‹ Guide ascétique (volume 2)Chapitre 41 sur 160 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

DES ACTES DE CHARITÉ SPIRITUELLE QUI s'exercent ENVERS LE PBO> CUAIN POUa LE BIEN DE SON AME,

358. — Pour trois raisons, dit le Docteur angéliquc, l'acte de charité spirituelle doit l'emporter sur celui de la charité corporelle. La première, c'est que cet acte procure au prochain une chose plus précieuse telle que l'est le bien spirituel, beaucoup plus estimable que le bien corporel. Primo quideni, quia id quod exhibet, nobilius est, scilicet donum spirituale, quod praeminet corporali. Deuxièmement, parce que le bien qui en résulte a un objet plus noble tel que Test, sans aucun doute.

l'âme en comparaison du corps. Secundo, ratione ejtts, cuisubvenitur, quiaspiritus melior est corpore. Troisièmement, parce que l'acte de charité en faveur de l'âme est plus spirituel que celui qu'on exerce en faveur du corps, et qu'il est encore plus noble. Tertio,, quoniam ad ipsos actus, quibus subvenitur proximo, quia spirituales actus sunt nobiliores corporalibus , qui sunt quodainmodo serviles. {% 2, Quœst. 3'2, art. 3), Saint Jean Cbr-ysostôme allègue les mêmes motifs pour engager les âmes charitables à procurer le bien spirituel du prochain. Ces actes sont d'autant plus dignes de louange, nous dit-il, et sont d'autant plus méritoires que consistant à reprendre, à enseigner la vertu, à en faire ressorth* la beauté, à montrer la laideur du vice, à réchauffer les tièdes, à les faire marcher dans la voie de la perfection, ils l'emportent sur ceux qui ont pour objet l'aumône et la distribution de ses biens propres pour secourir les misères du prochain; ils l'emportent disons-nous, d'autant que l'âme est plus noble, plus digr.e d'estime que le corps fait d'un vil limon. Vt anima corpoie melior est, ita iiSy qui indigentibus pe^ eunias et facultates suppeditant, wajoribus prœmiis diqni sunt ilU qui admonendo , et continue docendo in viam rectam supinos et desides inducunt, inonstrando eis divinarum virtutum fragrantiam et vitiorum maleokntiam» {Uomil. 3, in Genesim). C'est pourquoi celui qui prétend arriver à la plus haute perfection doit vaquer à l'exercice de cette aumône spirituelle et s'y appliquer avec une plus grande attention et avec toute l'ardeur de son esprit.

359. — Le saint Docteur tire de cela une conclusion trèspropre à faire brûler dans nos cœurs le feu de la charité spirituelle. Nihil ita gratumest Deo, et ita curœ, ut animurum saltts, sicvt clamât ap)ostolus, dicens : Qui vult omnes homines salvos fieri, et ad agnitionem veritatis venire. Et iterum Deus ipse ait: nota mortem peccatoris , sed ut convertatur et vivat... Talem igitur habentes Dominum, tam misericordem , tam benignum/ cum nostri, tum fratrum noslrorum curam geramus. [In eodem lloiinl.). Dieu nous déclare, dit le saint Docteur, par la bouche de l'Apôtre saint Paul, qu'il n'est rien qui lui soit plus agréable et (jui lui tienne plus à cœur que le salut des âmes, puisqu'il dit (|iu; son vœu le plus cher est de voir les hommes marcher dans le droit sentier de la vérité et de les voir arriver enfui au terme de leur salut éternel. Il le dcclarLi par la. houtihe de son

prophMe I\z(Vhiol, quand il ilit qu'il ne vent pas la mort du péclieur, mais qu'il veut le voir revivre dans la ^nùre, et jouir d'un éternel bonheur; c'est pourquoi ayant potir inailre un Dieu si bon, si miséricordieux et si tendrement attaché à nos âmes, prenons tous en main le soin du salut de nos Ji'ères; soyons tous animés d'un saint zèle, et nous torons ce qui lui est agréable. 3G0. — Le même saint Jean Ghrysostôme corrobore cet onseignemeut par les paroles qu'adressait le Seigneur à Jérémie, et à nous-mêmes par son organe : Si separaveris pretiosum a vili, quasi os meum eris. {Jerem. 45, 19). Si vous séparez ce qui est précieux de ce qui est vil et méprisable, vous serez comme ma bouche. Le saint Docteur, réfléchissant sur ces paroles emphatiques {enfaiiché), demande eu quoi consiste cette séparation qui doit se faire entre ce qui est précieux et ce qui est vil, et qui rendra celui qui l'opère semblable à la bouche du Seigneur, il dit que c'est uniquement la séparation qui doit se faire da)is l'àme qui est la plus précieuse chose du monde, d'avec le péché qui est la chose la plus vile, eu ramenant l'âme par un soin tout particulier, du péché à la vertu, et des ténèbres à la lumière de la vérité. Quiconque fait cela, dit-il, se rend semblable à la face de Dieu , puisqu'il imite sa bonté et s'y rend conforme , autant qu'il est possible à la nature humaine de devenir semblable à la nature divine. Et en vérité , que n'a pas fait Dieu pour nous délivrer du péché et de la damnation éternelle? Il descendit du trône de sa gloire, se revêtit de notre chair mortelle, il se soumit à quelque chose de plus ignominieux encore et de bien plus dur, car il voulut mourir sur un bois infâme. Si donc un Dieu d'une nature si incompréhensible et si ineffable, s'est assujetti à des tortures si horribles pour notre salut, que devonsnous donc faire pour délivrer notre prochain de l'esclavage du démon , pour le tirer de la voie de la damnation , et pour le remettre dans le chemin de la vertu et dans la voie qui conduit au ciel, afin de retracer en nous autant qu'il est possible, quelque ressemblance avec l'infinie bonté de notre Dieu , et devenir eu quelque sorte semblables à lui-même, à sa face divine ? Ce sont là des considérartions très-solides par lesquelles le saint Docteur confirme la justesse de son raisonnement sur ce qu'il a précédemment avancé , en disant que rien n'est plus agréable à Dieu, que de travailler au salut des âmes. Et ut scias, quantum bonum sit cum sainte îiostra et alios iucrari, audi

prophetam inpersona Dei dicentem. Qui edncit pretiosum a vili, quasi os meum erit. Quid hoc est? Qui ab errore ad veritaiem, ait, manuduxerit , vel a j)eccato ad virtutem proximum induxerit, quantum homini licet , me imitatur. Etenim ipse , cum Deussit, propter nihil aliud nostram induit carnem , et alia humana omnia sustinuit { quando quidem crucem quoque suscepit) quam ut nos peccato obnoxios a maledicto liberaret. Et hoc quoqm Paulus clamât dicens : Christus nos redemit a maledicto legis, factuspro nobis maledictum. Si igitur ipse, qui Deus est ineffabilis essentiœ , ob misericordiam ineffabilem omnia propter nos, et salute?n nostram suscepit; cur non et nos erqa fratres justi sumus ; agnoscentesque eos ut membra nostra , et eripientes ex diaboli faucibus in viam virtutis inducimus? {In ead. HomiL).

361. — Toute cette doctrine de l'éloquent évêque, surnommé à si juste titre. Bouche d'or, (qui répond au grec Chrusostomos), s'associe très-bien avec cette parole célèbre de l'Aréopagite : Divinorum omnium divinissimu7n est cooperare Deo in conversione peccatornm. {De Cœlesti Hierarch. Cap. 3). Parmi toutes les choses divines, celle qui l'est le plus est la conversion des pécheurs , puisque c'est en cela qu'on se rend le mieux semblable à Dieu dont la bonté désire souverainement notre salut, et par conséquent, c'est ce qui nous rend le plus Dei formes , le plus divins et même très-divins par le moyen de celte coopération avec Dieu, divinorum omnium divinissimum. C'est pour cela que saint Grégoire s'exprime comme il suit : Nullum omnipo' tenti Deo taie est sacrificium , quale est zelus animarum. (Hom. 12, in Ezech.). On ne peut faire à Dieu un sacrifice plus agréable que cehii du zèle pour le salut des âmes. En effet, le salut d'une seule âme coûte plus au fils de Dieu que tout l'univers. Pour créer le ciel, la terre, les monts, les planètes, les étoiles , le soleil , il n'a eu besoin que d'un acte de sa volonté ; mais pour le salut des âmes , il lui a fallu répandre son sang , endurer les tortures , les douleurs , les spasmes et la mort la plus cruelle.

362. — Saint Bonaventure, dans la vie de saint François, nous apprend que ce Saint, délibérant en lui-même pour savoir s'il devait interrompre ses pieuses contemplations pour se livrer à l'œuvre du salut des âmes par la prédication, vouhit auparavant connaître l'avis de ses religieux. U leur exposa doue *ci

avantages et les inconvéïiicnls tic la vie contemplative et (la ii%> vie active, et il lenr parla de la sorte : Il me semble qne parla contemplation on acqniert une grande pureté d'affections , un» sainte (piiétude de conscience, une union intime avec le souferain bien. Au contraire, par la prc^dication, on s'expose à di»traire son esprit des choses divines; il en résulte quelque relâ::cbenient dans la sévérité de la discipline, et souvent l'âme e». revient toute couverte de la poussière de quelque imperfectiooa^ Dans la contemplation on converse avec les anges, on parle av«c Di<'U dans une sainte solitude , et l'on y mène une vie plus ait-gélique qu'humaine. Dans la prédication, on traite avec I&shommes, on parle, on voit, on raisonne avec eux, et c'est pour cela qu'on mène une vie plus humaine qu'augéUque. Quoiqu'il eu soit, conclut-il, la .Prédication offre un avantage qui contrebalance tous les biens précieux de la contemplation. C'est qœ le Fils de Dieu, pour travailler au salut des âmes, est descends du sein de son Père éternel, et qu'il est venu sur cette mis-srable terre pour montrer, par ses paroles et par ses exemples;, le chemin du ciel aux mortels. Il me semble donc que la prédication doit être encore plus agréable à Dieu, puisqu'elle a été choisie par son divin Fils, et que nous ferons une chose pliisagréable au Seigneur, en interrompant nos douces et paisibles contemplations pour nous dévouer aux pénibles fatigues du salut de nos frères. Sed vniiin videtur prcepçnderare his omnibi-is ante Deum^ gvod unigenifus Dei Filius propter animarum salu.tem desinu Patris descendit, ut svo mundum informans exemplo^ verbum salutis hominibus loqueretw; et ideo videtur magif. Deo vlacitum, quod intermissa quiets, foras egrediar ad laborem. [Bonavent. invita S. Franc., cap. 12). Et telle est la raLsoc. sur laquelle se tondent les SS. Pères précités, quand ils disent, que la charité que l'on exerce pour le bien spirituel des âmes nous divinise, c'est-à-dire nous fait semblables à Dieu qui a tant travaillé pour le salut de nos âmes, et que, par conséquenl^t rien ne saurait être plus agréable à Dieu.

363. — ISlaintenant le lecteur comprendra le sens des paroler.que répétait souvent saint Ignace de Loyola, quand il disait quesi Dieu lui avait laissé le choix de s'envoler tout de suite au cie^. ou bien de rester sur la terre au service de Dieu, eu se dévoua»?., aux pénibles fatigues de sauver les âmes, il aurait préféré ee. dermer parti, même avee Tincertilude de son salut éternel .^ T. IV. • n

optio âaretur, malle se beatitudinis incertum vivere, et intérim Veo inservire, et proximorum saluti, quant certum ejusdem gloriœ statim mori. {Brev. Rom. in Jesto S. Ignatii, 31, Julii). Ce grand Saint n'ignorait pas à coup sûr combien Dieu aime les âmes, combien il a souflert pour elles et combien lui est à cœur leur salut. C'est pourquoi, par un acte d'héroïque charité, préfère-t-il le salut de ces âmes à la possession assurée de son éternelle béatitude. Ce fat encore là le motif pour lequel saint Punstan refusa d'aller au ciel le jour de l'Ascension de Notre- Seigneur, malgré l'invitation que lui en faisait un céleste message. (Fmc. Dellovac. lib. xxiv, cap. 94).

364. — Ce saint archevêque de Caulorbéry, la veille de cette grande solennité, était plongé dans une sublime et pieuse oraison , quand il vit entrer dans l'église une innombrable multitude d'anges revêtus de tuniques dont la blancheur surpassait celle de la neige. Ils portaient sur la tête des couronnes resplendissantes de lumière , et couverts de la tête aux pieds des plus ravissantes splendeurs. Il les vit se placer tous devant lui et formant un demi-cercle radieux. Ces anges s'inclinant devant le Saint, lui faisaient des saints très-gracieux en lui disant : Dunstan notre bien-aimé , nous vous saluons. Ensuite ces esprits célestes lui adressèrent le message le plus heureux, le plus délicieux qu'un homme mortel puisse recevoir du paradis. Ils lui dirent qu'ils étaient envoyés de Dieu, pour lui signifier qu'il eût à se tenir prêt à venir avec eux pour célébrer tous ensemble dans le paradis le triomphe du Sauveur ressuscité , et prendre possession de la gloire qui était l'objet de ses désirs. Le lecteur se figurera bien que Duustan répondit à ce message, non point par des paroles d'allégresse, mais que par un soupir enflammé il remit son âme dégagée des liens du corps entre les mains de ces messagers célestes. Mais cela n'eut pas lieu de la sorte, car le Saint répondit négativement et s'excusa en disant avec une grande assurance, qu'en ce jour solennel la charité l'obligeait à rester sur la terre en faveur de ses irères pour leur distribuer le pain des anges et pour annoncer la parole divine à son peuple. Je crois bien que quand ces esprits bienheureux furent retournés au ciel, ils durent étonner toute la cour céleste de ce qu'il s'était trouvé sur la terre un homme qui, attaché à son prochain par les liens de la charité spirituelle, ne savait pas quitter son ©iil pour s'envoler au séjour de réternel bonheur. Mais si nous

ne poiivoTi!* pn<^ an-iver i\ nn si haut dcgrf^,, faisons tins tioé eflorts, (lu moins, s'il y a encore dans nos cœurs qm'lijue étincelle de l'amour de Dieu à qui les âmes sont si chères^ pour leur procurer tout le bien spirituel qui est dans notre faible pouvoir.

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