faiblesse et vous fortifiera. Si dans vous se trouve une charité de cette nature, priez pour votre ennemi, et votre prière lui servira de bouclier contre toute sorte de mal, et le Seigneur lui donnera en même temps la force de faire le bien. Si infinnus es, or a; si fortis es, or a. Infinnus pro te ora, fortis pro inimico tuo ora. Bonum scutum infirmitatis oratio, tu oras et Dominus te protegit. Bonum scutum etiam triumphantis : ut inimicmn tuum, quempossis (erire, défendus. {In Psalm. 28).