‹ Guide ascétique (volume 2)Chapitre 42 sur 160 · CHAPITRE V[I · texte numérisé non relu

CHAPITRE V[I

ON T PARLE DE l'aCTE DE CHARITÉ SPIRITUELLE QUI CONSISTE DANS LA COnRECTIUN FRATERNELLE:, ET L'UN Y EXPLIQUE D£ QUELLB MANIÈRE ELLE DUIT SE PRATIQUER.

365. — Parmi les actes de charité spirituelle on né doit point placer au dernier rang, et tant s'en faut, la correction des délinquants. Et même si nous en croyons le Docteur angéliqlie, c'est im acte de charité tellement méritoire qu'il faut le placer au-dessus du soulagement que l'on apporte aux besoins temporels des pauvres et aux soins que l'on donne à ceux qui sont affligés de quelque infirmité. Correctio fraterna est actus caritatis potior quam curatio infirmitatis corporalis, t^et subventîo qua excludilur exterior egestas. (2, 2. Quœst. 33, art. I). Le Saint en conclut que la correction fraternelle, dans les circonstances voulues, est un véritable précepte qui nous oblige sous de graveâ peines à procurer l'amendement du ptochain. Correctio fraterna ordinatur ad frafris etnenddtioncm , et ideo hoc modo Cadit siib prœcepto, secundum quod est necessaria ad istum finem : Non aulem ita, quod quolibet loco, vel tempore frater delinquens cor" riyatur. {Ead. Qucest. art. 2). Et certes, si celui-là est transgresseur de la loi de charité qui , pouvant porter secours à son prochain mortellement frappé sur quelque membre de son corps, le ïsàsse néanmoms périr, pourrait-on dh'e qu'on ne blesse pas là charité si, en voyant le prochain frappé dans son âme par l'atteinte d'une faute mortelle, on ne se met pas en peine de le secourir par une correction fraternelle opportune ? Assurément ce n'est pas ce que dira saint Augustin, qui nous enseigne qu'en négligeant cette correction nous devenons pires que celui qui a péché, et que l'on est soi-même plus digne de blâme en se taisant qu'il ne l'est lui-même eu péchant. Il base son enseignemout sur le rig-oureux précepte aue nous a imposé notre divij-

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Sauveur : Sîpcccoverit in te f rater hius, corrîpe eum inter te et ipsuni soluni. {Matth. 18. 15). Le saint Docteur y ajoute ces paroles : Si neglexeris , pejor es. Ille injuriam facit , et injuriam faciendo , gravi $< Ipsum vulnerc pcrcussit. Tu vulnus fratris lui conteynnis, tu vides eum perire, vel periisse, et negllgis ? Pejor es tacendo , quam ille conviciando. (De verb. Domini , serm. 16, cap. 4).

366. — Saint Jean Chrysostôme développe cette importante doctrine par la parabole de ce serviteur négligent qui laisse son talent sans le faire fructifier, au lieu de l'employer pour le profit d'autrui. Si le maître menace d'un sévère châtiment ce serviteur pour n'avoir pas lait servir à l'intérêt du prochain le denier qu'il tient caché, n'en méritera-t-il pas un plus sévère encore celui qui , pouvant réprimander son prochain délinquant, ne veut pas le faire ? Là il s'agissait de sacrifier une somme pour la nourriture du corps , ici il est question de procurer la vie à l'âme. Là il s'agissait de préserver le prochain, par le moyen d'un service charitable , de la mort temporelle , ici il est question de la vie éternelle. Si habenti pecvnias , et non largientiy supplicium Dominus comminalur : ei gui valet proximum commonere, vel quolibet rdodo, et minime facit, quomodo non majoribus suppliciis punietur ? Illic enim corpus nutritur, hic autem anima. Illic a morte servas tempo r ali , hic vero ab œierna. {Homil. 30, in Epist. ad Hebr.].

3(37. — Et pour donner une plus grande énergie à son raisonnement , il répond aux prétextes que ces personnes allèguent pour se justifier, de ne point exercer la correction fraternelle. Je n'ai point, me direz-vous, assez d'éloquence pour convaincre mon prochain et le faire revenir de son égarement. Le saint Docteur lui répond : Il ne faut pas ici de l'éloquence , mais il tant seulement de la charité. Si vous voyez, par exemple, que votre prochain, que votre ami tombe dans la fornication : Que faites-vous, malheureux? lui dites-vous résolument; ne voyez-vous pas le grave péché que vous commettez ? Vous n'en avez pas honte, vous n'en rougissez pas? Mais, me direz-vous , il connaît très-bien l'énormilé du péché dans lequel il tombe , et il n'a pas besoin de mes avis pour le reconnaître. C'est vrai, répond le Saint, mais ce malheureux est emporté par la passion, et il a besoin qu'on le retienne. Le malade sait bien, lui aussi, que l'eau froide est contraire à la fièvre qui le dévore^

mais pourtant il a Itr'soin de quelqu'un qui s'oppose à ce qu'il enlxtive, parce que, quand un appétit dérôj^lé nous domine , nous ne pouvons nous gouverner tout seuls, et nous avons be- Boin de quelqu'un qui nous modère et qui nous retienne. S'il ne fait ensuite aucun cas de vos paroles, ne vous découragez pas, tenez toujours l'œil sur lui, examinez de quel côté il porte ses pas, et employez tous les moyens possibles pour l'éloigner de tout mauvais dessoin. Peut-ètn^ linira-t-il par se laisser intimider et par s'avouer vaincu, et vous aurez gagné à Uieu votre frère qui se perdait. Voici les paroles textuelles du saint Docteur : (Endrtu Homil .). Sed non hnheo, hiqnis, sermottein : srd non opus est spvmone et eloquentia. Si videris amicum. forni' cantem, die ad ewn. : Rem malam af/ls ; non erubescis ? Non confunderis? Mahim hoc est. Qiiid autem ? inquis, ipse wahnn esse hoc opus non if/nomt. Ita est , sed cupiditate pertrahitur. Nam et qui in œgritudine dctinetur , scit vere , quia frigida aqiia malum est, sipotetur: Venimtamen opus habet qui eum prohibeat. Nam cum guis in passione detinetur, non facile sibi solus ipse suffîciet. Oportet igitur te, qui salinis es, ad alterius medicinam operam tuam conferre. Et si verbis tuis non obediat, interim custodi^ intuere quo pergit, et contine a maligno negotio, fortasse enim reverebitur. Cette manière de parler si ardente et si pressante nous prouve l'importante obligation que nous avons tous d'exercer la correction fraternelle , et que si, en la pratiquant avec prudence et avec opportvmité nous accomplissons une œuvre souverainement charitable, d'un autre côté, si nous l'omettons par insouciance et par des considérations vaines, nous nous rendons coupables d'une grande faute contre la charité chrétienne.

368. — On ne doit pas manquer d'observer ici, avec saint Augustin, qu'on n'est pas exempt de cette faute, quoiqu'on ne soit pas le supérieur du délinquf^nt , si , pouvant admonester celui-ci , on le néglige parce que l'on redoute d'encourir sa disgrâce et d'exciter sou indignation. Non ab hujus modi culpa penitus alienus est, qui licet prœpositus non sit , in eis tamen, quiuus vitœ necessitate conjungitur , multa monenda, vel arguenda novit, etnegligit, devitans eorum offensionem. [DeCivit. Dei. lib. i, cap. 6). La raison est la même que celle dont le livre de rCcclésiastiqne nous retrace le motif: Mandavit (Deus) unicuique de proximosuo. {Cap. 17, 12). Dieu a chargé chacun

de nous de veiller au salut de sou prochain. Ainsi ce n'est pas aux seuls supérieurs, mais à toute personne sans exception que ces paroles s'adressent. Il est vrai, dit le saint Docteur, que pour les supérieurs l'obligation est plus stricte, car ils sont tenus de remplir ce précepte sons un double point de vue : je veux dire la justice et la charité , car cela entre dans les devoirs de leur charge. Lors donc qu'ils sont en défaut, le compte qu'ils auront à rendre sera plus rigoureux , eu ce qui touche les fautes de leurs subordonnés. Il confirme cet enseignement par les paroles que le Seigneur adressa au prophète Ézéchiel {cap. 33) : Si le peuple est victime de quelque sanglante défaite, parce que les sentinelles , voyant l'ennemi approcher , n'en ont pas donné promptement avis , Dieu leur demandera compte du saug qui aura été répandu. Par ces sentinelles, dit saint Augustin, on veut parler des supérieurs, principalement ecclésiastiques , auxquels il appartient de surveiller la conduite de leurs inférieurs pour les reprendre. Que s'il y a une déplorable perte des âmes, pour n'avoir pas repris leurs prévarications. Dieu leur en demandera le compte le plus rigoureux. Qua in re non utique parem , sed longe graviorem habent eausam, quibus per prophetam dicitur : Hic qiddem in suo peccato morietur , sanguinem autem ejus d^ manu speculatoris requiram. Ad hoc enim speculatores, hoc est populorum prœpositi, constituti sunt inEcclesiis, ut nonparcant objurgando peccata. {Eod. loco.). Et en effet, le grand-prêtre Héli fut destitué de la souveraine sacrifieature et perdit ses enfants; peut-être lui-même, com^me le craignent certains interprètes, perdit-il à son tour le salut éternel, non point à cause de ses propres péchés , mais à cause de ceux de ses enfants qu'il n'eut pas soin de reprendre : Eo quod noverat indigne agere filios , et non corripuerit eosj comme s'exprime le texte sacré. {iReg. 3, 13).

369. — La plus grande des difficultés consiste pourtant dan» la manière dont doit se faire cette correction, pour qu'elle soit tout à la fois charitable et utile. Car de môme qu'un remède administré selon une juste dose et en temps opportun procure la santé, et qu'administré en quantité exorbitante et nullement à temps, cause la mort ; de même la correction iraternelle, si elle n'est pas faite selon le mode convenable et au moment le i>lus opportun, donne la mort à une unie, tandis que laite avtîo ioutcs les conditions rec^uiscs, elle lui devient très-^ulutairti,

Combioii y eu u-l-il qui, pour une réprimauile faite à propos, ont eu le bonheur de sortir de l'abirae de la perdition ! Combien . aussi y ou a-t-il qui, pour une correction imitrudeutc, se sont obstini^s de plus en plus à marcher dans leurs voies perverses I 370. — Ainsi donc, s'il est vrai, comme on n'en peut douter, que les médicamouts procurent la santé au corps, s'ds ont les qualités convenables au genre de la maladie et à la constitution du uialado, tels que celles de calmants ou d'irritants, il doit en être ainsi des corrections. Pour qu'elles soient utiles à l'âme, elles doivent être tantôt douces, tantôt amères, tantôt calmantes, tantôt énergiques, tantôt flatteuses, tantôt sévères, Saini Augustin spécifie ces diverses qualités, en disant que tout chrétien doit être enflammé de zèle pour l'honneur de Dieu, c'est-à-dire pour le salut du prochain, puisque c'est en cela que consiste le service de Dieu. Vous voyez, par exemple, votre frère qui court au théâtre, barrez-lui-en, pour ainsi dire, l'accès ; montrez-vous plein d'un saint trouble si le feu du zèle divin brûle dans votre cœur. En voyez- vous d'autres qui vont se livrer aux excès de la boisson, peut-être même dans le lieu saint?" Empêchez que cela n'arrive si vous le pouvez; menacez, et, si cela n'est pas opportun, employez des remontrances empreintes de douceur; mettez tout en œuvre, ne restez point en repos. Si c'est votre ami, avertissez-le avec une charitable aflabilité. Si c'est votre épouse, admonestez-la sévèrement. Si c'est votre servante, ne craignez pas de la châtier. En un mot,* agissez selon la qualité des personnes. Vnumquemque Christianum zelus domus Dei comedat. Verbi gratia , vides fratrem currer& ad theatnim? Prohibe, nione, contristare , si zelus domus Dei omedit te. Vides alios currere et inebriari velle, et hoc velle in dcis sanctis, guod nusquam decett Prohibe quos potes, tenequos iotes, terre quos pôles, qidbiis potes^ blandire; noli guiescere. Tamen siamicus est, admoneatur lejiiter ; uxor est, severissime refreneturi ancilla est, eiiam verberibus compescatur. {Tract. 10^ in Joann.).

371. — Mais la correction, qui ordinairement est la plus efficace pour amender le prochain, est celle qui se fait avec douceur, et c'est celle-là à laquelle chacun doit s'attacher d'abord. C'est ce qu'enseigne saint Ambroise : Plus proficit arnica correctio, quant accusatio turbulmta. [Lib. viii, m Luc. cap. 18). Habituellement, une réprimande faite avec des paroles afîec-

^aenses, est plus utile que quand ou y emploie des expressions ■violentes. La première fait naître une humble rougeur, tandis ^^jOB la seconde exaspère et provoque la colère. Illa pudorem %iscutit, hœc indignationem. Ne vaut-il pas mieux, dit le saint '2fectei!r, que celui que vous entreprenez de réprimander vous ï«gcirde comme son ami, en vous voyant plein de mansuétude *t de bonté, que de voir dans vous un ennemi qui s'irrite contre Ini'? Bonum quippe est, ut amicum magis te, qui corripitur, xredat, quam inimicum. Et qui ne voit qu'il est bien plus facile '<ée, ramollir la dureté des cœurs par des avis pleins de douceur «^d'aflfabilité, que de les briser par des injures? Facilius enim <e&miliis acquiescitur, quam injuriœ succumbitur.

372. — L'histoire suivante va confirmer la doctrine de saint Jkmbroise, et elle sera d'un puissant effet sur celui qui en pren- ■<&a lecture, pour le déterminer à n'user que de douceur quand ilaaira à s'occuper delà correction fraternelle. [In Vitis P. P. Vita. S. Abram Eremit.). Le saint ermite Abraham avait un frère aéculier, qui mourut en ne laissant qu'une petite fille âgée arailement de sept ans. Les parents, voyant cette petite enfant -aarpheline de père et de mère, l'amenèrent à Abraham, son «acle, afin qu'il en prît soin. Le saint anachorète, touché d'un arentiment de charité, la prit sous sa garde. Il la mit dans une pièce voisine de sa cellule, où était une petite fenêtre. Là, il lui apprenait à lire le psautier, l'instruisait à faire l'oraison et la Jformait à la pratique de toutes les vertus ; là , il priait avec elle <finrant le jour, il psalmodiait pendant la nuit et il passait les îieures entières avec elle dans des entretiens spirituels. La jeune personne persévéra ainsi pendant vingt années entières ^bins cette vie si sainte; mais le démon ne pouvant souffrir Ses grands progrès qu'elle faisait dans la perfection , se mit à lui tendre des pièges pour pervertir son innocence par le anoyen d'un moine indigne de ce nom, qui, épris des charmes ■ âe cette personne, rendait de fréquentes visites à Abraham sous prétexte d'entretiens spirituels, mais au fond pour séduire la îiièce et la faire consentir à ses mauvais desseins. Il finit par ïénssir à la faire tomber dans ses filets et à tirer l'innocente 4w>lombe de la cellule de son oncle, pour souiller le lis si pur de sa virginité. La malheureuse file , étant de retour dans sa «dlule, se mit à réfléchir sur la faute grave qu'elle avait comnaise et s'abandonna à toute fi douleur. Elle se défit du cilice

qu'elle portait , se frappa mille fois la poitrine, se meurtrit te visage, et au lieu de se jeter avec oouliauce dans le sein de la miséricorde divine , elle se laissa aller au plus vif désespoir. Qui. h ma place oserait, disait-elle, paraître ainsi déshonorée devant Dieu ? Comment aurais-je le front de me présenter ainsi coupable devant mon saint oncle? Quel parti faut-il que je prenne? Ah , je sais bien ce que j'ai à faire. Puisqu'il n'y a plus de ressource pour mon salut, je m'enfuirai eu secret à la ville , je me prostituerai dans quelque lieu public et avec le fruit de mes péchés, je soutiendrai ma malheureuse existence. Ce qu'elle avait résolu , elle l'accomplit. Cependant le Seigneur envoya la vision suivante à Abraham, pendant son sommeil : n vit venir à lui dans sa cellule un serpent venimeux, qui se jeta sur une blanche colombe et la dévora, puis il alla se cacher dans sa retraite. Le serviteur de Dieu s'arrêta sur cette vision, il médita, réfléchit, fut saisi d'horreur, mais ne put en pénétrer le sens. Il se remit à dormir , et voici qu'il vit revenir à sa cellule le monstre afl'reux. Mais qu'arriva-t-il ? A peine le serpent était-il à ses pieds qu'il vomit toute vivante la colombe qu'il avait engloutie, et celle-ci vint aussitôt se poser sur ses mains. Abraham s'éveilla et comprit, grâce à une inspiration divine, que la malheureuse colombe n'était autre que sa nièce. Il ouvre promptement la fenêtre, il regarde partout et s'aperçoit enfin que sa nièce a pris la fuite. Un avare auquel on a dérobé son trésor n'est pas plus alarmé que le saint vieillard en voyant que sa nièce avait disparu, cette orpheline dans laquelle il avait déposé un si riche trésor de biens spirituels! Il sanglote, il soupire, il gémit, mais inutilement, et il ne peut parvenir à aucun heureux résultat. Enfin , après avoir passé deux ans à pleurer et à faire des recherches, il parvint à découvrir le nom de la ville et à connaître la maison où demeurait sa nièce, ainsi que la vie infâme qu'elle menait. Nous voici arrivés au but qui rentre dans le sujet que je traite, c'est-à-dire, aux voies douces et pleines de bonté que doit pratiquer un chrétien qu'anime une véritable charité, pour ramener à Dieu une brebis égarée. Après avoir reçu toutes ces iutormations, que fit Abraham? Il quitta son cilice dont il était constamment couvert, il prit un habit militaire, se déguisa avec soin et le mieux qu'il lui fût possible, il couvrit son visage de certains voiles qui pussent le rendre méconnaissable, puis il monta à cheval, s'achemina vers la

ville où vivait honteusement sa mallienreuse nièce. Arrivé là, il se rendit à une hôtellerie publique où demeurait cette orpheline. Il msista auprès du maître pour parler à cette belle et jeune personne, et pour prendre un repas avec elle. Pour quele maître de rhôtellerie ne fit point de difficultés, il liù remit une bourse bien garnie pour payer d'avance ce repas. Le maître du logis consentit à tout et l'introduisit dans la chambre de la jeune fille. Ce fut certainement un miracle, si Abraham ne mourut pas de douleur en la revoyant. Il vit, hélas ! cette tête qui n'était autrefois couverte que d'un voile des plus simples, aujourd'hui parée d'une coiffure des plus riches et des plus élégantes. Il vit, couverte de somptueux vêtements, celle qui ne portait autrefois qu'une robe grossière. n vit qu'à l'ancienne modestie de ses regards avait succédé une licence effrénée ; que la pâleur de son visage avait fait place à une effronterie criminelle. Il sut néanmoins contenir au fond de son cœur sou affliction, et arrêter les larmes qui étaient sur le point de couler avec violence de ses yeux; il feignit une très-bonne humeur. Le repas eut lieu en compagnie du maître de l'hôtellerie avec beaucoup de gaîté, et Abraham ne proféra pas un seul mot qui eût rapport à la piété. Quand le repas fut fini, le saint anachorète, sous quelques prétextes, conduisit sa nièce dans sa chambre, et quand il se vit seul avec elle, il enleva de sa tête et de sa figure les voiles qui cachaient ses traits, et, lui prenant la main, il se répandit en sanglots entremêlés des plaintes les plus tendres, en lui disant : Marie, ma chère fille, ne me reconnaissez-vous pas ? Vous ne me remettez pas ? Vous, les délices de mon cœur, ne suis-je pas celui qui vous a, pendant tant d'années, fait sucer le lait de la piété? Qui vous a ainsi perdue, ma fille ? Qui vous a donné la mort ? Filia mea, Maria non me agnoscis ? Viscera mea, nonne ego siim qui te nutrivi ? Quis, filia mea, te interfecit ? Qu'est donc devenu cet habit angélique dont vous étiez revêtue? Où sont donc ces oraisons auxquelles vous vous livriez avec tant de bonheur? Que sont devenues tant de veilles, tant de mortifications, tant de douces larmes? Comment d'un si haut degré de perfection êtes-vous tombée dans cet abîme de misère? Et pourquoi, ô ma chère fille, lorsque vous tombâtes dans le péché, ne vous empressâtes-vous pas de me le découvrir? J'aurais fait pénitence pour vous. J'aurais subi la peine de voire faute. Et qui

est exomptilc pi'-rhé, si ce n'('>t Dion seul? Quare, dulcissima filia , cum peccasti, non mihi illico relulisli? El cyopru le pœnitentiam egissem. Quis sine peccato est^ nisi solus Deus ? La jeune personne, en voyant les traits cJc son oncle, en cnteudant ses paroles, pâlit, changea de couleur, ses iorccs rubandonnèrent et elle tomba évanouie. Alors le saiiit anachorète, la baignant de ses larmes, lui adressait ces mots : Ma fille, vous ne nie rf^pondoz pas? Vous ne dites mot^, ô vous que je porte dans mon cœur ! Que tous vos péchés retombent sur moi. J'en payerai à Dieu toute la satisfaction qu'ils méritent. J'en rciidrai compte devant Dieu pour vous. Il continua jusqu'au milieu de la nuit à l'exhorter par des paroles entremêlées de larmes de tendresse. Enfin, quand il fut possible à cette personne de revenir im peu de son ('vanouissement : Je n'ose pas, dit-elle, jeter les yeux sur vous, après vous avoir si indignement trompé. Je n'ai plus de courage pour les élever vers Dieu, après l'avoir si criminellement abandonné. Et alors son oncle, plus que jamais, lui redisait : Super me sit iniquiias tua, filia mea. Ex meis manihus Deus hoc peccalum requirat. Tantum vent mecum, et redi ad locum tuum. Je prends sur moi votre péché, ma fille, et toutes vos iniquités. Je veux que Dieu m'en demande compte, et non pas à vous. Je vous conjure seulement de revenir avec moi et de rentrer dans votre cellule. Encouragée par ces douces paroles, elle promit de faire tout ce que son oncle désirait, et tout le reste de la nuit elle demeura prosternée auxpieds du saint ermite à pleurer amèrement ses fautes. Le matin, aux premiers rayons de l'aurore, il mit sa nièce sur son cheval, il marcha devant elle à pied et s'en revint à- sa solitude. Le saint vieillard cheminait rempli d'allégresse, se livrant à la plus grande joie comme un soldat victorieux aui revient du camp chargé de riches dépouilles. Arrivé à son ermitage, il renferma de nouveau sa nièce dans son ancienne cellule, et se tint pour veiller à sa garde dans la pièce qui la précédait. Là, ^larie se revêtit encore du cilice et vécut tout le reste de sa vie dans une rigoureuse pénitence. Elle s'y occupa de détester ses fautes passées par une si vive contrition que la lorèt retentissait de ses gémissements et de ses plaintes. Non-seulement Dieu lui pardonna ses péchés, mais il voulut que tout le monde eût connaissance de la miséricorde dont il avait usé à l'égard de cette pénitente par des guérisoxis

nombreuses qui s'opérèrent par son intercession. Saint Abraham vécut encore dix ans après la conversion de sa nièce. Marie vécut après la mort de son oncle l'espace de cinq ans, «t à sa mort elle apparut, aux yeux des personnes qui l'entouraient, environnée d'un si radieux éclat, qu'ils ne pouvaient fixer les yeux sur ce visage sans être éblouis des rayons qui s*en échappaient.

373. — • Sur le fait que je viens de reproduire, je raisonne ainsi qu'il suit : Si le saint anachorète Abraham , après avoir été informé de la mauvaise conduite de sa nièce, fût parti armé d'un bâton et se fût mis à la frapper comme le méritaient sed infamies dont il était aussi bien qu'elle la victime, ou bien, si avec d'amères réprimandes il eût débuté par lui reprocher ses honteux égarements, pensez-vous qu'il eût obtenu la conversion de cette infortunée ? Je suis très-convaincu que cette jeune personne, épouvantée, aurait pris la fuite et se serait éloignée avec plus d'horreur de son oncle que d'un serpent venimeux, et aurait été se précipiter dans un abîme d'iniquités encore plus profond. Tandis qu'avec des paroles douces et compatissantes, avec des observations pleines de tendresse, il amollit la dureté de ce cœur, l'assouplit et obtint une conversion si célèbre que le souvenir s'en perpétuera jusqu'à la fin dos siècles. Ecoutons donc avec attention le conseil de saint Jean Ghrysostôme, qui s'exprime ainsi : Vis fratrem corrigere ? Lacryma , ora Deum ; ex corde apprehensum admone , consule , exhortare. Sic et Paulus faciebat. Ne iterum , cum venero , humiliet me Deus propter vos , et lugeam multos ex his , qui ante peccaverunt.... Déclara caritatem erg a peccatorem ; persuade ipsi quod consulens, et curans, non tradncere volens, ipsnm commoaefacis, Cotnprehende pedes, osculari non erubescas, si modo mederi vis. Hœc et medici faciunt, sœpius difficiles cegrotos habentes, deosculantes , rogantes , persuadent salutarem sumere medicinam. [Homil. 3, ad popul. Antiochen). Si vous voulez, dit le Saint, corriger votre frère , tirez-le à part, et avec des paroles pleines d'une affection cordiale, avertissez-le, exhortez-le, donnez-lui de bons conseils. Saint Paul, avec un amour de ce genre, reprenait ceux qui péchaient, d'après ce qu'il nous en dit dans ses épîtres. Montrez au pécheur des entrailles de charité, faites-lui comprendre que vous ne ra\'ertisscz pas pour jouer auprès île lui le rôle de censeur ou pour lui l'aire lionle^ mais seulement

r)(Mir lui (lomior qiu'hjiuvs bous conseils et pour lui iloimcr dej preuves de votre sollicitude. Baisez-lui les pieds , pressez-io contre votre cœur, cinbrassez-le avec leudr^sse, ne craignez pai d'employer toutes ces marques de votrtî amour si vous voulez lo ramener. Les médecins agissent quelquelois de la sorte avec <i?.s malades qui refusent les médicaments qu'on leur présente , ils les supplient, ils les embrasser. t pour les engager à accepter les remèdes qu'ils leur préseuteut.

374. — Malgré tout ce qui vient d'être dit, il est des circonstances où les réprimandes doivent se laire avec sévérité, ainsi que nous l'avons dit plus haut. L'Apôtre lui-môme, dans un des passages de ses épîtres, nous exhorte à user d'une grande douceur avec les pécheurs, en nous disant : Et si prœoccupatus fuerit homo in aliquodelicto,vos , qui spirituajes esiis , hujus mocîi instruite in spiritu lenitalts, {AdGalat. 6, 1). Ce même Apôtre nous exhorte ailleurs à reprendre les pécheurs par de sévères reproches : Argue, obsecra, increpa. (ii Timoth. A, 2). Il est donc indispensable de distinguer les cas où cette correclion doit se faire avec une douce afiection, et ceux où il est opportun d'employer la sévérité.

375. — Le premier cas dans lequel il est nécessaire de mettre en œuvre des moyens rigoureux, c'est quand les procédés bienveillants ne suffisent pas et n'obtiennent pas les résultats qu'on en désirait. 11 faut alors user d'un autre remède, et comme des médicaments doux ne produisent aucun etiet et quelquelois même sont nuisibles , quand on les administre à des malades d'une complexion qui en réclame d'une autre qualité, la raison nous dit qu'il faut à de tels malades des remèdes plus ou moins amers. Saint Bernard reconnaît cette manière de traiter les coupables par des corrections , dans cette parabole où Notr^ Seigneur parle d'un iniortuné qui, maltraité par des voleurs, reçut les soins du bon Samaritain, lequel employa pour te guérir l'huile et le vin. Le saint Docteur voit dans l'huile ia douceur et la mansuétude, et dans le vin la vigueur, c'est-à-dire la rigueur d'un zèle ardent. Pour guérir les blessures de certaines personnes qui sont en état de péché , il convient d'employer l'huile de la douceur , mais pour soigner d'autres malades spirituels, on doit user du vin de la sévérité. Si vous voyez votre inférieur ou votre trère blessé par l'atteinte de quelque iaute, et qui, après de bienveillants avertissements, ne s'amende pas; si

vous voyez même qu'il abuse de l'iniile âe vos charitables et tendres remontrances , il faut bien certainement que vous prépariez pour lui des médicaments plus incisifs et plus énergiques, et que vous versiez dans son cœur le vin de la componction, en employant des réprimandes sévères et des reproches amers. Si enfin ce délinquant est d'une obstination que rien ne peut vaincre, et quand la cause en impose l'obligation, il faut terrasser et abattre cette rebelle ténacité par la verge de la censure ecclésiastique. Quia vero , dit le Saint , vulnera illius, qui incidit in latrones, et jumento corporis pii Samaritani Ecclesiœ est deportatus in stabulum , non in solo oleo, sed in vino simul et oleo sanitatem recipiunt ; necessarium habet spiritualis medicus etiam Vinum fervidi zeli cum oleo mansiietudinis , cui sane convenit non modo consolari pusillanimety sed et corripere inquiétas. Si enim viderit illum qui vulneratus est, id est, qui peccavit, blan' dis aut Unibus hortamentis, quœin emn prœrogata sunt, minime emendatum , magis autem forte etiam abutentem sua mansuetudine , et patientia negligentiorem fleri , et in peccato suo etiam securius obdormire , frustrato tam suavium oleo monitorum, oportebit sane mordacioribus uti medicamentis , et vinum compunctionis infundere, duris videticet cum eo increpationibus, atque invectionibus agere : Et si causa requirit, et duritia tanta est, etiam censurée ecclesiasticce baculo percellere contemptorem, {In Cant. Serm. 44).

376. — Comment devez- vous agir à l'égard d'un fils débauché qui ne fait aucun cas de vos réprimandes ? nous dit saint Augustin. Ne devrez-vous pas le châtier? ne faudra-t-il pas même le frapper ? Si votre serviteur dont la conduite est dépravée ne se montre pas plus docile , ne devrez-vous pas employer ies coups et d'autres châtiments manuels ? Oh ! certainement, oui, vous le devrez. Il faut punir celui qui ne veut pas s'amender, iï tant employer la violence. Dieu le veut, et si vous ne le faites pas. Dieu vous eu fera des reproches. Quid enim de luxurioso fiUo facturus es ? Non castigabis ? Servum et ipsum tuum , si tnaie viventem videris, non pœna aliqua, non verberibus refrcenabis ? Fiai hoc, /lut; admiltit DeuSy immo rcprehendit si non fiât, {In Psalm. 102).

377. — Le second cas où il faut employer la rit^ucur dans la correction fraternelle, c'est quand le coupable est d'un oaraitcre dur, grossier, insensible, et qu'il est incapable de se rendre d

des avis omproints d'une allerlioa ilouce et amicale. Il est dei personnes dont le cœur est, pour ainsi dire, plastronné d'u e si épaisse cuirasse , qu'il est impossible , je ne dirai pas de le percer, mais de l'effleurer même avec le dard d'un amotir sircere. Pour pénétrer ces cœurs d'acier et pour les piquer au vy? Il tant des paroles incisives, des reproches mordants, oru^ comme autant de traits aigus, puissent s'y implanter. Tel est renseignement que donnait à Tite l'Apôtre des nations. Cretens''s semper mendaces , malœ besliœ , ventres mgri. TesHmonium fioc verum est. Quam oh causam , increpa illos dure , ut sani sint in fide. {Ad TU. 1. 12). Les habitants de Creie, (aujourd'hui les Candiotes ) sont accoutumés à mentir; ce sont de méchantes bêtes qui n'aiment qu'à manger. Ce témoignage est véritable. C'est pourquoi reprenez-les avec force, afin qu'ils conservent la pureté de leur foi.

378. — Cependant les SS. Pères avertissent, pour ce qui est de ces cas, que les chrétiens, en faisant paraître cette dure âpreté dans leurs réprimandes, doivent conserver dans leur cœur tout le suc de la charité, parce qu'en prenant cet extérieur sévère pour le bien d'un frère, cette rigueur doit néanmoins naître d'un iond de charité fraternelle. Et en effet, après que saint Augustin a parlé de la sévérité avec laquelle un père doit se comporter à l'égard de son fils ou de son serviteur, dont la conduite est répréhensible, il ajoute aussitôt : Sed animo caritatis fac, non anùno ultionis. Si contre un déhnquant contumace vous vous livrez à des reproches amers, bruyants, si vous en venez aux coups, ne le faites pas avec un esprit de vengeance , mais avec un esprit de charité. Et saint Grégoire nous dit : Justi cum severe corrigunt, internœ dulcedinis gratiam non, a.7nittunt. {Moral., lib. xxiv, cap. 10). Les justes, quand i'sohltient avec sévérité, ne perdent pas la douceur de la charité iatérieure, parce qu'ils ne font pas cela par une impulsion pas- •iouuée, mais bien par un mobile de chi'étienue charité.

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