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CHAPITRE III

ON Y EXPOSE LE PREMIER REMÈDE POUR MODÉRER LE SENS DU GOUT ET LE VICE DE LA GOURMANDISE QUI EST ALLIÉ A CE SENS,

87. — II n'est pas facile de se contenir dans les bornes d'une juste modération avec le sens du goût, qui a son siège dans le palais de la bouche, parce que, d'une part, il faut bien s'accorder autant de nourriture qu'il en faut pour soutenir la vie du corps et conserver sa sauté, et que, d'autre part, il n'est pas permis de dépass-er les limites de cette alimentation raisonnable, de telle sorte que ce vice brutal de la gourmandise n'y puisse pas trouver de quoi se satisfaire. Mais combien il est difficile de garder ce juste milieu sans tomber dans les deux extrêmes ! Saint Augustin avoue, en parlant avec caudeiu" de lui-même, que chaque jour il avait un combat à livrer contre la convoitise du manger et du boire, et qu'il ne savait pas rencontrer un milieu entre un excès de manger trop et un autre excès de manger trop peu. Cela vient, nous dit-il dans ses Confessions [Lib. X. cap. 31), de ce que ce vice n'est pas comme les autres auxquels on peut, pour ainsi dire, trancher la tête d'un seul coup, en lui enlevant tout ce qui peut l'entretenir, tout c« qui peut le fomenter, comme je l'ai fait avec mes habitudes criminelles, dès les premiers instants de ma conversion. Je suis forcé de prendre des aliments, et pourtant il faut que je me retienne. Mais , d'autre part, ô mon Dieu ! quel est celui qui, en prenant sa réfection corporelle, ne dépasse pas quelque peu les bornes de la nécessité? Si quelqu'un en est arrivé à ce point.

c*est à coup sûr un grand homme. Qu'il vous en rende grâces,

à mon Dieu ! car à vous seul il en est redevable. Pour moi, je

ne saurais rassembler à un pareil homme, et je ne puis me

flatter d'en faire autant, car je siiis pécheur. Certo quotidie ad-

9ersus concupiscentiam manducandi et bibendi. Non est, qnod se-

tncl prœcidere, et ultcrius non attingere decernam ; sicuti de

concubitu posui. Itaqiie frena gutturis temperata relaxatione, et

constrictione tenenda sunt. Et quis est, Domine, qui non rapia-

tur aliquantulum extra metas necessitatis ? Quisquis est, mag-

nus est ; magnificet nomen tuum. Ego nutem non sum, quiapec-

cator homo S7im. Le lecteur verra, par cet exemple, combien il

est difficile d'accorder à notre corps les aliments qui lui sont

nécessaires, sans user de quelque indulgence, envers le sens du

goût, et en se préservant de tout excès dont l'inclination à la

sensualité est le mobile. Il faut donc que je propose certains

remèdes parla vertu desquels la personne spirituelle, autant

au moins que cela se peut, se mettra en mesure d'arriver à ce

juste milieu dans lequel consiste la vertu de tempérance dans

le manger.

88. — Le premier remède dont les Saints ont usé contre les charmes trompeurs du sens du goût et contre la convoitise désordonnée de la gourmandise, a été le jeûne, parce qu'en soustrayant par ce moyen au palais une partie de la nourriture, ils se garantissaient du danger de satisfaire ce sens au-delà des bornes. Quelques serviteurs de Uieu montrèrent sur ce point une telle sévérité, qu'on pourrait la traiter d'excessive, si l'assistance extraordinaire que Dieu leur prêtait, dans ces rigoureuses privations, ne les eût préservés d'y commettre quelque laute et même ne les avait sanctifiés. Saint Jean-Baptiste pratiquait un jeûne perpétuel en ne se nourrissant que de sauterelles et de miel sauvage, sans jamais toucher à aucune viande animale, et moins encore à toute espèce de volatiles, comme nous l'assure saint Augustin : Joannes prœcursor Domini locustis in eremo, et agresti nielle nulritur; won animalium cumibus non volucrum suavitafibus pascidir [Scnn. de tetvp. G5). Saint Grégoire de Nazi.iuze dit du priuco des apôttvs, saint i'iorre, qu'il jeûnait conliuucllemenf, et qu'il n'avait pour nourriture que certaine piaille légumineuse qti'on nomme lupin et encore en petite qunjitilé, autant qu'il on fallait pour ne pas se laisser luourir (Dcputip. amore).'6i\\n[C\cn\vu[ d'Alcxaiiuiic rapporte, au sujet

de saint Matthieu, qu'il ne mangeait d'aucune sorte de viande, mais qu'il vivait d'herbes {Lib. ii, Prœd. cap. 2.). Eusèbe en dit autant de saint Jacques qui ne mangeait d'aucune espèce de viande animale. {Lib. ii,Hist. Eccl. cap. 2.>

89. — Mais est-il étonnant que ces grands Saints, qui avaient été élus pour devenir les colonnes fondamentales de la sainte Église, pratiquassent des jeûnes si rigoureux, quand nous voyons que parmi les fidèles de ces premiers siècles si fervents du Christianisme, on avait assez généralement la coutiime de ne toucher à aucune viande, comme le rapporte saint Epiphane (/w/?ne/?arœn.) et en particulier comme il nous le dit, parmi les chrétiens d'Alexandrie qui avaient été instruits par saint Marcl'évangéliste. C'est ce que rapporte le juii Philon, à la gloire de notre sainte religion. La pratique du jeûne tous les mercredis et vendredis de l'année, outre les Qua+re-Temps et le Carême, était en usage chez tous les fidèles. On le prouve par une lettre du martyr saint Ignace aux Philippiens. Quarta et sexta feria jejunare, reliquias pauperibus porrigentes. Et Origène nous dit à son tour {Homil. xin Levitic.) Habemus quartam et sextam septimanœ die?)!, guibus solemniter jejunamus. Par dessus tout nous avons un canon de saint Clément Romain : Post hebdomadarnjejunii; in omni quarta feria, et parasceve prœcipimus vobis, ut jejunetis. (v, Constit. cap. ultimo). Les jeûnes de ces temps-là ne ressemblaient pas aux nôtres, car en nous contentant de l'abstinence des viandes et du laitage, nous nous permettons encore une collation du soir. Mais ces fervents chrétiens, en se bornant à un seul repas par jour, s'abstenaient aussi du poisson, comme nous l'apprend saint Jean Chrysostôme dans une de ses Homélies. Quœ utilitas, cumavibus guidem, et piscibus, abstineamus , fratres vero mordeamus, et comedamus {Hom. m^ad popul.) A quoi sert, dit le Saint en prêchant à son peuple, de se priveixle la chair et du poisson dans nos jeûnes, si ensuite nous mordons nos frères, et si nous les dc'ivorons, pour ainsi dire, par nos paroles médisantes. Les premiers fidèles s'abstenaient aussi de vin comme nous l'apprenons par saint Basile {Homil. i de jfjunio). Carnes non edis, sedcomedis fratrem Inv.m. Avino abstines, sed ab injuriis tibi non temperas. En jeûnant , vous vous abstenez de viande, mais vous mangez votre frère par des paroles piquantes. Vous vous abstenez de vin, mais vous ne réprimez pas votre penchant à la calomnie et

à la médisance. C'est ainsi que le saint Docteur, en frappant des traits de son zèle éloquent les vices de plusieurs chrétiens, nous révèle la rigide abstinence qu'on pratiquait sans exception.

90. — Mais quiconque voudra mieux s'instruire sur les rigueurs excessives des jeûnes auxquels se livraient les fidèles de|nos promici's siècles de rÉylise, devra lire une lettre de saint Jérôme dans laquelle, en écrivant à Népotien, il improuve la mciniére dont ou jeûnait, de son temps, àRome. Il y verra que plusieurs de ces imperfections qu'il recounait dans ces jeûnes et qui enflamment sou zèle, seraient, dans nos temps modernes, considérées comme des excès de sévérité. Je veux rapporter ses propres paroles. Tantum tibijcjunionim modum impone, quantum /erre potes; sinttihi pura, rasla, simplicia, moderata,, et non superstitiosa jejunia. Quid prodest oleo non vesci, et molestias guasdam, difflcultatesque ciborum, quœrere, carycas , piper, nuces , palmaruni fructus, similam, met , pystachiœ ? Tota liortorum cullura vexatur, utcibario non vescamur pane, etdum dclicias scctamuTy a regno cœlorumretrahimur. Audio prœterea quosdam , contra rerum liominumque naturam, aquam non bibere, nec vesci pane; sed sorbitiunculas drlicids et contrita olera. Proh pudor! non erubescimus hujusmodi ineptiis, nec tœdtt super stitionis. Insuper etiam Jamam abstinentiœ in deliciis quœrimus. Fortissimum jejunium est aquœ, et pnnis. Sed quia gloriam non habet, et omnes pane, et aqua vivimus, quasi publicum et commune jujunium non putatur. Fixez-vous, dit le saint Docteur à Népotien, une mesure déjeune telle que vous pous-ez vous y soumettre. Puis encore que vos jeûnes soient purs, simples, modérés, exempts de toute superstition. A quoi sert de s'abstenir d'huile, et ensuite aller à la recherche de mille sortes d'aliments, tels que des figues sèches, des noix, du poivre, des dattes, du miel et des pâtes suaves? On tourmente le sol des jardins par toute sorte d'essais de culture, parce qu'on ne veut pas se contenter de manger du pain sec, et en courant après les aliments recherchés on s éloigne du royaume du ciel. J'apprends en outre que certaines personnes, voulant se distinguer du commun, ne boivent pas de l'eau, ne mangent pas du pain, mais usent pour boisson de certains liquides dél icats faits d "herbes pilécs et de jus de poirée, et qu'elles ne les boivent pas modérément dans des coupes, mais dans une coquille. 0 honte! Et

ces personnes ne rougissent pas de pareilles inepties ! Et on ne se lasse pas de ces pratiques superstitieuses ! Nous voilà parvenus à un tel excès que nous cherchons le mérite de l'alistincnce dans les délices ! Le jeûne le plus contortatif est celui qu'on fait en se bornant au pain et à l'eau, ûlais comme un jeûne de ce genre n'a rien de très-distingué, puisque nous avons tous la coutume de jeûner au pain et à l'eau, on regarde cela comme un jeûne vulgaire. — Or, qui peut lire ces paroles de saint Jérôme sans rougir, en voyant à quelle distance nous sommes de ces bons chrétiens dont la manière de jeûner méritait les reproches de ce grand Saint, taudis que dans nos siècles de mollesse et de sensualité de tels jeûnes seraient regardés comme des excès d'austérité ?

*J i . — ùi.uit. ïji, dans ces temps anciens, l'assiduité et la rigueur des jeûnes, chez les laïques vivant au milieu du monde, étaient portées à un tel pomt, quelles ont dû être ces austérités que pratiquaient dans les déserts ces chrétiens qui avaient embrassé la vie monacale? Leur jeûne était incessant, et la réfection qu'ils prenaient pour soutenir leur existence était si chétive et si misérable, qu'elle épouvante quand on en lit le récit dans de graves auteurs. Saint Jérôme nous apprend que dans le désert où il arriva, pour la première fois, après avoir quitté Rome pour y vivre en anachorète et y faire pénitence, on considérait comme une espèce de sensualité de manger quelque chose de cuit, n'eût-ce été qu'une seule bouchée d'eau chaude. Aliquid coctum comedisse, luxuria est {ad Eustoch). Cassien rapporte que chez les moines c'était une règle inviolable qui avait été établie par les anciens Pères, que toute leur nourriture devait se composer de deux tartelettes, c'est-à-dire deux petits pains qui, à peine, pesaient une hvre. Vix librœ unius pondus habere certissimum est. Il y avait plusieurs de ces anachorètes qui passaient les uns deux, les autres trois, et quelques-uns même quatre jours sans prendre la moindre nourriture. Et saint Jérôme dit de saint Hilarion {in vita) qu'il ne rompait ses pénibles jeûnes ni aux jours de fêtes, ni même quand il était accablé de quelque grave maladie. Il y a cependant quelque chose de plus étonnant encore dans ce que saint Augustin nous déclare avoir vu à Rome, où non-seulement les hommes, mais encore les femmes qui vivaient en communauté, quoique le sexe de ces dernières soit faible et d'une complexion

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délicate, passaient trois et quelquefois quatre jours sans manger une «eultî bouchée de pain, ni boire une goutte d'eau, comme si ces personnes eussent été étrangères à leur corps et n'eussent plus PU aucun besoin de le sustenter. Jejunia etiam prorsus i»cre.dibilia imdtos cxercere didici, non quotidie semel sub noctem reficiendo corpus {quod est usquequaque icsitatissimum) sed continuum triduum, vel amplius sœpissime sine cibo, etpotu ducere. Neque hoc in viris tantum, sed etiam in feminis, quibus item multis viduis, et virginibus simui habitantibus, et lana, et tela victumquarentibus, prœsunt singulœ gravissimœ, probatissimcË' que, non tantum in instituendis, componendisque moribus, sed in instruendis mentibus peritœ, ac paratœ- {De Mor. Ecoles. ^ Mb. 1, cap. 33).

92. — C'est ainsi que les premiers chrétiens mortifiaient leur sens du goût à l'égard de la nourriture ; ainsi ils macéraient leur chair qu'ils mettaient sous la domination de l'EspritJ ainsi ils se disposaient à l'oraison et à recevoir de Dieu ime copieuse abondance de grâces. Et nous, ô honte ! ô trop digne sujet de confusion, s'écrie ici dans un mouvement de saint zèle," le bienheureux Laurent Justinien, nous ne savons pas nous abstenir des mets délicats, ni nous priver de quelque viande exquise, ni entreprendre un jeune, je ne dis pas au pain et à l'eau, mais un simple jeûne ordinaire, s'il ne nous est imposé par un précepte rigoureux. C'est bien là une preuve que la charité s'est refroidie dans nos cœurs et que cette première ferveur du christianisme est totalement éteinte. Ipsi vero, dit saint Laurent Justinien eu comparant notre mollesse avec la rigide austérité de ces siècles si fervents, tanquam milites strenui, et zelatores Deiyjrjiiniis cnrpora macerabant, et carnemprolixa inedia subjugabant ; itu ut qitasi rita deficercnt prœlassitudincy \eguminibus namqiie, oleribus, pane, et aqua parce uiebantur; et his contrnfi , quibus natura sustentabatur; spiritualibus potitts, jfMrtw rorporalibus nutricbantur afiuioniis. Srd, heu f tempori- Ws nostris, frigescente curifate, et déficiente catore spirifus, jion est qui saltcm delcctubiiibus priva ri '• /' ' De Disvipl. ilunast.) convcr.j cap. 20.)

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