‹ Guide ascétique (volume 2)Chapitre 43 sur 160 · CHAPITRE VIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIH

Y MONTRE COMBIEN CETTE CH\R1TÉ EST PROPRE AUX MINISTRES D8 JÉSUS-CHRIST, ET AUX PASTEURS DES AMES EN CE QUI REGARDE JJt BIEN SPIRITUEL DU PROCHAIN.

^f^. — Corriger son prochain quand il tombe dans iin'î tante, «sT, nn acte de charité obligatoire pour tous les chrétiens, consormément au précepte que nous en a fait notre divin Kédonipteur. Employer des moyens particuliers pour empêcher le prooliain de s'égarer et pour le faire marcher dans les sentiers des commandements de Dieu et le faire parvenir au salut élernel, est un devoir tout à fait spécial qui regarde les prêtres et surtout ceux qui ont charge d'âmes; ceux-ci sont, par conséquent, obligés de veiller sur leurs ouailles, non-seulement par un motif de charité, mais encore à titre de rigoureuse justice. Tels sont les évèques, les curés et tous les supérieurs qui dirigent le? âmes. Il en est qui sont astreints à ce devoir de charité, à titre de profession religieuse. Tels sont les membres des corporalions monastiques que les règles de leur institut obhgent de travailler au salut des âmes Tous ceux dont nous venons de parler manquent d'une manière grave à leur devoir, s'ils ne se dévouent point à l'exercice de cette charité spirituelle.

380. — Saint Pierre, premier pasteur de la bergerie de Jésus-Christ, et chet du sacerdoce, interrogé par le Sauveur du inonde, s'il l'aimait, répondit alïirmati-vement; et le Rédempteur lui répondit à son tour que , pour preuve de son amour, 1 Apôtre prit soin de ses brebis. Simon Joannis.diligis vie plus (lis/... Pasce oves meas. {Joann., 21, 15]. Il lui adressa la même question une seconde et une troisième l'ois, et à chaque réponse de Pierre, ie divin Sauveur continua de lui recommander le soin de ses brebis. Mais ne sutlisait-il pas, dit saint ^ean Chrysostôme, que Notre-Seigneur recommandât une seule fois au prince des Apôtres le soin de ses brebis? Pourquoi revenir trois lois de suite sur le même sujet? C tait, dit le saint Docteur, pour signifier la grande sollicitude dont Jésus-Christ est animé pour le bien spirituel de nos âmes. Il vouluit ainsi domier à entendre que la plus grande marque d'amour i^ue

puisse doniKM' à Jt^sus-Clirist mi sucresscnr de PÎimtr, c'est fe soin vigilant (jii'il a pour lo troupeau dont il est le pastemv Ter intcrrogat, et semper idem prœcipit, ut ostenderet (ftctmtS-' oriinn suarum curam facial, et quod maximum hoc sit am^r^argumentum. [Hom. 87, in cap. 21, Joann.).

381. — Sur ces mêmes pnroles, le saint Doctetir fait une t<^ fl(»xion qui rentre parfaitement dans notre sujet. Jésus Cbri;i"Si, remarque ce Saint, pouvait dire à saint Pierre : Si vous ni'aim'*Lff: plus que tous les autres, montrez-moi l'amour particulier ^«at vous me portez, en vous dévouant à de longs jeûnes, en ^r^ mani sur la terre nue, en veillant durant les nuits entières rOtï bien en lui disant : Prenez sous votre protection les victîmaad('s injustices humaines; soyez le père des orphelins, soyez tedéfenseur des veuves désolées. Mais non, le divin Sauveur k» voulut pas lui parler de la sorte, parce que les personnes séeislicres des deux sexes peuvent aussi bien prouver à Jésus-Christypar les mêmes exercices, qu'elles sont animées d'un grand amfony pour lui. Il se contenta donc de lui dire qu'il devait s'occtipcrde paître ses brebis, parce qu'il voulait de lui un témoignsigicitout à fait spécial de son amour, et qu'il exigeait le mémefé^ moignage de ceux qui, à sa place, devaient être préposés à la garde de son troupeau. lUi quidem licebat ver bis hujusm&di Petrum, affari : Si me amas, Petre, jejunia exerce, supra nudam> humum dormi, vigila continenter, injuria pressis patrocinare^ orphanis patreyn te exhibe, viduœ item te marilorum luco habcami Nunc vero prœtermissis omnibus his, quidnam ille ail? Pa&t^ oves meas. Nam quœ modo a me dicta sunt, ea complures etmjfw ex subditis prœstare facile possunt , non viri solum, sed ettwasfœminœ. {De Sacerd., lib. ii). Que le prêtre lasse donc ce qn^ voudra, qu'il s'exténue dans les veilles, dans les jeûnes, dans &er longs et pénibles pèlerinages; qu'il déchire son corps oar la (Kscipline , qu'il s'applique de rudes ciliées , qu'il se mortifie pax*des pratiques extraordinaires de pénitence. Tout cela prouvexar moins son amour pour Jésus-Christ que des travaux infatigables subis pour procurer le salut des brebis, qui sont si chères à soset cœur divin.

382. — Mais quoique la vie spirituelle des âmes puisse étirer aàjneutée de plusieurs manières, on peut les réduire à àexss. principales, qui sont : l'aliment de la parole sainte et l'alimiSssSr dcs sacrements. 11 faut bien couveuir que l'un de ces alimBisîte'

'h.s pins snccnlents qnî fournit à notre âme la plus utile nourriture, est sans nul doute la parole de Dieu. Eu efifet, par la prédication de cette parole, les vérités surnaturelles répandent «ne vive lumière dans l'esprit de ceux qui l'écoutent, il s'y enflamme de saintes ardeurs. Cette parole inspire de l'horreur ponr le péché, un vif amour de la vertu, et, par ces deux moyens réunis, l'âme, en s'éloignant des sentiers du vice, marche dans la droite voie du salut éternel. C'est pourquoi saint Grégoire dit qu'alors Dieu descend dans notre âme pour la visiter de ses lumières et y faire naître de saintes émotions, lorsqu'elle est bien disposée par Les exhortations, les prédications et les enseignements fructueux. Prœdicatio prœvmit ; et tune ad mentis nostrcs habitacuium Dominus venit, quando verba exhortationis prœcurrunt, atqiieper hoc veritas in mente suscipitur. [Homil. 17, in Evangel.). Ainsi donc, tout le soin des ministres du Seigneur doit consister à cultiver l'âme des fidèles, tantôt par de salutaires conseils adaptés à propos à leurs besoins, tantôt par des instructions publiques destinées à l'instruction des ignorants, tantôt par des sermons dont le but est d'éloigner les pécheurs des sentiers du vice, et d'exciter les âmes justes et bien disposées à l'amour de la vertu.

383. — Icà saint Grégoire déplore les malheurs de son temps, et cela peut s'appliquer au nôtre, où la moisson des champs de la sainte Église est délaissée, et où le nombre des ouvriers est si rare ; où la multitude de ceux qui ont besoin de cet alimenf: le la parole est si grande, et où le nombre de ceux qui la istribuent est si petit, où même l'on en trouve si peu qui rompent d'une manière avantageuse ce pain de la parole pour le faire fructifier dans les cœurs Admessem mul' iam operarii pauci sunt, qnod sine gravi mœrore loqui non posêumus : quia et si sunt qui bona audiant, dcsunt tamen qui di' cant. {Ead. Homil.). Voici, dit le saint Docteur, les larmes aux yeux, que le monde est plein de prêtres, et pourtant il se trouve rarement quelque bon ouvrier dans la vigne du Seigneur, parce que nous embrassons volontiers l'office du sacerdoce, mais nous ne voulons pas remplir les devoirs de notre fonction : Ecce mundus sacerdotibus plenus est , sed tamen in messe Dei rarus valde invenitur operator ; quia ofjicium quidem sacerdoiale suscipimus ; sed opus o/fîcii non impletnus. Ici ne se terminent pas encore les plaintes douloureuses du saint Docteur,

n poursuit ainsi : Scd quid nos {r/uod tamen sine dolore dicere non /)ossiimitf)qnid nos, o paslores, agimus, gui et mercedem c&nsequiinur, et tamen ovorarii nequaquam sumus? Fructut quippf sanctœ Ecclesiœ in siipendio quotidiano percipitnus ; sed tamen pro œterna Ecclesia minime in prœdicatione laboramns. Qiit' faisons-nous, ôpssteurs des âmes? malheureux que faisonsniMis ? car nous recevons notre salaire et nous ne travaillons pas iiilatigablement dans les champs du Seigneur et de sa sainte Église! Nous jouissons des revenus ecclésiastiques et nous ne travaillons pas sans relâche au profit de l'Église de Dieu ! 11 résulte de cette iatale négligence que la bergerie du Seigneur est iniectée de maladies pernicieuses, et qu'une grande partie de ses brebis chéries périt misérablement de cette peste contagieuse du vice. Pensemus, conclut enfin le Saint, cujus damnationis sit, sine lahore percipere mercedem, laboris. Ecce ex oblatione fidelium vivimus, sed numquid pro animabus fidelium laboramus ? Songeons, de grâce, combien nous sommes dignes de réprobation, nous qui ne travaillons pas à leur salut, qui ne nous occupons point des âmes des fidèles.

384. — Il ne sert à rien de dire : Je n'ai pas la science, je ne suis pas habile, mes prédications ne sauraient produire aucun Iruit pour le peuple. Mais vous êtes d'abord tenu d'acquérir un savoir proportionné à votre emploi, puisque Dieu a déclaré, dans le prophète Osée, que si la science indispensable vous manque, vous serez par lui estimé indigne du caractère sacerdotal. Quia tu scientiam repulisti, repellum te, ne sacerdoiio fungaris mihi, (Oseœ 1, 6). En second lieu, tâchez de vous munir d'une profonde charité pour votre prochain, animezvous d'un véritable zèle pour son salut, cela seul réuni à une science médiocre suffira pour alimenter, par vos discours, la vie spirituelle des fidèles ; parce que la grâce qui émeut et embrase les peuples est attachée à la parole divine. Si ensuite cette parole sainte est prêchée avec un esprit intérieur de charité, elle produira son fruit, quelque peu cultivée ou quelque éloquente que soit la. langue qui l'annonce. Fides ex auditu : audîlus autem, ver verbum Christi. {Ad Roman. 10, 17). La lumière de la loi de laquelle dépend le mouvement intérieur, dit l'Apôtre, est le résultat de la parole de Dieu qui pénètre dans les oreilles; et, en ce cas, il est donc vrai de dire, que la pai'ole émane de Jésus-Christ quand elle part de l'esprit inté-

rieur de Jésus-Christ qui n'est autre que la charité, que l'esprit de ferveur, que l'esprit de zèle : Auditus autem per verbum Christi. Que pouvait savoir un saint Pierre qui, à sa première prédication, convertit plusieurs milliers de personnes? Rien Quelle pouvait être la science des Apôtres qui convertirent le monde entier ? Elle était nulle. Quelle était celle des prophètes, du moins de quelques-uns, qui avaient été choisis parmi des cultivateurs ou des gardiens de troupeaux ? Encore nulle. Que savait un saint François d'Assise qui, la première fois qu'il ouvrit la bouche, fit de ses auditeurs autant de saints ? Rien. Ces personnages, si vénérables par J 2ur sainteté, possédaient un cœur brûlant de charité et de zble, ils étaient animés de l'esprit de Jésus-Christ.

385. — On vit au concile â Nicée un philosophe païen qui, par la subtilité de son g e et l'art de sa dialectique, combattait si fortement les dogmes de notre sainte Foi, que les évêques le plus savants, les mieux versés dans les sciences philosophiques et theoiogiques, ne pouvaient le convaincre cle fausseté. Parmi les évêques s'en trouvait un très-simple et ignorant, mais rempli de l'esprit du Seigneur. Ce prélat entra en lutte avec le philosophe, et il se borna à éxphquer les articles de la foi cathohque de la même manière qu'on les développe aux enfants que l'on instruit dans la doctrine chrétienne. Chose admirable ! Le philosophe resta muet d'étonnement, et il ne put dire autre chose si ce n'est que tout ce que l'évèque (en qui l'esprit de Dieu agissait) venait de dire était fondé sur la vérité. Donc, reprit ce prélat, si tout ce que j'ai dit est véritable, venez avec moi aux fonts sacrés, laissezvous conférer le saint baptême, et devenez un disciple du Christ. A une pareille invitation le philosophe se sentit pénétré d'un mouvement subit et irrésistible, il suivit l'évèque comme la brebis, son pasteur, et, pendant ce temps, il se tourna vers ses adhérents et d'autres spectateurs en leur disant : Tant que la dispute n'a roulé que sur des mots, j'ai riposté par des paroles, mais quand celui-ci m'a parlé avec une vertu intérieure, et que Dieu s'est exprimé par sa bouche, je n'ai pas pu résister. {Euseb., iib. viii, cap, 6). Tant il est vrai que pour faire le bien du prochain, une langue inspirée par une sainte ferveur est plus habile qu'une langue savante. 386. — Mais je vais plus loin, et je dis que, chez certains

prêtres pleins de zèle et de charité, leur savoir est un grand obstacle au fruit qu'où pourrait retirer de la parole de Dieu qu'ils annoncent, parce que, avec leur style trop élevé ou trop recluTché, leurs pensées trop sublimes, la subtile finesse de leurs raisonnements et leurs propositions trop abstraites, ils ne se tout pas comprendre par le peuple, et, par conséquent, ne produisent aucun fruit. Ce qu'il y a en cela de pire, c'est qu'ils se rendent d'autant moins utiles à ceux qui les comprennent, qu'ils leur sont plus agréables. On lit dans la vie de saint Jean Chrysostôme, écrite par Surins, que, dans les premiers temps où il se livra à la prédication, il se laissait un peu trop emporter par l'élan de son profond génie, et que ses auditeurs ne le comprenaient pas facilement. Une femme, qui était venue pour écouter son discours avec une intention bien sincère d'en profiter, se voyant trompée dans son espoir bien légitime , ^'avisa d'élever la voix, et de donner au Saint le titre d'infrugifère^ c'est-à-dire de prédicateur infructueux. Saint Jean Chrysostôme accepta cette qualification, et ayant réfléchi que cette bonne femme avait raison de parler de la sorte, il abaissa tellement sonstyle, le parsema de tant de comparaisons, accompagnées d'expressions et de figures populaires, qu'il se rendit par la suite intelligible aux esprits les moins cultivés. Le prêtre doit done s'habituer de plus en plus par l'étude à se rendre utile dans son ministère. Si, malgré tous ses efforts, il ne peut se créer des talents qu'il ne possédait pas, il ne doit point se décourager, parce que, s'il n'est pas doué d'un grand génie, il lui suffit d'avoir un grand cœur; s'il n'a pas une grande éloquence, il lui suffit d'avoir un grand zèle; s'il n'a pas beaucoup de savoir, une âme généreuse lui suffira pour faire beaucoup de bien à son prochain. Si, d'autre part, il possède beaucoup d'esprit, d'éloquence et de savoir, il lui faudra tempérer ces belles qualités de telle manière, qu'il se rende inteUigible à tout le monde pour procurer le bien de tous.

387. — L'autre aliment que le prêtre doit distribuer aux fidèles, c'est l'administration de nos augustes sacrements. Ce sont les canaux célestes par lesquels la grâce de Dieu descend dans nos âmes, ou pour les guérir si elles sont atteintes de fautes mortelles , ou pour les fortifier si leur âme jouit de la santé spirituelle. Le prêtre ne saurait iaire quelque autre chose qui cooi-

coure '.nieux au salut et à la peifec'ion du prochaJD, qnt Km application assidue à administrer ces remèdes s^:ilut«.«Tes à ikn:& des fidèles. Par dessus tout, il doit s'animer d'une sainte ardeur pour l'administration du sacrement de pénitence, car c'est celui qui est le plus nécessaire aux fidèles qui sont entrés dans le ^iron de la sainte Église par le baptême. En effet, comme la fragilité humaine en fait tomber un grand nombre dans des péchés de rechute , ils ont grandement besoin qu'il y ait plusieurs mi» mistres de ce sacrement appelés à guérir ces infirmités spirituelles, en y appliquant le baume salutaire delà pénitence. Les autres sacrements se confèrent plus rarement, tels que le baptême, la confirmation et l'ordre qu'on ne reçoit qu'une fois, et l'extrème-ouctiou , ainsi que le mariage, qui ne s'administrent pas très-fréquemment. Mais le sacrement de pénitence se confère sans cesse, parce que continuellement on en a besoin. Il faut donc qu'ils soient nombreux, les ministres qui se dévouent à cette œuvre. J'ajoute qu'il n'est aucun sacrement où le prêtre exerce mieux que dans celui-ci la charité, le zèle, la miséricorde, la patience, y compris les bons conseils à donner et toutes les autres vertus. Ainsi, en sauvant les âmes des autres, le prêtre perfectionne et enrichit singulièrement la sienne.

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