‹ Guide ascétique (volume 2)Chapitre 40 sur 160 · Or, toutes ces œuvres corporelles de miséricorde · texte numérisé non relu

Or, toutes ces œuvres corporelles de miséricorde

peuvent être des actes de charité tliéùlogale, s'ils sout pratiqués pour Famour de Dieu, car Dieu les accepte sans les distinguer des autres dont nous avons parlé jusqu'à ce moment, et les reçoit comme si c'était à lui-même. C'est en ce sens que le saint docteur Grégoire envisage l'action d'un moine nommé Martyrius qui, ayant rencontré un lépreux dégoûtant, lequel étendu par terre, disait qu'il ne pouvait pas, à cause de son extrême faiblesse, rentrer dans son habitation, l'enveloppa de son froc, le chargea sur ses épaules et le porta au monastère. Mais à peine ce lépreux, qui était Jésus-Christ lui-même sous cette misérable apparence, fut-il arrivé <ju'il fit briller sur son visage un rayon de sa gloire et lui dit : Marlyrius, vous n'avez pas rougi de moi sur la terre, et je ne rougirai pas de vous dans le ciel. MarHjri,tu non me erubiiisti super terrain : Ego non te erubescam super cœlos. {Uomil. 39, in Evangel.) On lit également sur saint Grégoire lui-même, qu'ayant coutume de nourrir à sa table douze pèlerins, il reçut quelquefois Jésus-Christ à la même table, parce qu'il s'était joint à ces pauvres. C'est ainsi que Dieu, par l'organe de l'ange, loua Tobiede ses soins empressés à ensevelir les morts. C'est encore ainsi que Dieu a fait connaître, par sa très-sainte Mère, combien lui était agréable le rachat des esclaves, puisqu'il a voulu qu'elle fût la fondatrice d'un saint ordre qui s'occupe de déhvrer de leurs chaînes ces infortunés qui gémissent sous le poids d'une dure captivité. Saint Paulin, selon ce qu'en rapporte saint Grégoire (3. Dialog., cap. 1), en donna un illustre exemi^e, puisqu'après avoir distribué tous ses biens, pour l'œuvre de la rédemption des captifs, il se sacrifia encore lui-même en se mettant volontairemant dans les fers pour en délivrer le fils d'une veuve désolée.

354. — Saint Augustin va encore plus loin, et il dit que toute

espèce de soulagement que l'on procure aux malheureux dans leurs misères corporelles, rentre dans la bonne œuvre de l'aumône. Ainsi, celui qui soutient un boiteux lui fait l'aumône de ses pieds ; celui qui guide un aveugle lui fait l'aumône de ses yeux ; celui qui porte sur ses épaules un vieillard ou ini infirme lui fait l'aumône de ses forces. Lste 7iun polesl amlndare: qui potest ambulare, pedes suos accommodai claudu. Qui videt,

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ociilos suas accommodai cceco : Et qvifitmds rsf, et sanus, vires stuis nccoinniodat scni , et œgroto , et portut illinn. {In Vsalm. 125). Par ce moyeu , continiu' le saint lioclriir, il n'est pas d'hoiume.si pauvre qu'il soit, qui ne ptiisse faire l'aumône à l'hoininc le plus ridie du monde. Il d(''velop[)e sa pensée par le fuit suivan».. Un homme aussi bien partage du côté de la fortune, qu'il est cTnutre part d'une très-faible complexion se trouve sur le bord d'une rivière ; il ne peut pas la traverser pour se rendre à l'autre rive. S'il quille ses vêlements, il se refroidira les membres et il contractera peut-être une maladie mortelle. Arrive auprès de lui lui pauvre qui est beaucoup plus robuste ; il charge le riche sur ses épaules et le porte à la rive opposée. Voilà doue ce pauvre qui a fait une grande aumône au riche eu lui rendant ce grand service. Aliqiiando cl clives invenitur panper, et a pavpere prœstatur illi aliqiiid. Venit nescio quis ad flumen, tanto delicatior , quanto ditior; transire non potest; si nudaiis membris transierit , friycscct, œgrotabit, morietur. Accedit pauper cxercitatior corpore , trajicit divitem , eleemosynam facit in divitem, Ergo nolite eos tantum putare pauperes, qui non habeni pecuniam . In quo quisque pmiper est, ibi illum vide, quia forte tu in eo dives es , in quo ille pauper est , tu habes unde accommodes. Donc, dit très-bien le saint Docleur, ne considérez pas seidement comme pauvres ceux qui n'ont point d'argent: tout le monde est pauvre de ce dont il a besoin, et tout le monde peut faire l'aumône en portant secours à ceux qui manquent.

355. — Si nous désirons donc d'arriver à la perfection de la charité fraternelle, portons secours à notre prochain dans tous les cas où nous le voyons dans le besoin ; ofîrons-lui-en l'occasion, à toute heure, tantôt à nos domestiques , tantôt aux personnes du dehors, lantôtà nos amis, tantôt à nos connaissances, parce que , dit saint Jean , si vous voyez votre frère dans la nécessité, si vous découvrez qu'il a besoin d'aide, et si néanmoins vous endurcissez votre cœur en ne voulant point vous gêner pour lui, comment pourra-t-on dire que la charité réside en vous? Qui viderii fratrem suum necessitatem habere, et clauserit viscera sua ab eo, quomodo caritas Dei manel in eo. (i Joann. 3, 27).

356. — Permettez maintenant, qu'aux motifs déjà exposés, je joigne une autre considération non moins efficace pour exciter à la compassion envers les pauvres ceux que des motifs plus élevés ne sauraient émouvoir. 5» vis , dit saint Augustin plus

haut cité, habere misericordiam, estomisericors. [In Psalm. 95). Voulez-vous obtenir de Dieu miséricorde pour les péchés que vous avez commis? Soyez plein de miséricorde envers les malheureux, car Dieu vous jugera comme vous avez jugé les autres, et on se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servi envers vos frères : Qua mensura mensi fueritis , remetietur vobis. [Matth. 7, 2). Au contraire, si vous voulez que Dieu vous traite sans pitié et vous juge sans user de sa miséricorde à votre égard, dit l'apôtre saint Jacques, vous n'avez qu'à fermer votre cœur aux mouvements de la commisération envers vos frères, Judicium sine misericordia illi, qui non fecil misericordiam. {Jacob. 13). Voilà \\\\ grand motif qui est capable d'attendrir le cœur le plus dur et peut le rendre accessible et compatissant aux misères du prochain. Saint Jean Ghrysostôme nous présente encore un autre motit qui se tonde, il est vrai, sur une considération temporelle, mais qui peut avoir son efficacité. En parlant de l'aumône au peuple d'Antioche, il leur démontre qu'elle est un moyen de faire de très-grands profits , parce que Dieu multiplie au centuple tout ce que l'on donne afin de soulager les misères d'autrui. Eia, carissimi hodie ostendamus qualiter est ars omnium, artium qîiasiuosissima eleemosyna. {Hom. 33, ad popul. Autiochen).

357. — Je veux confirmer ce que dit le saint Docteur par un trait que me fournit très-à-propos Césaire. [Miracul., lib. rv, cai). 68). Il y avait à la tète d'un monastère un abbé qui aimait beaucoup à exercer l'hospitalité et se montrait fort généreux envers les pauvres. Dieu récompensait cette vertu de charité en le comblant de bénédictions et en répandant avec profusion toute sorte de biens temporels sur sa communauté. Cet abbé eut pour successeur un moine aussi avare qu'il avait été libéral, et aussi dur envers les pauvres que son prédécesseur s'était montré plein d'une généreuse charité. Ce nouvel abbé supprima, sous quelques vains prétextes, toute espèce d'hospi-' talité, et réduisit presque toutes les aumônes qu'on faisait aux pauvres. Cependant vint se présenter à la porte du monastère un homme à cheveux blancs, d'un aspect vénérable, et demanda çu'on voulût bien l'accueillir. Le portier le reçut, mais seulement en secret, car il savait combien peu étaient agréables à l'abbé ces actes de charité; mais comme il ne pouvait pas traiter cet étranger comme il l'aurait désiré et comme le méiilail ce

vieillard, il lui en expliqua la raison en lui disant que, s'il ne le recevait pas d'une manière plus cunvenable, il fallait l'altribut>r à l'état pauvre où se trouvait le monastère, car anlérieurenient, lui dit-il, celte maison était comblée de prospérité, et maintenant elle est tombée dans uue telle pénurie qu'on y manque même du nécessaire. L'étranger, qui connaissait parfaitement l'avarice de l'abbé, lui répondit que la cause de toutes ces misères provenait de ce qu'on avait chassé deux frères trèsméritants, et que si l'on ne les rappelait pas dans la communauté la maison ne recouvrerait plus son ancienne prospérité. Quels sont donc ces fières, reprit le portier, que l'on a renvoyés? Le pemier, répondit le vieillard, se nomme Date (donnez), et le second Dabilur vobis (et il vous sera donné); et après avoir ainsi parlé, il prit longé du portier. Celui-ci alla raconter ce qui venait de lui arriver à tous les mokies; et enfin, l'abbé en ayant eu connaissance et ayant compris la vérité que l'étranger avait révélée avec tant d'esprit au portier, rétablit aussitôt l'hospitalité comme on la pratiquait avant lui, reprit l'usage ancien des aumônes, et Dieu daigna encore visiter ce monastère en lui procurant en abondance toute sorte de biens temporels. Tant est bien fondé ce que dit saint Jean Chrysostôme que, Ars artium quœstuosissima est eleeniosyna, que l'aumône est une profession très-lucrative, parce que ce qui est donné à Dieu dans la personne des pauvres ne se perd pas, mais produit un intérêt centuple.

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