CHAPITRE IV
#11 T PnESCBIT QUELQUES RÈGLES DE DISCRÈTE PRUDENCE SUR LES REMÈDES PROPOSÉS DANS LE CHAPITRE PRÉCÉDENT CONTRE LE SENS DU GOUT ET LE VICE DE LA GOURMANDISE.
93. — Ce n'est pas chose nouvelle que les remèdes deviennent quelquefois plus pernicieux que le mal même, et qu'au lieu de nous sauver de la mort ils ne fassent qu'en avancer le moment, si l'on n'a pas le soin de les appliquer dans une juste mesure et d'une manière proportionnée à l'état du malade qui en doit user. Dans cette intention j'ai proposé le jeûne comme un remède spécial pour réprimer le sens du ^oùt et pour déraciner du cœur de Thomme spirituel le vice de la gourmandise qui porte un si grand préjudice à son âme. J'ai prouvé l'efEcacité de ce remède par l'exemple des Saints et des fidèles qui vivaient dans les premiers siècles de l'Église naissante. Mais pour que ce remède soit profitable, il faut en user avec une juste modération, sans cela au lieu d'être utile il deviendrait nuisible à la perfection. Je dois donc, nécessairement, tracer quelques règles de discrétion qui ont un grand rapport avec celles que j'ai établies dans l'article précédent, en parlant des pénitences afflictives du corps.
94. — Néanmoins, pour que ces règles soient à l'abri de tout soupçon de relâchement, je veux les emprunter à l'un des Saints les plus austères et les plus vénérés de la sainte Église. C'est donc l'autorité de saint Jérôme que je veux invoquer. Tout le monde sait combien ce saint Docteur fut l'ami du jeûne, et combien aussi il en fut rigide observateur. Tout le monde sait et peut lire dans ses lettres avec quelle ardeur de zèle il recommandait le jeûne à ses enfants spirituels, et avec quelle sévérité il reprenait ceux qui s'écartaient de ses recommanda- ^ons. Pourtant ce Saint, qui était éclairé du flambeau du disiernement, dont toutes les vertus tirent leur valeur, veut qu'on procède sur ce point avec une modération convenable, et il propose à ses disciples des règles très-prudentes dont je vais faire l'exposition.
95. — PREînÈRE RÈGLE. Les jeûnes ne doivent pas être si fréquents et si austères que restomac, par une imprudente soustraction de la nourriture, devienne impropre à ses fonctions naturelles en altérant fortement la santé, eu sorte que la personne ne puisse pas poursuivre sa marche dans le chemin de la perfection où elle est entrée, ou ne le puisse qu'avec beaucoup de difficulté. Saint Jérôme prescrit cette règle à Démétriade : Neque veroimmoderata iibi imperamusjejunia, utenor' mem ciborum abstinentiam^ quibits statim corpora delicata \ranguntur; et ante œgrotare incipiunt, quam sanctœ conierso' tionis jacere fundamenta. Je ne vous commande pas, lui dit-il, des jeûnes mamodérés et une abstinence très-considérable de nourriture qui énervent bientôt les corps délicats et rendent malade avant qu'on ait pu jeter les fondements de l'édifice de la perfection. C'est bien là justement ce qui arrive quelquefois à ceux qui commencent et qui, transportés d'une ferveur sensible que Dieu leur communique dès le principe pour les exciter à la vertu, ne voudraient plus ni boire, ni manger. Mais qu'ai'rive-t-il ? Ils tombent accablés sous le poids de leurs abstinences immodérées, et perdant leur santé avant d'avoir posé le fondement de lem- perfection , ils se trouvent entravés dans leurs premières démarches et ne peuvent terminer l'édifice commencé avec tant d'ardeur. Cela est d'autant plus vrai, comme l'observe le même saint Jérôme en écrivant au moine Rustique, que leur estomac, afl"aibli et dégénéré, engendre plusieurs crudités qui produisent dans ces personnes des effets tout- à-fait contraires à ces mouvements unpurs dont elles voulaient se préserver par des jeûnes rigoureux. C'est pourquoi le Saint recommande à ce moine de se montrer prudent et réservé sur la longueur et l'austérité de ses jeûnes. Balneorum jomenta non quœrat,qui calorem cor por is jr junior uni cupit frigore extinguere; qv^ et i/jsa modcruta sint; ne niniio débilitent stomachum, et maforem refectionem poscentia erui/ipant incruditatem, qucB parem libidinuni est.
90. — DEixii-ME RÈGLE. Lcs jeûncs ne doivent être ni si fréquents, ni si austères qu'ils puissent être un obstacle à la lecture, à l'élude, a l'oraison, aux veilles, aux travaux et autres occupations ordinaires de sou état. C'est la règle que saint Jérôme prescrit à Célauce : Sic dcbcs jejunare, ut non palpites, et respirare vix possis et comitum tuarum vcl porteris, vei traharis
manibns;sedut fractocorporis oppetitîi, necin tectîonenecin psal' mis, necin vigiliis solito quid minus facias. Celte règle a été déjà parnous indiquée, avec l'autorité de saint Thomas, pour ce qui regarde les afflictions corporelles, et elle est marquée au coin delà prudence, puisque, comme nous l'avons dit alors. Dieu veut que nous lui offrions en sacrifice nos corps, mais non pas des I corps morts, car il veut des corps vivants et capables d'agir I dans l'intérêt de son service et de sa gloire. En outre, comment ' cette mortification pourrait-elle s'appeler une vertu si elle nui- ' sait à l'exercice des autres vertus qu'une personne pieuse est \ tenue de pratiquer dans la position où elle est placée ? Les vertus sont sœurs entre elles, s'accompagnent mutuellement et se donnent la main; si donc, l'abstinence est tellement rigide qu'elle soit opposée à une autre vertu et l'empêche de fructifier dans une àrae qui doit la pratiquer, ce n'est plus une vertu.
97. — Troisième règle. Les jeûnes ne doivent être ni si rigoureux, ni si réitérés qu'ils épuisent la personne, lui deviennent à charge et la dégoûtent de la vie spirituelle. Saint Jérôme donne cet avis à Lœta : Displicent mihi, in teneris œtaiibus maxime longa, et immoderata iejunia, in quibus junguntur kebdomades, oleum in cibo, et poma vetantur. Expérimenta di" dici, aselLum, in via, cum lassus jaerit, diverticula qucerere. Le saint Docteur, taisant parler son expérience, dit : Je n'approuve pas, surtout dans les personnes que l'âge n'a pas encore formées, ces ieûnes longs et immodérés de plus d'une semaine qui vont iusqu'à se reluser l'usage de l'huile et des fruits; cai* j'ai appris par mon expérience que quand l'âne est accablé de lassitude sur la route, il ne veut pas avancer, il recule même et qu'il va â droite et à gauche du chemin. De même, quandla nature humaine est accablée sous le poids d'une al)stiuence exorbitante elle cherche des distractions, du repos, du soulagement et s'écarte du véritable sentier de la vertu. Afin donc que l'homme Ipirituel marche constamment dans le chemin de la perfection et y lasse des progrès, il doit faire présider à ses jeûnes une prudente et discrète modération.
98. — Enfin le saint Docteur, pour faire comprendre à Démétriade, déjà nommée, combien cette discrétion est nécessane dans la pratique du jeûne, lui cite l'exemple de plusieurs personnes de lui p,onnues, et qui, par une abstinence trop grande et fort immodérée des aliments, se sont rendues inca-
paWes de se livrer au service de Dieu. Novi ego in ntroque sexu per nimiam abstinentiam, cerebri sanitatem in quibusdam fuisse vexatam, prœcipue in his, qui in humectis, et frigidis habitavere cellulis, ita ut nescirent , quid agerent, quovese vrrterent, quid loqui, quid tacere deberent. J'ai connu, lui dit-il, des personnes de l'un et de l'autre sexe qui, par une abstinence immodérée, avaient essuyé de fortes atteintes au cerveau, spécialement quand on habite dans des lieux humides, tellement que ces personnes ne savaient plus que dire , ni que faire ; elles étaient tombées dans la stupidité et dans la folie, et on eût dit, en les voyant, des statues. Quiconque donc ne veut pas ':rouver sous ses pas cet écueil ou quelque autre danger de ce genre , doit suivre la règle que nous venons d'indiquer. Le jeûne est un remède très-efficace contre la sensualité du goût et la passion de la gourmandise, qui par ses mouvements intérieurs excite puissamment l'homme à lui donner satisfaction. Mais il faut que ce jeûne soit pratiqué avec une sage modération pour que, au lieu de nous procurer un salutaire secours, il ne devienne pas luimême un obstacle aux progrès de notre perfection.
99. — Si ensuite le lecteur voulait apprendre de moi quelle doit être la j\iste mesure des jeûnes que chacun doit pratiquer, s'il est à propos de s'abstenir de viande et de laitage, ou bien de jeûner quelquefois au pain et à l'eau , ou bien si l'on peut passer des jours entiers sans prendre aucune nourriture, je lui répoudrais qu'en descendant à ces cas particuliers, je ne saurais indiquer une règle générale qui puisse convenir à chacun d'eux; parce que , en ce qui concerne la quantité et la quahté des jeûnes, il faut consulter les forces corporelles et spirituelles de chacun, et puis encore se régler sur l'expérience que l'on a du dommage ou bien du profit que chacun a retiré de l'abstineuce dans d'autres temps. La règle générale qui pteut convenir à chacun en particulier, et que chacun aussi doit indispensablemeut suivre, quand on désire de ne pas se tromper, doit être celle que saint Benoit prescrit à ses moines. Ce grand Saint, après les avoir exhortés à quelque abstinence modérée, leur fait une obligation de demander à leur propre abbé la permission de la pratiquer , et il leur assure que toutes les mortifications auxquelles ils se livreront sans la permission de leur père spirituel, seront considérées de, Dieu comme des actes de vanité et de présomption, au lieu d'eu être récompensées.//oci/>^UM tOf
men, quod unusquisque affert , abbati suo suggérât, et cum ejuê fiet orationeet voluntate ; quia quod si7ie permissione patris spirHualis fit prœsumptioni deputabitur, el vanœ gloriœ, non mercedi. ( In Régula, cap. 49 ).