‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 12 sur 75 · CHAPITRE TU · texte numérisé non relu

CHAPITRE TU

•M Y EXPOSE LES DÉPLORABLES EFFETS ET LES DOMMAGES SPIRITUEL» QUI RÉSULTENT P'UNE TROP FACILE CONDESCENDANCE AU SENS DU OOUT^ QUAND ON SB LIVRE AU VICE DE LA GOURMANDISE.

78. — Selon le Docteur angéliqiie, la gourmandise est la détestable mère de cinq filles perverses, c'est-à-dire , comme il l'explique, il y a cinq efiets vicieux et souverainement nuisibles, non-seulement à la perfection, mais encore à l'essence même de la vie chrétienne, lesquels sont produits par l'abandon immodéré aux plaisirs queprocurentles aliments dont on se nourrit. Itla vitin interfiiias fjulœcomputantur, quœ ex immoderata delectatione cibietpotus consequuntur . (2,2, Qu. H6, art. 6). Quatre de ces maudits eniautements, ajoute saint Thomas, sontl'œuvre de cette mère brutale dans nos âmes : le cinquième a lieu dans notre corps. Ces cinq filles sont toutes coujurées contre notre âme pour la perdre et la ruiner. Quœ quidcm {scilical fdiœ yidœ} possuni accipi ex parte animœ, et ex parte corporis. Ex parte animœ quadrupliciter y etc. Or, nous parlerons dans ce chapitre de ces ciuq filles perverses, ou, poiu" nous exprimer clairement et sans métaphore, de ces ciuq efiets très-pernicieux qui sont toujours produits par une funeste condescendance à ce qu'exige le sens du goût; nous en sonderons la malice, nous examinerons les torts déplorables qu'ils causent à l'àme des personnes spirituelles qui n'ont pas encore dompté et enchaîné un vice si grossier.

76. — Le premier effet de la gourmandise , et qui est ainsi classé par saiut Tliomas, est souverainement préjudiciable à notre avancement spiritue., parce qu'il aveugle l'àme par le superfluité des aliments et du vin, et la reud impropre à l'oraison et à l'intelligence des choses divines. De même que, dans le sens opposé, il n'est rien qui dispose si bien à la contemplation des choses surnaturelles et célestes que l'abstinence et le jeune. Primo quidem quantum ad rationem , ciijus acies hebetatur ex immoderantia ciùi, et potus. Et quantum ad hoc ponitur filia guiœ hebetudo scnsus vlrca inle/ligenticti/i , vrouter fumositates tiborum perturbantes caput . Sicut e contraria abstinentia confert

ad sfrpientiœ perftctionem. Cesi ainsi qne Aïoï?e se disposa poor s'entretenir avec Dieu seul, et lace à lace sur le mont Sinaï : Le îeûne ne lut-il point la préparation qu'il y apporta, en se livrant à cette macération pendant quarante jours? Et de quelle manière Élie se disposa-t-il à iouir de la face de Dieu sur le mont Horeb ? Et vraiment, ce ne fut pas autrement que par une quarantaine entière passée dans la pratique d'un ieîme rigoureux. (3, lieg., cnv. 29). Comment, à son tour, Daniel se rendit-il digne de la révélation qui lui fut faite des secrets di\-ins, comme ncyus l'apprend son histoire, si ce n'est par un jeûne de trois semaines entières? (Daniel, cav. 10). Et puis, à l'opposé de ce qui précède, quelle est la cause qui dans le désert fit perdre au peuple Hébreu la connaissance de Dieu, et même tout respect, toute soumission, tout culte envers lui? Ne iut-ce pas l'attrait dont il se laissa dominer pour satisfaire sa sensualité, eu mançeaut et en buvant avec excès? Sedit nopulus manducare et bibere. {Exodi, cap. 32, 6). Le texte sacré nous dit que les Hébreux, réunis au pied de la montagne de Siuai, se livrèrent au plaisir de manger et de boire outre mesure. Quelles furent les suites de cette excessive sensualité? Les voici: La lumière divine s'éclipsa pour eux, et ils fabriquèrent un veau dur, et portèrent leur insolente îolie jusqu'à l'adorer.

77. — Saint Jean Chrysostome explique cela très-admirablement. Considérez, nous dit-il, un vaisseau qu'on a déchargé du poids qu'il portait, voyez comme il tend librement les flots; comment, porté sur l'aile des vents, il acquiert une vitesse égale à celle du ::,ouffle qui le pousse; comment il s'éloigne rapidement du port et s'avance en pleine mer en disparaissant aux yeux de ceux qui l'observent. Au contraire, un vaisseau dont les flancs sont pleins de marchandises, se meut lentement et obéit assez peu à l'impulsion du vent, parce que sa marche est refardée par la lourdeur des objets qu'il renferme, et quelquefois même en raison de ce poids il est exposé à faire naufrage. De même celui qui a l'estomac vide, libr^ d'aliments, éprouve dans lui-même une aptitude, une facilité merveilleuse pour s'élever à la contemplation des choses du cielj mais s''' est rempli d'aliments, si sou esprit est ofiusqué par les vapeurs qui sont produites par ces aliments et par le vin, il ne peut s'élaucer vers Dieu, tout appesanti qu'il est par les causes de son 'ntempcrauce, Qucmadmodum leviores naves maria velociut

transeimt , contra multo onere gravatœ suhmerguntur ; ita jejU" niinn leviorem reddens mentem effîcit ut facilius hujus vitœ pe^ lagus transmittat, ac ea quœ in cœlis sunt, respiciat, et nihil faciat prœsentia. {In Gènes. , Hom. 1). L'homme qui vit de la vie spiriliielle doit donc ne pas se flatter d'avancer dans la voie de l'oraison et dans la connaissance de Dieu, s'il ne met un frein à la sensualité, en privant le sentiment du goût des satisfactions qu'il recherche avec tant d'ardeur.

78. — Le second eôet pernicieux de la gourmandise est une hilarité peu sensée, parce que l'intempérance dans le boire et dans le manger obscurcit la raison, altère l'appétit sensitif, et qu'alors on est forcément entraîné à des actes extérieurs que signale une Nivacité d'humeurs assez désordonnée. Secundo, dit le saint Docteur précité : Quantum ad appetitum, qui muliipliciter deordinatur per immoderantiam cibi, et piotus , quasi sopilo tabernaculo rationis : et quantum ad hoc ponitur inepta lœtitia. C'est ce qui arriva aux Hébreux qui se tenaient au pied du mont Sinaî. Pendant que Moïse, à jeun, était entré dans le mystique nuage d'une sublime contemplation, les Hébreux, à la suite de l'intempérance , s'abandonnèrent à une gaité immodérée. Sedit populus manducare et bibere , et surrexerunt ludere. Quand ils eurent rempli de viandes leur estomac et troublé leur tète par de copieuses Ubations , ils se laissèrent aller à une joie qui ne connut plus de frein, à des bals, des danses, des chants et des jeux, et surrexerunt ludere. J'ai déjà dit ceci ailleurs : A la suite de ces festins, ils prostituèrent leurs hommages devant le veau d'or qu'ils avaient fabriqué de leurs mains, et lui ofi'rirent l'encens et des sacriiîces abominables. Tels furent les effets de l'intempérance, une hilarité insensée qui, aveuglant leur raison, finit par les faire tomber dans les plus graves excès, comme le remarque très-bien saint Jérôme, dans les réflexions qu'il fait sur ce déportement du peuple Hébreu : Moyses quadraginta diebus, et noctibus jejunus in monte Sina...cum Domino loquitur , populus autem saturatur ,ldola fabricantur. lllevacuo ventre legem accipit scriptam digito Dei: iste manducans, et bibens, consurgensque ludere, auruni codifiât in vitulum, {In Jovinianum). Que celui-là donc qui désire servir Dieu ait le plus grand soin de ne pas accorder à sa sensualité et à son goût toute la nourriture qu'ils désirent, parce qu'en perdant ainsi, par l'intempérance, la lumière intéi-ieure qui T. II. 5

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