AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR LE PRÉSENT ARTICLE
55. — Premier avertissement. Le directeur doit bien prendre garde de s'égarer en estimant privé de foi celui qui la possède à un degré plus éminent que d'autres Je dis ceci, parce qu'il y a certaines bonnes âmes désireuses de leur perfection et auxquelles Dieu permet que le démon suscite de violentes tentations contre la foi, pour les raffermir encore davantage dans cette vertu; car de même qu'on a soin de fortifier beaucoup plus une citadelle du côté où elle présente à l'ennemi certaines chances de succès pour l'attaque, afin de la rendre inexpugnable, de même ces bonnes âmes, en ce qui regarde la vertu à laquelle le démon hvre les plus terribles assauts, se rafifermissent davantage pour résister avec plus de vigueur aux efforts de leurs adversaires qui viennent les attaquer. V }ilà donc
ponninoi l'on iviicimtre soiivoiil «les àiiios liinorcV'S (jui sont îssaillies de tentations contre la foi, uon-senlement hors de îems exercices spirituels, mais dans le temps même de lenrs craisons, oi\ il leur semble en ce moment (ju'il n'y a ni Dieu, ni enfer, ni paradis, et que les vérités catliolicpies sont des inventions délirantes enfantées par des cerveaux malades. Dieu permet chez elles ces extrêmes, afin qu'en formant des actes contraires à ces hallucinations (jui troublent leur intelligence, elles puissent se fortifier de plus en plus dans la vertu de toi.
56. — Saint Jean Chrysostôme compare ces âmes à des vaisseaux agités par les vents et ballotés par les vagues, qui, pourtant, finissant par trouver le repos, grâce à une ancre, s'établissent solidement au milieu des ondes à l'abri de tout naufrage. De même ces âmes agitées et ballotées par des pensées extraordinaires d'incrédulité, parviennent, par des actes contraires, à se fixer plus profondément dans la loi, se mettent à l'abri de tout danger d'infidélité, et enfin, au bout de tout ce conflit d'incertitudes, finissent par auuver le repos dans le port d'une pleine et parfaite tranquillité. Quemadmodum navem ventorum impetu Jactatam et fluctuum. assultu inundatam demissa anchoraomnino stabiiit, et vel in medio pelago radical; if a eiiam navem nostram extraneis cogitationibus jactatam, adve/itu suo fides ex imminenti naufragio libérât, tanquam in tranquillum. portum , in conscientiœ certitudinein deducens. {Homil. super Verba apost. : Habentes eumdem spiritum fidei].
57. — Deuxième avertissement. Mais pour ne pas se four- Toyer dans le discernement de ces esprits, le directeur doit examiner si les pensées qui troublent sou pénitent naissent de quelque imperfection, si ce pénitent se livre à une curieuse investigation sur les vérités cathoHques, et si, quand un doute se présente à son esprit, au lieu de le rejeter promptement, il se complait à cette incertitude et s'il adhère à son imagination en suspens. S'il en est ainsi, ce pénitent commet un péché grave en ne voulant pas attacher sa ferme croyance à la parole d'un Dieu. D'un côté, il ne saurait douter que Dieu n'ait révélé telle vérité, en révoquant en doute ce qu'il a daigné nous maniiester. Ces personnes sont toujours coupables et ordinairement elles sont la propre cause de leur perplexité. Le directeur doit donc s'occuper do les tirer de leur erreur et leur rappeler ces paroles de saint Augustin : In rébus miris summa credendi
ratio est omnipotentia Creatoris. {Lib.xxï, DeCivit. Deîcap. 7). La première et la principale raison de croire les étonnants mystères de notre foi, c'est la toute-puissance du Créateur. Il peut aussi leur remettre sous les yeux ces paroles du même \ saint Augustin. Demus Deum aliquid passe, quod nos fateamur investigare non posse. {Eodem loco]. Il fjut bien confesser que Dieu peut faire quelque chose que nous uc puissions pas comprendre avec notre intelligence boruée. Il doit ici leur rappeler le célèbre événement qui arriva à ce sai it Docteur qui, se trouvant sur le rivage de la mer, y vit un pe it enfant qui s'efiorçait avec une cuiUer d'argent de verser dans nu trou qu'il avait fait dans le sable tout ce vaste amas d'eau. Et comme saint Augustin lui reprochait sa simpUcité, ce petit ga:voa lui répondit qu'il lui était plus iacile de taire entrer to 'c l'eau de la mer dans ce trou étroit, qu'il ne l'était au Saint i!c comprendre avec sa faible portée d'esprit le mystère de la l ; ès-sainte Trinité. Eusuite le directeur enjoiadraà ces perso'.ncs de ne jamais plus s'arrêter à de pareilles pensées, en leur lisant de songer que les œuvres de Dieu sont au-dessus de la ca l'ité de notre intelligence, et en leur ordornant de rafierm r aussitôt leur esprit chancelant par un acte de forte croyanc ". aux vérités révélées. 58. — Troisième avertissement. Si le directeur voit ensuite que le pénitent ne donne aucune occasion ;iux pensées contraires à la foi et qu'il n'y a pas de sa faute, mais que ces idées lui viennent malgré lui et en lui faisant éprouver beaucoup de peine au fond du cœur, le directeur ne doit avoir aucune crainte à son égard ; car la peine qu'il éprouve est un signe manifeste que sa volonté n'y donne aucun assentimnnt, qu'elle n'adhèr€ en aucune laçon à la suggestion d'infidélité, mais qu'au contraire elle en a horreur. Il doit croire qu'en un tel cas ces doutes^ qui assiègent l'esprit de son pénitent, sont simplement des ten* , tetions du malin esprit permises de Dieu pour imprimer pluf /profondément dans son âme l'habitude de la foi. fl doit lui indiquer pour remède de mépriser ces importuuités sataniques, et de ne pas en faire plus de cas qu'il n'a coutume d'en faire à l'égard d'un insensé qui raisonne follement, mais auquel il tourne le dos sans faire attention à ce qu'il dit. On ne saurait croire combien un tel mépris est accablant pour ce tentateur superbe, et combien cela est utile pour le mettre en fuite. Mais si la tentation lui livrait de rudes assauts, le péuiteut
pourra s'armer contre elle de quehine acte de foi, senlomonl iur les vérités ^évolct'^ , sans spécifier aucun mystère particulier ur lequel il se voit tenté, parce qu'en ce moment s'il fixait sa réflexion spéciale sur ce qui fait l'objet de sa tentation , ce serait dani;er(.'ux et il s'exposerait à de nouvelles attaques.
59. — Par dessus idut, le directeur doit inspirer à son pénitent beaucoup de courage dans ces combats, en lui rappelant la nécessité qu'il y a pour lui de passer par les épreuves de plusieurs tentations avant de parvenir à un degré de perfection, et eu particulier par celle dont nous parlons en ce moment; parce que l'àme, au milieu de toutes ces pensées involontaires qui l'agitent, se fixe mieux dans la vertu de loi, et fonde sur une base plus solide l'édifice de sa vie spirituelle. Sopbrone raconte {Prat. spirit. cap. 209), qu'une vierge consacrée à Dieu était sujette à de fortes tentations contre la pureté. Elle résistait avec une grande énergie, mais plus elle faisait d'efiForts et plus son ennemi i cdoublait d'acharnement. Enfin, cette innocente \nerge ne pouvant plus supporter de si terribles assauts, elle se mit à prier Dieu avec ferveui de vouloir bien la délivrer. Le Seigneur l'exauça et lui envoya un ange consolateur qui lui ordonna de répéter cas paroles du psaume 118 : Conftge timoré tuo carnes meas, lui donnant la certitude qu'elle serait ainsi délivrée de ces tentations. Gela arriva, en effet; car, en récitant ce simple verset du Propliète royal, elle se trouva affranchie de toute suggestion coutrare à la pureté. Mais peu de jours après sa délivrance, elle fut a'taquéed'une grande tentation contre 1;, foi. La jeune persou;:e encouragée par l'heureux succès qu'avait eu sa prière, dai.; la circonstance dont nous avons parlé , recourut de nouveau au Seigneur, du fond de son cœur, en lui demandant la délivraiice de cette nouvelle suggestion qui lui était plus pénible encore que la première. L'ange lui apparut une seconde fois, en lui disant qu'on ne pouvait pas habiter ce monde sans éprouver ijnelque tentation, et qu'elle eiît à choisir entre celle de la chair et celle de la foi. Elle choisit la première, parce qu'enfin si elle !ni était importune et fâcheuse, du moins elle n'était pas impie , à son avis. Lors donc que le directeur trouvera des âmes plongées dans de vives anxiétés à cause de leiîrs pensées contre la foi , il leur redira ce que l'ange fît entendre à la jeune vJ'T'^i^ , savoir que dans cette vie la personne
spirituelle ne peut pas vivre longtemps sans être tentée. Quia gicceptus eras Deo, necesse fuit ut tentatio probaret te. {Tob. 12, 13). Comme vous étiez agréable au Seigneur, dit l'ange à "Tobie, il a fallu qu'il vous éprouvât dans le creuset de la tentation. Donc, puisque l'on doit éprouver des tentations, on doit prendre celles que Dieu nous envoie et souffrir paisiblement les peines intérieures que nous causent ces tentations. Il doit «n même temps donner à son pénitent l'assurance qu'en résistant on ne commet aucune faute grave, puisque cette répulsion ^t d'un grand secours pour lui donner du courage à mépriser -avec une supériorité décisive ces importuns assauts.
60. — Quatrième avertissement. Le directeur doit faire en ■«orte que ses pénitents s'attachent à faire toutes leurs actions ^ians un état de foi obscure. Ce n'est pas qu'une foi lumineuse -«t accompagnée de consolations sensibles soit privée de sainteté «t d'utilité, et qu'on n'en doive pas accepter la faveur avec un humble détachement quand Dieu daigne l'accorder, ainsi que je l'ai dit plus haut, mais c'est parce qu'une foi dégagée de nuages n'est pas toujours [acile à obtenir dans cette malhouleuse vie. Le directeur ne rencoulrera pas un seul saint qui n'ait longuement souffert de pénibles aridités. Notre-Seigneur lui-même, qui, en vivant sur la terre, quoiqu'il comprit avec une suprême félicité, et qu'il jouît d'une sublime vue de Dieu, ^'il contemplait face à face, voulut cependant, vers la fin de sa vie, s'assujettir à de telles sécheresses intérieures. qu*il en tomba dans une agonie mortelle. Songez donc maintenant s'il voudra que ses serviteurs, parcourant ici-bas la route de leur pèlerinage, soient exempts de ces désolantes aridités? Il faut bien se persuader de cette vérité, que la jouissance de consolations non interrompues est le propre de la vie future et luiMc. ment de la vie présente. Mais, d'autre part, que deviendra une âme au miheu de ces ténèbres et de ces aridités, si elle ne s'est pas habituée à faire ses notions dans un élat de loi obscure, puisqu'elle n'a pas d'autre flambeau pour se guider dans la voie spirituelle, si ce n'est la simple foi? Elle fera comme tant d'autres âmes mal dirigées qui se découragent, entrent en méfiance, tombent dans l'aliattement, se laissent aller aux plus vives inquiétudes, négligent le service de Dieu, et finissent quelquefois par l'abandonner. Il est donc absolument indispensable que l'âme pieuse s'accoutume à n'agir qu'avec une loi de-
nuée de clarté et de consolation sensible, aGn de pouvoir perte' Yérer avec une ferme constance dans la pratique du bien , eu, quelque état intérieur que Dieu juere à propos de la placer. Et, (luami le directeur voit que ses disciples, affligés de fréiiuenties sècbercsses, viennent eux-mêmes à leur aide par le mojeo) d'une foi obscure, et persistent dans la pratique de la verltt^ sans reculer d'un seul point dans le chemin qu'ils ont commencé de suivre, il ne doit pas s'alarmer, car ce sont des âmes» fortes et bien mieux affermies dans la vertu de loi que les» autres.