ONTEXPLIQUE EN QUOI CONSISTE LA VERTU THÉOLOGALE D'ESPÉRABICK
61. — Le désir et l'espérance, bien que ce soient deux affec" tions de notre volonté très-analogues, puisqu'elles ont ponr objet l'acquisition de quelque bien, sont pourtant très-différentes entre elles en réalité. Le désir, en efifet, aspire à un bîea sans s'informer s'il est ou s'il n'est pas facile à acquérir, tandis que l'espérance tend à un lfe;n qui offre beaucoup de diiïicuîtés à surmonter pour en obtenir la jouissance. Ainsi, par exempT^j, un prince pourrait dire à ceux qui le servent : Je désire de maïager un fruit pour humecta*' mes lèvres, desséchées par la soiîl Mais il ne pourrait pas dire , s'il voulait parler correctemeM j, j'espère manger un fruit, parce que c'est un rafraîchissemenî qu'il peut se procurer avec facilité. En outre, l'espérance, comme le dit le Docteur angélique, exige un certain effort et une vivacité particulière de l'intelligence que le désir ne requiert pas , pour vaincre les difficultés qui se rencontrent daiïs la poursuite du bien. Spes supra desiderium addit quemdam. conaium, et quarndam clrvationem animi ad consequendum annum arduum. (1. 2, Quœsl. 25, art. i). L'espérance est doue
ime affection morale dont Thomme a besoin pour vaîncM îea difficultés qui s'opposent à l'acquisitian des biens auxquels it aspire par ses désirs.
62. — Ceci posé, occupons-nous maintenant de parler de cette espérance surnaturelle ^ qui sera le sujet du présent article j et qui doit être l'affection habituelle de notre cœur. Cette espérance est donc une vertu théologale qui élève notre volonté à une ferme attente du bonheur éternel et des moyens nécessaires pour y arriver, en se fondant sur les promesses d'un Dieu infiniment puissant et souverainement fidèle à tenir sa parole. Nous avons renfermé dans une seule période plusieurs choses, dans le détail desquelles il est maintenant nécessaire d'entrer, pour que les esprits peu cultivés puissent les comprendre. Il est hors de doute que l'espérance dont nous parlons est une vertu théologale, puisqu'elle regarde immédiatement Dieu comme objet du bonheur auquel aspirent ses vœux, et des promesses duquel, en sa qualité d'être souverainement puissant et fidèle, cette espérance tire les motifs qui lui font accomplir les actes qu'elle produit. Il est également indubitable que notre volonté ne peut concevoir une telle espérance, si Dieu, par sa grâce, ne la rend capable de produire un acte supérieur aux forces de la nature ; puisque les biens de l'antre vie et tout ce qui nous dispose à leur acquisition , sont supérieurs à la sphère de notre intelligence, et s'élèvent tellement au-dessus d'elle que, par ses uniques eflbrts , elle ne pourrait jamais en faire l'objet de ses désirs.
63. — En effet, les philosophes anciens, au bout de toutes leurs savantes méditations, n'ont pu découvrir d'autre iéheité à laquelle il fût possible d'aspirer que la béatitude bien chétive qui peut résulter de la possession des biens naturels. C'est que ces philosophes étaient privés de cette lumière surnaturelle qui nous fait découvrir des biens d'une sphère plus élevée. C'est pour cela que saint Bernard s'exprime avec tant d'éloquence et d'à-propos, en disant à ce sujet : Non alius ex senteniia dicere potest, quoniam tu es, Domine, spes mea, niti oui intus persuasum sit ex Spiritu sancto. {In psabti. 90). Nul ne peut, dit ce suave Docteur, placer en Dieu son espérance, ce n'est celui que le Saint-Esprit excite à esi)érer en lui. Sa Prosper dit la même chose en ce peu de mots: Fiducia sper tium miser icoî'dia Dei est. La confiance de quiconque espère
une miséricorde de Dieu (Jn Vsabn. 130), car c'est Dieu qnl, par sa grâce, nous communique l'espérauce. C'est à cause de cela que j'ai dit, dans ma définition, que l'espérance est une vertu théologale qui élève l'àme au-dessus des sens, et lait produire à la volonté humaine des actes auxquels, par sa propre force, elle ne pourrait atteindre.
04. — Or, cette espérance théologale si supérieure aux forces de la nature, a pour premier et principal objet, l'éternelle béatitude, c'est-à-dire Dieu contemplé sans voiles et intimement aimé, et par le moyen de cette vue et de cet amour, parfaitement et pleinement possédé ; car en cela consiste notre félicité complète. C'est ce qu'enseigne saint Thomas : Non enim minus aliquid a nobis sperandum est, quam sit i7i se, cum non iit minor ejus bonitas , per quam bona creaturœ communicat , quam ejus essentia: Ideoque proprmm , et principale objectum speiy est beatitmlo œterna. (2. 2. Qucest. 15, art. 5).
65. — Deux raisons doivent nous convaincre de cette vérité. La première nous est fournie par le saint Docteur déjà cité, et elle est d'une grande valeur. L'objet de notre espérance, ditil , doit être un bien proportionné à la grandeur du Dieu qui nous en gratifie, et comme Dieu peut nous donner un bien infini, ce bien doit être l'éternelle télicité qui est le juste objet de nos désirs. Oportel autem aflectum esse causœ proportionatum , et ideo bonum quod proprie et principaliter a Deo sperare debemus , est bonum infiîiitum, qvxtd proportionetur virtuti De» adjuvantis ; nam infinitœ virtutis est proprium ad infinitutn bonum perducere ; hoc autem, bonum est vita ceterna, quœin uà fruitione consista. {Loco citato.). L'autre raison que le saint Docteur en donne est celle-ci : c'est que notre volonté se dilate si largement dans ses désirs, que, s'il lui manque un seul bien convenable, elle se livre à l'inquiétude. Aman jouissait des premiers honneurs dans la cour du roi Assuérus ; il était l'arbitre de la volonté de son prince , les peuples l'honoraient par leurs hommages , il marchait pour ainsi dire de pair avec son souverain, il regorgeait de biens et de délices, sa famille était nombreuse , mais il lui manquait les hommages d'un homme étranger, l'humble Mardochée. Cela seul suffisait pour le troubler à tel point qu'il lui semblait ne jouir d'aucun bien , parce que celui-ci lui faisait défaut. Il ne put s'empêcher d'en laire l'aveu de sa propre bouche. Et cum hfnc omnia habeam, nihU
mehabere puio, quamdiu videra MardochœumJudœum sedentem ante fores rer/ias. (Estherb. 13). Que manquait-il àSabraou autour duquel les trésors, le faste, la magnificence, la gloire, le» plaisirs, les délices, la sagesse, lapuissance, les honneurs se pressaient? Que luimanquait-il pour que son bonheur fût parlait si cela était possible ? Et pourtant il avoue lui-même qu'il n'avait découvert dans tous ces biens queTamertume du cœur et l'affliction du l'esprit: Vidi in omnibus vanitatem, et afflictionem animi.i Ecoles. 2, H). Ah ! c'est qu'il était privé d'autres biens dont on ne saurait jouir sur cette misérable terre. Il suit de là que pouvant trouver dans Dieu seul tout le bien possible à un très-haut degré, en lui seul notre cœur peut trouver un repos parfait, une satiété complète, un bonheur infini. Ostendam tibi omne bonum. {Exod. 35, 48). En me manifestant à vous, dit le Seigneur à Moïse, je vous montrerai tout bien et je vous en donnerai la possession parfaite. Quand l'âme parviendra à saisir ce bien qui renferme tout bien et à l'embrasser , pour ainsi parler, des deux bras, ( con due forti braccia ) à le voir, à l'aimer, elle trouvera dans lui un abîme de plaisirs sans fond, un immense océan d'ineûables délices, et il ne lui restera absolument plus rien à désirer, ce qui la rendra, dans cette plénitude de satisfactions, pariaitemeut heureuse.
66. — Saint Augustin exprime en très-beaux termes cette plénitude de bonheur dans la jouissance du bien suprême. Elle est si grande, dit-il, la jouissance que procure la vue de la lumière éternelle et de l'immuable vérité de la sagesse divine, le bonheur qu'elle lait goûter est si plein de délices, que pour un jour seul de ce plaisir souverain nous devrions avec raison ne laire aucun cas d'années innombrables de plaisirs et de délices que peuvent nous faire éprouver les biens temporels. Tanta est pulchritudo justitiœ, tanta jucunditas lucis œternœ, hoc est incom^nutabilis veritatis, et sapientice, ut etiam si non liceret amplius in eo manere quam unius diei mora , nropter hoc solum innumerabiles anni hrius vitœ vleni deliciis, et affluentia temvoralium bonorum recte meritoque contemnerentur. Le Saint confirme ce qu'il dit par les paroles du Prophète royal, lorsqu'en parlant de Dieu il s'exprime ainsi : Il me vaut mieux , t Seigneur, habiter un seul iour en votre présence, non point au milieu de votre demeure , mais seulement dans le vestibule, que de passer mille ans de ma vie, plongé dans toutes les dé-
lice? des biens de la terre. Non eniin faho aut parvo a/Tefifv dictum est : Qiioniam metior est dies unus in atriis tuis suner millia. {Lib. m, de liber, arbitr. cap. ult.).
07. — Dieu voulut douuer à comprendre cette vérité à un moine par un événement aussi admirable qu'étrange. {Spee. exempt., dist. 49., exempt, -ioj. Pendant que ce moine chantait au chœur ce verset du psaume cité par saint Augustin : MiUe anui ante ociilos tuos tanquam dies hesterna quœ vrœteriit. ( Psal. 89 ). Mille ans en votre présence, ô Seigneur, sont comme le jour d'hier qui est déjà passé; ce moine, disonsnous, ne pouvait s'expliquer comment mille années pouvaient sembler à celui qui contemple Dieu face à face, aussi rapides qu'elles pussent ressembler au jour de la veille déjà écoulé- Ainsi donc, après Matines, il resta dans le chœur à prier Dieu de vouloir bien lui découvrir le sens de ces paroles pour lui totalement inintelligibles. Pendant qu'il adressait à Dieu cette prière, il vit paraître devant lui un p(?tit oiseau, ou pour mieux dire un ange qui avait pris cette forme, et qui, par la suavité de sont chant, l'attira hors du chœur et du couvent, et, pas à pas-, sans que le moine s'en aperçût, conduisit celui-ci dans une sombre forêt qui s'élevait dans le voisinage du monastère eC le tint là en extase pendant un espace de trois cents ans. Durant tout ce longtemps l'ange entretint, par la seule douceur de son chant et d'une manière miraculeuse, l'existence de ce moine. Finalement, le merveilleux oiseau disparut et le moine (nommé Alfus dans la légende originale), revenu à lui-même, s'imagina qu'il s'était peut-être écoulé quelques heures, et que celle de Tierce était déjà arrivée. Il s'achemina donc vers le monastère. Mais quoi? lorsqu'il y fut arrivé il vit nti portier qui lui était totalement inconnu et qui, lui ayant demandé son nom, en reçut la réponse qu'il était le sacristain; de la communauté, et, qu'étant sorti de l'église après Matines, il revenait maintenant dans sa cellule. Comment ceîfp peut-il être ? reprit le portier, je ne vous ai jamais vu et je ne vous oonnais pas. Si vous faites partie de ce couvent, ainsi qne vous le dites, nommez-moi l'abbé, le prieur et les autres moines* qui y demeurent. Le moine lui dit les noms, mais ils ne s'accordaient nullement avec ceux que portaient les religieux actuellement vivants et qui composaient ce monastère. Le portier,, se trouvant fort embarrassé, conduisit le moine à l'abbé qui,,
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aj)rès avoir longuement conféré avec Ici. trouva enfin dans Jes ^registres les uoinj de l'abbé et des autns moines qui y étaient -consignés. Ces religieux avaient vécu dans ce monastère trois cents ans auparavant, et le moine Altus en était parti à la même époque. (La légende originale nomme ce monastère 01mutz, en Allemagne). Il y avait donc trois siècles que ce merveilleux oiseau, par son chant céleste, avait fait sortir du couvent noire bienheureux cénobite. Dieu voulait ainsi lui faire comprendre, par sa propre expérience, le sens des paroles du Psalmiste. En efiet, si un court essai des joies célestes lui laiiait paraître un long espace d'années aussi court que l'espace de trois heures, dont la durée est si brève, à plus forte raison la possession intuitive de Dieu qui absorbe l'âme dans une félicité incomparablement plus grande, peut faire ressembler mille années plus courtes que la durée d'un éclair, en sorte qu'il est possible de comparer ces mille ans à la journée de la veille qui s'est déjà écoulée. Le lecteur doit donc voir avec quelle raison saint Augustin a pu dire, que tous les biens de la terre dont on aurait la jouissance durant un espace d'iunombrables années, ne peuvent être comparés à une heure de ces ravissantes délices que fait goûter la vue du souverain bien dégagée de tout nuage,
68. — Quel pourrait être pour l'espérance chrétienne un objet plus digne de ses élans qu'un bonheur si parlait, si pur, si immense, si capable de satisfaire avec plénitude les affections de la volonté, et de reposer dans un calme si plein de douceur notre esprit? Qu'il aille donc, ta t qu'il lui plaira, à la poursuite de ces biens fragiles et méprisables qui attirent, mais qui ne rassasient pas, quiconque en fera l'objet de ses vaines espérances et de ses désirs insensés ! Il n'aura fait qu'imiter, au bout du compte, l'araignée qui tire de son sein, au prix d'inutiles fatigues, les fils dont elle tisse «ne toile destinée à prendre de viles mouches, et il n'v li uvera qu'un bonheur mensonger. . ^
69. — L'espérance théologàfô a i .; objet secondaire lef moyens de nous faire arriver sûrement à la [)Ossession parfaiH^ de Dieu dans le sein duquel, ainsi qu'il a été dit, réside toutl , notre félicité. Ces moyens sont la grâce •iiicliriante, la rémission des péchés, les lumières spirituelles 'i"' niontrent à l'âme lechem>u du salut, les affections pieuses le la volonté qui lui
donnent la vii^neur dont elle a besoin pour marcher dans cetU voie, les vertus, la pureté de conscience, les dons surnaturels, et les secours extérieurs qui nous excitent à des actes méritoires. On ne saurait s'empêcher d'admettre que toutes ces choses sont aussi des objets de notre espérance, car Dieu veut non-seulement que nous espérions le bonheur céleste, mais il fournit encore les moyens sans lesquels il serait impossible d'y parvenir. Il y a cependant cette diflérence, que le bonheur étemel étant l'objet do notre espérance doit en être aussi le but principal, et que les moyens étant le chemin qui conduit à ce bonheur en soient la deuxième lin. C'est ce que nous enseigne le Docteur angélique : Spes principaliter guide?», respicit beatitudinem œfernam : Alla vero, qucs petuntur a Deo, respicit secundario in ordine ad bcaiitudinem œternam. (2. 2, Quœst. 17, artic. 2, ad 2).
70. — Si vous voulez ensuite apprendre de moi si les biens temporels que les fidèles sollicitent fréquemment de la bonté de Dieu, tels que la santé, les forces corporelles, la prospérité, les honneurs, les charges, la fortune, les richesses et autres semblables avantagés, sont pareillement l'objet de l'espérance théologale, je vous répoudrai que si l'on espère obtenir ces biens fragiles comme étant des moyens nécessaires, ou du moins opportuns pour arriver à l'acquisition des biens éternels, je veux dire en tant qu'ils contribuent à recouvrer ou à procurer la grâce de Dieu, à se préserver du péché mortel ou pour en obtenir la rémission, pour procurer la gloire de Dieu ou pour y exciter, pour acquérir des vertus ou pour les augmenter, en ce cas tout cela peut devenir l'objet de l'espérance chrétienne. On ne saurait eu douter, car saint Augustin l'affirme positivement. Il dit que les seuls biens qui appartiennent à la vertu théologale d'espérance, sont ceux qui sont contenus dans l'oraison dominicale. De his omnibus, quœ (ideliter sunt credenda ea tantum ad spem pcrtine/it, quœ in oratione dominica continentur. Il ajoute ensuite que dans cette oraison il y a sept demandes, dont trois regardent les biens éternels et quatre les biens temporels; mais ceux-ci ne sont l'objet de la sainte espérance qu'en tant qu'o:; les demande pour obtenir les biens éterternels. Apud evançjeHstam Matthœum septem petitiones contiuere dominica videtur oraUo, quarum in tribus œterna poscun-
iur, in relîquis quatuo^ temporalia, qvœ tamen propttr œfrrna co'dseqitenda sunt necessaria. {In Enchirid., cap. 114).
71. — Mais si les biens temporels, au lieu d'être des moyens de salut, étaient au contraire des obstacles à Tacquisitiou du bonheur éternel et ne devaient plus nous servir , pour ainsi parler, d'échelle d'ascension au ciel mais de pierre dachoppement pour nous précipiter dans l'abîme , ces biens ne seroicnt plus en aucune manière un digne objet de la sainte espérance. Ils seraient des ennemis acharnés à nous iaire la guerre et nous empêcheraient d'arriver au but si glorieux que l'espérance théologale nous fait envisager. Saint Séverin, qui rendait la santé à beaucoup de malades affligés de divers maux, ne voulut jamais restituer l'usage de la vue à un certain moine nommé Bonose, et aux prières instantes que celui-ci lui adressait pour être délivré de cette infirmité, il répondait en lui disant : Mon cher fils, il n'est pas expédient pour vous d'être délivré de ce mal, vous devez au contraire prier Dieu de vous laisser plongé dans cet état de cécité, parce que, grâces à cette infirmité, vous pourrez vous rendre digne d'aller au ciel. Ce moine satisfait de sa triste position cessa de prier Dieu pour obtenir sa guérison. [Surius in vita, 8, Januar.). Saint Omer, évêque de Térouanne, se trouvant à la cérémonie de la translation du corps de saint Vaast, évèque d'Arras, recouvra l'usage de la vue dont il était privé depuis longtemps. Mais réfléchissant ensuite que la vue corporelle n'est pas utile à la vue spirituelle, puisqu'elle nous distrait du sen liment de notre union avec Dieu, il pria le Seigneur de lui rendre sa première infirmité et de fermer de nouveau ses yeux à toutes les choses de la terre, pour avoir constamment les yeux de son âme ouverts aux choses du ciel. {Idem in vita, 6, febr.). Voilà comment les Saints ne voulaient pas être favorisés des biens temporels et se voir délivrés des maux d'ici-bas, à moins que ce ne fût un moyen d'acquérir les biens éternels ; parce qu'ils savaient très-bien que la délivrance de tels maux et l'acquisition de pareils biens qu'ils demandaient à Dieu, pour des motifs différents, ne pouvaient être l'obiet de la sainte espérance. Ainsi, puisque nous ne pouvons pas savoir quels sont les biens ou les maux qui peuvent nous aplanir la route de la céleste patrie ou nous la rendre moins aisée, il nous est expédient d'espérer et de demander ces biens ou l'exemption de ces maux seulement, à condition qu'ils nous seront utiles, pour arriver à ce but
lortuné. C'est en aj^issniil niiisi que nos espérances pourront être toujours d'uue ualure théologale, surnaturelle et méritoire.
aiA PITRE II.
ON Y EXPOSE LtS MOTIFS DE LA VEBTU d'eSPÉRANCS.
72. — J'ai dit en commençant que l'espérance théologale élève notre volonté à l'attente des hicns éternels et immortels, parce qu'elle a pour motits les promesses d'un Dieu infiniment puissant et souverainement fidèle. Ce sont là deux motifs (|uila tiennent en éveil, ce sont deux flamheaux qui l'cclairent et dcmt les leux enflamment ses aspirations. Voyons maintenant quelle est l'énergie prédominante de ces deux motifs sur nos cœurs. Dieu a-t-il promis le salut à celui qui, en observant sa loi éternelle persévère dans la grâce jusqu'à la mort? Celui-là seul pourrait en douter qui n'aurait pas la loi. Qui perseveraverit usqxie in finem, hic salviis erit. [Matth. 10, 22). Quiconque aura persévéré , dit Jésus-Christ, dans la pratique du bien et dans ma grâce jusqu'à la fin de sa vie, sera sauvé. Que Dieu ail promis de donner tous les secours nécessaires pour l'observation de ses commandements, et pour se maintenir dans sa grâce, à quiconque les lui demandera d'une manière convenable, c'est une vérité si indubitable qu'il est certain que le saint évangile ne peut pas nous tromper; car de telles promesses y sont contenues avec la plus parlaite évidence : Ego dico vobis, petite et accipietis, qiicerite et invenietis, pu/saie et aperietur vobis. Omnis enim qui petit, accipit, et qui quœrit invenit , et pulsanti aperietur. {Lucœ. 11, Çj. Je vous dis, et ce sont les propres paroles de Notre-Seigneur, que si vous la demandez, toute faveur vous sera accordée ; que À vous cherchez tout bien, vous le trouverez ; que si vous frappez à la porte de sa clémence infinie , l'entrée vous en sera accordée ; parce que quiconque demande , reçoit ; quiconque cherche , trouve ; quiconque frappe , on lui ouvre. Ces promesses sont si claires , si expresses qu'elles n'ont besoin d'aucun commentaire. Néanmoins, notre divin Rédemfiieur, pour exciter encore l'espérance dans le cœur de ses fidèles et l'y rafiermir de plus en plus , a bien voulu se servir de cetta
comparaison qui achève de porter dans notre âme la conviction. Quis enim ex rohis, continue-t-il, patrem petit panem, numquid
I lapidem dahit illi? Aut viscem, numquid serpentem dabit illi?
\ Aut si petierit ovum , numquid porriget ei scorpionem ? [Eod, cap. 11, et 12). Qui d'entre-vous, dit-il, présentera une pierre à son enfant chéri qui hii demande du pain ? Lui donnera-t-il un serpent, s'il demande un poisson ? Lui ofirira-t-il un scorpion, s'il lui demande un œul pour s'en nourrir? Notre-Seigneur conclut en ces termes : Si ergo vos, cum sitis mali, nostis bona data dare filiis vestris , quanto maqis pater vester dabit spiritum bonum petentibus se? Si vous donc, qui êtes naturellement mauvais, vous condescendez aux demandes de vos enfants, en leur accordant tout le bien qu^ils vous demandent, combien mieux votre Père céleste répandra son esprit de bonté sur ceux qui lui en feront la demande , c'est-à-dire donnera les secours spirituels pour le servir fidèlement et pour obtenir l'éternelle félicité?
73. — Donc si Dieu a promis d'une manière si claire et si précise le salut éternel et la grâce pour le mériter, quel sera le cœur assez dur qui, sur les promesses d'un Dieu tout-puissant et souverainement fidèle, ne se sentira pas animé d'ardeur dans l'espoir d'obtenir des biens aussi précieux? Il faut nier les deux grands attributs de Dieu , je veux dire sa toute puissance et sa souveraine fidélité, et croire qu'il ne peut ni ne veut garder sa parole, ou bien rester complètement convaincu que Dieu étant puissant et fidèle, ne manquera pas de tenir ses inviolables promesses, espérer en sa grâce et dans les secours qu'il nous départira dans cette vie, et dans les souverains biens de la gloire céleste en l'autre monde.
74.. — Ceci ressortira plus clairement encore de deux faits que je vais raconter en peu de mots, et qui conviennent pariaitement à mon sujet. L'empereur Charles-Quint était allé visiter un de ses favoris qui était sur le point de mourir. Entré dans la chambre du moribond il s'approcha de son lit, mais le malade^ au lieu de se réjouir de la visite si honorable de son souverain, manifesta beaucoup de tristesse et se mit à pleurer et à sanglote]-.. En le voyant plongé dans celte affliction, rempereur lui dit : Faites-moi connaître le sujet de votre affliction , car je suis venu tout exprès pour vous procurer quoique consolation. Désirez-vous quelque chose de moi ? Dites , parlez en toute
liberté, car je vous donne ma parole de prince de vous accorder • tout ce que vous me demanderez. Je voudrais, r<^pondit le moribond, que votre majesté proloni^eâ* d'une beiire mon existence. Ah! reprit l'empereur, ceci n'est pas en mou pouvoir. Alors le courtisan, se tournant vers le mur d'un air con triste et versaut des larmes, fit entendre ces paroles plaintives : Oh ! si ja pouvais recommencer le tissu de toute ma vie ! Que leriez-vous Alors, reprit l'empereur. Je voudrais en ce cas, dit le moribond, servir exclusivement le seul Souverain qui tient dans ses maina la vie et la mort. On remarquera qu'à ce courtisan malheureux ne manquaient pas les promesses de son prince, et que celui-ci ne manquait pas non plus de la meilleure volonté pour les accomplir; mais le pouvoir de les tenir lui faisait dciaut, et par conséquent l'infortuné moribond se trouvait frustré de ses espérances.
75. — Joseph se trouvait captif dans la prison de l'É^pte, et avec lui l'échansondu roi Pharaon. Le ieune hébreu prophétisa dans un songe la délivrance future de cet ofïïcier, et lui ea donna l'heureuse nouvelle, en le priant, quand il serait retourné au palais, de vouloir bien intercéder auprès du roi en faveur de son innocence. L'échanson promit, mais ensuite, au milieu des pompes et des délices de la cour et au sein des prospérités, il ne se souvint plus de Joseph, et ne dit plus un seul mot en faveur de la justice de sa cause. Succedentibus prosperis, prœpositus pincemamm oblitusest interpretis sui. {Gènes., 40, 23). Dans cette circonstance l'ingrat échanson avait parfaitement l'occasion et le moyen de tenir la promesse qu'il avait faite à Joseph, en exposant à Pharaon l'innocence de son ancien compagnon d'infortune. Il ne lui manqua que la fidélité, et, partant, l'innocent jeune homme se trouva frustré de ses espérances.
76. — Mais la puissance ne manque pas à Dieu pour accomplir toutes ses promesses, car tout ce qu'il veut ne saurait outrepasser la sphère de son pouvoir. Deus aiitcm noster in cœ/o, omnia quœcumquevoluit, fecit. [Psalm. 413, 3). Il ne lui manque pas non plus la fidélité à vouloir garder ses promesses, car il nous l'assure lui-môme en ces termes : Cœlum et terra transi^ bunty verba autem mea non prœteribunt. (Matth., 24., 35) Les ci eux se dissoudront, la terre se brisera en mille éclats, plutôt que Dieu, si fidèle dans ses promesses, manque de parole. Si donc un Dieu dont la puissance est sans bornes, la volonté ioa.*'
miiable, la fidélité inaltéi-able, nous a promis l'éternelle félicité, en même temps qu'il nous a promis aussi les moyens de la conquérir, quels motifs plus assurés et plus puissants que ceuxlà notre volonté peut-elle avoir pour se sentir animée d'une ferme espérance en ces biens immenses, et aux secours nécessaires pour en obtenir la possession?
77. — Quoique les deux motifs que nous venons d'exposer suffisent pour exciter en nous l'espérance théologale et constitiient le fondement sur lequel s'appuient des afiections, cela n"*;mpèche pas, pour enflammer de plus en plus notre espérance, de faire valoir d'autres motifs. Nous pouvons prendre pour motifs de notre espérance la grâce, la gloire, Tinlinie bonté de Dieu, toujours portée à nous faire du bien, sa grande miséricorde qui se plaît tant à compatir à nos misères. Nous pouvons encore ranimer notre espérance en méditant sur la <louloureuse Passion de notre divin Sauveur, sur le sang qu'il a daigné répandre pour nous, et dont l'eflusion est d'un si haut prix. Et, en vérité, Dieu pouvait-il nous donner de plus grandes preuves de sa bonté ? Si nous réfléchissons bien sur ces motifs, nous verrons qu'ils se trouveul dans les généreuses et splendides promesses que Dieu nous a faites. Dieu pouvait-il porter plus loin sa miséricorde, quand, malgré notre néant et la bassesse de notre nature, il nous a promis des biens si nobles, si sublimes ei si supérieurs à notre humaine condition? Et comme, par nous-mêmes, nous n'aurions Jamais pu conquérir une si haute félicité, ne nous a-t-il pas oûert les plus efficaces moyens pour 330US y élever, malgré la hauteur où ils étaient placés ? Pouvaitil mieux nous prouver son immense miséricorde qu'en promettant à des créatures ingrates, coupables, perfides comme nous, non-seulement le pardon de nos fautes et de nos incessantes prévarications, mais encore sa grâce, son amitié, la participation à son propre bonheur? Quoi plus encore? Oh! combien la Passion de notre si aimable Rédempteur brille d'un merveilleux éclat parmi toutes ces promesses! Et pourquoi «royez-vous que Dieu nous ait promis tant de biens surnaturels «t divins en cette vie et dans l'autre? Serait-ce a cause de nos Eit'rites? Mais comment? car il n'y avait non-seulement pas en mous de mérites, mais au contraire les plus déplorables indignités. Toutes ces promesses n'out été faites qu'en vue des méjcittis de Jésus-Christ, qui nous les a procurées par râliasion de
son snncr. Je veux concluro de tout ceci que, s'il est louable de iaire servir ces motifs, parce qu'ils peuvent nous être d'un grand secours pour ranimer dans nos cœurs l'espt^-rance, néanmoins les nidtifs les plus directs de cette vertu théologale se puisent toujours dans les promesses d'un Dieu tout-puissant et fidèle à sa parole. Ces motifs, en eûet, consolident en quelque sorte la volonté et ne la laissent pas flotter incertaine et vacillante sur l'attente des biens suprêmes, car ils renferment en eux-mêmes» les autres motiis que nous venons de rappeler.
78. — Le lecteur peut maintenant comprendre pourquoi dans les saintes écritures Dieu est si souvent nommé notre cspéiance : Domine, spes mea a iuventute mea. [Psalm. 10, v. 5). Seigneur, dit le Prophète royal, vous avez été, dès mes plus jeunes années, mon espérance. Puis encore il dit : Deduxisti me, quia factiis es spcs mea. {Psa/7n. GO, v. 4). Je me suis laissé conduire par vous, ô mon Dieu, parce que vous êtes devenu mon espérance. Spes 7nea tu in die afflictionis. {Jerem. 17, 17). Jérémie lui dit : Au temps des tribulations, ô mon Dieu, vous avez été mon espérance. L'Apôtre des nations fait entendre les mêmes paroles : Paulus apostolus secundum imperium Dei salvatoris nostri, et Christi Jesu spei nosfrœ. Paul, apôtre, selon l'ordre de Dieu notre Sauveur, et de Jésus-Christ notre espérance. Les pages inspirées nous font entendre ce langage , parce que l'espérance est une vertu entièrement iondée sur Dieu. Elle aspire vers Dieu, et Dieu lui imprime ce mouvement d'aspiration vers lui, parce qu'elle est excitée ])ar les attributs de la puissance infinie et de la souveraine fidélité qui en substance constituent Dieu lui-même. L'espérance est donc esssentiellement une vertu divine qui divinise l'âme en qui elle règne.