CHAPITRE V
ON Y EXPOSE UrV AUTRE REMÈDE CONTRE LE SENS DU GOUT ET LE VICE DE LA GOURMANUISE, A LA PORTÉE DE TOUT LE MONDE ET QUI PEUT ÊTRE EMPLOYÉ PAR CEUX-LA MÊME QLI NE PEUVENT PAS JEUNER.
100. — Je vois que le remède qui a été indiqué pour déraciner les détauts résultant du sens du goût et de la gourmandise, ne peut pas convenir à tout le monde. Les personnes dont l'estomac est paresseux, dont le tempérament est délicat et dont la vigueur est presque nulle, ne peuvent pas prudemment s'adonner à l'exercice fréquent du jeûne. Ceux-là le peuvent encore moins qui sont exposés à une grande fatigue où se fait une consommation considérable d'esprits vitaux, ce qui réclame pour le corps la nécessité de se restaurer par la nourriture et de recouvrer ainsi les forces abattues pour pouvoir continuer de se livrer à des occupations pénibles. C'est pourquoi la sainte Église, cette mère si indulgente, dispense ces personnes de l'obligation du jeûne, bien qu'elle l'impose rigoureusement aux autres fidèles par un précepte formel. Mais , d'un autre côté , ces personnes sont dans l'obligation de combattre les inclinations vicieuses du goût et de la gourmandise, qui mettent tant d'obstacles à leur salut éternel et à leur perfection. Il leur convient donc aussi d'employer d'autres moyens pour se mettre à l'abri des attaques et des illusions de ces deux grands emiemis. Ce remède n'est autre que la sobriété dans le boire et dans le manger , et ce remède n'est pas aussi efficace que le jeûne , mais pourtant il a assez de force pour retenir le goût dans de justes bornes et pour mettre un Irein à la gourmandise ; et soit qu'on
jeûne, soit qu'on ne jeûne pas, tout le monde a besoin d'opposer un obstacle aux envahissements de ces inclinations déréglées. Cette sobriété dont nous parlons n'est autre chose qu'une vigilance assidue sur soi-même , pour ne pas tomber dans quelqu'une de ces espèces de sensualités qui ont leur siège dans le lens du goût. Saint Thomas , comme on sait , nous a servi de ^uide dans le chapitre 2<=, où nous avons dit qu'il fallait se préserver de tomber dans aucune des cinq prévarications qui nais- Bent de ce même sens du goût, et de ce vice brutal de la gourmandise, qu'on peut comparer à une source bourbeuse dont les eaux immondes jaillissent pour souiller notre âme. En agissant de la sorte, notre sobriété ou tempérance sera pcirfaite, puisque tous les défauts dont nous parlons n'existant pas dans nos réfections habituelles du boire et du manger, ce ne seront plus des opérations animales, mais des actes humains. En effet, ces actes seront réglés par la raison et accompagnés de la vertu , comme on va le voir dans nos développements sur chacun d'eux en particulier.
101. — La personne pieuse doit se défendre énergiquement contre la première espèce de gourmandise, en ne se laissant pas dominer par le désir de devancer l'heure fixée pour prendre sa nourriture. Ce ne serait pas agir sous l'inspiration de la raison, mais sous celle de la passion. Monachus, dit Cassien (et ce qu'il dit du moine, il veut aussi l'apphquer à quiconque veut vivre avec tem[)érance ), hanc inprimis sibi cautionem indicat, ut non polus quisquam, non esus ulla oblectatione devictus, ante stationem legitinmm, communemqiie refectionis horam extra mensam percipere sibimet prorsus indulgeat. {Lib. Oj Inst. cap. 10). Le moine, dit ce grand Docteur ascétique, doit, avant tout, se faire une règle inviolable de ne se laisser jamais dominer par im désir de sensualité, jusqu'à prendre une i^outte d'eau ou ime bouchée de pain avant l'heure destinée à la réfection ordinaire. Cas- Bien prescrivait à ses moines l'observation rigoureuse de cette règle; parce qu'en effet, anticiper le temps du re|>as, à moins qu'il n'y ait une véritable nécessité , c'est condescendre aux appétits dérègles du goiil et de la gourmandise.
102. — Dajis les vies desl'ères du désert, d est raconté qu'un moine éUiit tenté, par ledeuiun, de prcmlre quelque nourritui-e dès la premièri' heure do la journée. Ce moine , voyant bieu <ine c'était une suggestion diabuliiiae, viul à bout de la vaincre
de cette manière: Attendons, se disait-il à lui-même, jusqn'i riieure de tierce, et alors nous prendrons quelque nourriture. Quand Theure de tierce était arrivée , il disait : Nous pouvons attendre jusqu'à l'heure de sexte. A l'heure de sexte, le moine disait : Puisque nous avons tant lait, nous pouvons prendre patience jusqu'à l'heure de none, et celle-ci était précisément l'heure fixée pour le repas des moines. Après avoir agi ainsi pendant deux ou trois jours, le démon voyant qu'on le jouait, se retira, et jamais plus la laim simulée du morne ne reparut aussi. Quiconque ne veut pas devenir esclave du vice de la gourmandise, doit user de semblables ou autres ruses pour déiouer les tentations de cette nature, la tibi terra, dit l'Ecclésiasteque {cap. 10, 16), cujus principes matie comedunt . Beata terra, cvjus principes vescuntur tempore suo. Malheur à cette terre dont les principaux habitants mangent le matin de bonne heure ! Bonheur à cette terre dont les chefs mangent au temps réglé ! Et cela est parfaitement dit, puisque le soin que l'on a de réprimer cette inclination perverse du goût et de la sensuaUté est la rè<^le bien juste de l'opinion qu'on doit se faire des bonnes ou des mauvaises qualités des personnes.
103. — Contre la seconde et la troisième espèce de gourmandise, saint Basile s'exprime ainsi (Z)e ver a Virginitate) : Omnibus locis cibus, qui sit ad victum necessarius, solerti ratione inquirendus; condimentorumque elaboratœ blanditiœ, ut voluptatis illecebrœ, repudianr'œ. Il nous dit que l'on doit rechercher la nourriture qui est nécessaire au soutien de la vie et de la santé mais que cependant on doit éviter les viandes déhcates et les assaisonnements recherchés et exquis ; parce qu'il est évident que cette recherche a pour but de flatter le goût et de se montrer facile à l'exigence de la sensualité, car ces mets délicats ne sont pas indispensables pour vivre, pour acquérir des forces corporelles, et enfin pour corroborer la santé; et même plusieurs de ces viandes recherchées sont très-souvent nuisibles au tempérament. Si donc on se trouve dans une position qui permette de choisir la nourriture nécessaire à l'alimentation corporelle, on doit se garder de ces recherches sensuelles comme étant peu conformes à la vertu de tempérance. Si le choix de la nourriture est entre les mains d'autrui, on doit s'appliquer à soi-même le conseil que donne saint Bernard à ses moines, de faire sur
la table mômo où l*on mangi; .c . acnfîce de quelques mots qu'où regarderait comme plus oouformes à sou propre guCit, et ce sacrifice sera agréable à Dieu. Unusquisque super mensam sibi indictum aliquid propria voluntute cum (jaudio spiritus .sancti o/ferat Deo, id est, subtrahat corpori suo de cibo, et de polu. (In regid. cap, 49). Aiusi faisant, outre le mérite qu'on acquiert auprès de Dieu par uue telle sobriété, ou ue commettra aucune faute en mangeant des autres mets, bien que délicats et bien apprêtés, parce que cela sera compté comme aliment indispensable, et qu'on n'en aura pas d'autre pour satisfaire ce besoin.
104. — L'usage du vin se réière pareillement à cette espèce de tempérance. Saint Jérôme se montre très-sévère à l'égard de cette boisson échauffante, pour ne pas dire qu'il s'en déclare l'ennemi; et pour ce qui regarde l'usage de cette liqueur, il donne à ses disciples des conseils fort rigides, parce qu'il regarde le vin comme un compagnon inséparable de la luxure qui est ligné avec ellepour conjurer la ruine de la jeunesse. Eu écrivant à la vierge Eustochium, illuidit : Si quid itaque in me potest esseconsilii, si experto creditur, hoc primum moneo, hoc attestor, ut sponsa Christi vinum jayial pro veneno. Hœc adversus adolescentiam prima arma sunl dœmonum. I\'un sic avaritia quœrit, superbia inflat, détectât ambitio. Vinum, et adolescentia duplex incendium voluptatis. Quid oleum flammœ adjicvnus? Quid ardenti corpusculo fomenta ignium mi ni.s tramas.^ {Epist. 22). Si vous me iugez capable de donner un bon conseil, dit-il à cette vierge, ayez quelque foi en monexpi-rience. Jevous avertis avant tout et je vous conjure, vous qui êtes l'épouse de Jésus- Christ, d'éviter le vin comme ira poison. L'avarice n'exerce pas autant d'empire, l'orgueil n'inspire pas autant de présomption, l'ambition ne séduit point par autant d'attraits, que cette liqueur exerce de puissance pour nous faire succomber. Le démon emploie le vin comme son arme de [irétéreuce pour triompher de la jeunesse. Vin et jeunesse sont deux foyers embrasés de plaisirs illicites. Pourquoi donc jeter de l'huile au feu ? Pourquoi donc fournir à un corps qui brille déjà de nouveaux ahmenfs à cette flamme? Le même saint Docteur, en écrivant à Lœta lui fait entendre, qu'elle doit faireensorte de ne pas laisser boire du vin à sa fille tant qu'elle sera encore bien jeune, parce que le vin et la luxure sont étroilemeut alliés. Discal Jam vinum
non bibere, in qiioest luxuria. En d'autres endroits il tient le même langage et se sert des mêmes expressions.
105. — Mais si vous n'êtes pas assez vertueux pour ne boire que de l'eau pure et que cette boisson ne puisse pas convenir à votre tempérament, comme ou le sait de Timothée, vouspourrez suivre le conseil que saint Paul donnait à ce cher disciple. Sed modico vivo ufere, propter stomachum tuum, et fréquentes tuas infirmitatr's. {l^adTimoth. cap. 5, '23.) Buvez un peu de vin, lui écrit TApôtre^ à cause delà faiblesse de votre estomac, et de vos fréquentes infirmités. Vous pouvez en faire de même; mais je vous avertis qu'il faut boire du vin en petite quantité et avec sobriété; c'est-à-dire en telle quantité qui est nécessaire pour empêcher les aigreurs et autres indispositions qui affectent l'orjjaue digestif. Agir différemment, c'est une intempérance évidente, car on ne peut la rapporter qu'à une volonté désordonnée de complaire au sens du goût, de satisfaire la gourmandise en s'abreuvant de cette agréable liqueur, sans se mettre nullement en peine si, en se comportant de la sorte, on ne fournit pas un aliment à l'impureté, et si l'on n'attise pas le feu de la concupiscence.
lOG. — Pour ce qui concerne la quatrième sorte de sensualité qui se rapporte à la quantité de nourriture que Ton prend avec excès, chacun doit réprimer sa gourmandise et mettre un frein au sens du goût pour que les bornes ne soient pas franchies. Qu'on se souvienne du conseil que saint Jérôme donnait à ses disciples pour ne pas commettre des excès dans la quantité des aliments. Il leur disait qu'on ne doit jamais se rassasier complètement et qu'on doit se lever de table avec un reste d'appétit. Sittibi moderatuscibus, écrit-il à Eustochium, venter expletus. Il écrit à Rustique que la nourriture modérée et peu abondante est utile au corps et à l'âme. Modicus, et moderatus cibus carni, et animée utilis est. En effet, l'excès dans le manger cause les indigestions, les cataniies, les éruptions de la peau, les fluxions, les fièvres et d'ordinaire presque toutes les maladies auxquelles est sujette notre humaine nature. Mais il écrit encore quelque chose de plus étonnant à la veuve Furia : il lui dit qu'une nourriture sobre qui laisse subsister un peu d'appétit, doit être préférée au jeûne de trois jours entiers, parce qu'il est beaucoup mieux de manger habituellement peu que de passer plusieurs jours sans aucune nourriture, et puis s'occuper de réparer
les forces de l'estomac afiaibli en mangeant sans modération des aliments qui chargent cet organe et suffoquent l'esprit. H explique ce qu'il dit par une comparaison qu'il lait avec la pluie qui est plus utile à la terre quand elle tombe en fines gouttes que quand elle tombe à torrents, parce que la première rend aux champs la vigueur végétative et que la seconde les ravage. Et pour que la veuve Furia se maintienne dans les limites de rette sobriété, il lui indique cette règle, qu'il faut manger de telle manière qu'on puisse après le repas vaquer sans empêchement à l'oraison et à la lecture des livres saints. Parciu cibus et venter sempcr esuriens triduanis jejuniis prœferendus ; et multo melius est quotidie parum, quant raro satis sutnere. Pluvia illa oplima est, quœ sensim descendit in ierrarn. Subitus et nimius imbcr in prœceps arva subvertit. Quando comedis , cogita, quod statini tibi orandum, illico et lecjendum est.
107. — Cela peut se démontrer par l'exemple des grands serviteurs de Dieu, qui furent si sobres et si tempérants dans leur nourriture, afin de conserver leurs forces, mais non pas pour manger jusqu'à satiété; et c'est là que consiste principalement la vertu de tempérance. Palladius {Hist. Laud., cap. 1) raconte qu'un prêtre, nommé Isidore, prenait chaque jour des aliments, mais avec tant de parcimonie que jamais dans sa vie il ne s'était levé de table compltHemeut rassasié, et, quoiqu'il ne se livrât pas à certains Jeûnes très-austères qui étaient ordinairement pratiqués par d'autres solitaires, il s'était attiré l'estime de tous les autres par cette vertu de sobriété. Cassien donne de grandes louanges à un vieux moine qui, s'étaut trouvé, dans un seul jour, six fois à manger avec des étrangers , et ayant «haque fois mangé pour ses convives, s'était ménagé si bien et avait usé d'une telle sobriété adroitement pratiquée, qu'à la sixième fois il n'était pas encore rassasié et sentait l'envie de prendre encore quelque nourriture. {Instit., lib. v, cap. 25.) Voilà une pratique de tempérance que tout le monde peut suivre, même ceux qui, par luiblesse d'estomac et par un grand besoin d'aUmeutij, ne peuvent sans danger vaquer aux jeûnes; d'un au lie côté c'est un moyen très-propre à mortifier le goût et la sensualité, parce que selon le vers du poète, il est plus difficile de se couleuii" quand ou est devant une table bien servie que quand on eu est éloigné lorsqu'on est en train de jeûner Difficile esuriens posUa retineberv meiua.
108. — Quiconque désire donc d'arriver à ce genre d'abstinence, doit se servir d'un moyen que mettait en usage saint Dorothée à regard de son disciple saint Dosithée {In ejus vita.) Dosithée était noble de naissance, d'une complexiou délicate, et il avait été élevé au milieu de l'aisance et du luxe de son illustre famille. C'est pourquoi son maître, Dorothée, voulant le réduire aux termes d'une parfaite tempérance, usa envers lui de ce moyen ingénieux. Au commencement il le laissa manger tant qu'il voulut; puis il lui retira de sa taxe journalière une petite quantité de nourriture : par exemple une once par livre, et lui demanda s'il éprouvait un peu de faim. Le disciple répondit qu'il en éprouvait un peu. Alors le maître prudent s'appliqua à l'accoutumer à cette nourriture un peu moins abondante; puis, quand il vit que l'estomac s'était habitué à cette modique sobriété et qu'il n'en éprouvait aucun dérangement, il retrancha encore une once, et ainsi, peu à pe\i, Dorothée amena son disciple à une vie très-frugale sans qu'il en éprouvât le moindre inconvénient. Le lecteur fera bien rî'iser de ce moyen ingénieux; mais il ne faut pas oublier qu'il faut en user pareillement pour les mets grossiers, parce qu'étant pris jusqu'à satiété et de manière à remplir l'estomac, on ne pourrait excuser une pareille conduite, ^'est ce que nous dit saint Jérôme : Sed et in vilissimis cibis vitanda satietas est. Nihil enim ita obruit animum, ut plem/s venter , et exœstuans , et hue ilhicque se vertens, et in riictus, vel crepitus, ventorum efflatione respirans. {In Jovinian» lib. il).
109. — Contre la cinquième espèce de gourmandise qui consiste à manger avec avidité, il faut se munir de prudence et de circonspection, puisque le vice de la gourmandise, comme je l'ai dit dans le premier chapitre, a son siège dans la recherche exagérée de la nourriture, et certainement on n'est pas exempt d'un tel vice quand on mange avidement. Gulœ vitlum, dit saint Basile [Serm. de Abdicatione),nonin escarum copia naturœsuœ virus exercere novif; sed in voluptate, atque gustu, licet modicis admodum utare. Ce saint Docteur nous dit que le vice de la gourmandise ne consiste pas dans la quantité de la nourriture, car sans cela les rois, les empereurs et les autres grands personnages de ce monde seraient bien malheureux, puisqu'ils sont dans l'usage de couvrir leur table d'une grande quantité de mets exquis; en ce cas là ils seraient tous forcés d'être gour-
mands et intempérants. La goiirmaudise, nous dit-il, réside dans les plaisirs du goût que l'on cherche à satisfaire en se nourrissant de mets même pou nom])reux et peu recherchés. C'est ce qui donne lieu à saint Augustin d'affirmer qu'on peut voir une personne sage se nourrir d'un mets très-délicat sans commettre la moindre faute, tandis qu'un homme qui n'a pas la. même sagesse se rendra coupable de gourmandise en mangeant les mets les plus QTOssiers.lFieri potest, ut sapiens prefiosissinw ntatur cibo sine vitio cupidinis, et voracitatis; insipiens autem fœdissima gulœ flamma in vilissimum ardescat. {Lib. m, de Doctr. Christi, cap. 12). Et qui ne préférerait, continue saint Augustin, de manger des poissons avec Jésus-Christ plutôt que des lentilles avec Esaû? Sanius quisque voluerit more Domini pisce vesci , quant lenticula more Esaû nepofis Abraham. Faudrait-il croire que les animaux sont plus tempérants, moins sensuels que nous, parce qu'ils mangent du foin, de l'orge, de la paille et autres aliments très-grossiers? Aon enim propterea continentiores nabis siint plerœque besticB^ quiavilioribus utuntur escis. La tempérance consiste donc autant dans la qualité des aliments, que dans le but qu'on se propose en mangeant, et dans la manière dont on mange, que dans le peu de recherche qu'on y met. Nam in omnibus hujus modi rébus, non ex earum rerum natura , qiiibus utimur, sed ex causa utendi et modo appetendi, vel probandum est, vel improbandum quod facimus.
1 10. — Que personne donc ne commence ses repas sans s'être proposé une fin pieuse ou du moins honnête dans cette action, qui nous rapproche des êtres privés de raison , en protestant devant Dieu que notre seule intention, en prenant cette nourriture, est de soutenir notre existence, de conserver nos forces et notre santé, afin de les employer à son service et pour nous conformer à sa sainte volonté; puisque Dieu veut que nous prenions la nourriture pour maintenir notre vie, comme nous l'enseigne saint Paul : Sive manducatis , sive bibitis, sive aliud quid facitis, omnia in gloriam Dei facite. {\,Ad Corinlh.^ cap. 10, 31). Si ensuite, durant le repas, on se sent dominé par la satisfaction qu'on éprouve, il faut de nouveau élever son àme à Dieu, reuouvi'ler ses intentions, faire de nouvelles protestations, et déclarer à Dieu qu'on est tout prêt à renoncer à ces viandes matérielles, si les intentions droites qu'on avait en se mettant à table venaient à s'cflacer de notre cœur. Un saint
Ticillanl^ commeoneulitlerécil dans les vies desSS. Péres (Lib. deProvuK, cap. 25), pendant qu'il était à table avec les anlres moines, vit, parnnerévclation intérieure, que parmi ses confrères les uns mangeaient du miel, d'autres du pain, d'autres enfin des ordures. Ce spectacle le jeta dans Tétonnement, car il savait bien . que la nourriture était absolument la même pour tous, etil se mit { I à prier Dieu de vouloir bien lui expliquer le mystère de cette ' ,' vision. Le Seigneur exauça sa prière, et lui dit que ceux qui [ I mangeaient du miel étaient les religieux qui prenaient leur \ * nourriture dans une sainte appréhension de violer la tempe- \ rance, et par conséquent leur esprit était élevé vers Dieu, et ils priaient en mangeant. Ceux qui mangeaient du pain étaient les moines qui s'en nourrissaient en rendant grâces à Dieu poirr ses bienfaits. Quant à ceux que le saint vieillard avait vus se nourrir d'ordure, c'étaient ceux qui, en prenant leur repas, se disaient intérieurement : ceci est bon, ceci est mauvais, en un mot mangeaient uniquement pour manger. Cette vision indiquait donc l'effet que la nourriture produisait dans l'âme de ces moines, selon les diverses intentions et la diLerence du but qu'ils se proposaient dans cette action qui, de sa nature, est basse et vile. Ceux qui mangeaient pour une fin spirituelle et dans des intentions saintes, goûtaient la saveur substantielle du pain et du miel, mais pour ceux qui prenaient la nourriture dans le seul but de satisfaire un goût sensuel, cette nourriture se changeait en immondices dont leur âme était souillée. Si l'on veut donc que les aliments soient utiles au corps et ne deviennent pas nuisibles à l'âme, on doit se proposer une fin droite et se nourrir sans avidité, en se détachant intérieurement de toute délectation que la nourriture peut procurer.
111. — Il y a encore un moyen propre à détacher Tesprit de l'aflection déréglée qu'il peut concevoir pour le sens du goût lorsqu'on prend ses repas. C'est d'accorder son attention à une lecture pieuse qui se fait pendant ce temps-lâ, comme c'est l'usage dans les réfectoires des communautés, ou bien c'est de s'entretenir de choses spirituelles ou scientifiques, et c'est ce qui avait lieu pendant que saint Augustin était à table {Possidon. inejus tvïo). L'âme, en ce cas se fixe, à ces objets pieux, se repaît de cet aliment spirituel et se tient à l'écart de Faction purement matérielle à laquelle vaquent les sens extérieurs, du moins elle ne s'en laisse nas absorber; car il est très-
vrai, comme tout le monde peut eu f:iire l'expérience sur soimême, que l'attention partagée entre plusieurs objets s'attache avec moins de fixité à quelque objet particulier ;
Pluribus intentus minor est ad singula sen.<f>'^. Cassien nous enseigne la même chose {Inst. lib. x.cap. 15), Tiequaqvum enim poterimus cscarum prœsentium spernere voluptates, nisi mens contcmplatioiii divinœ defixa amore virtutum potius, et pulchritudine rcruni cœlestium delectetur. On ne peut pas, dit-il, se détacher de la délectation que causent les aUments pendant qu'on les a sous les yeux ou qu'on les goûte; si Tàme, se transportant ailleurs par la pensée, ne trouve pas d'autres objets plus élevés, un plaisir plus noble. A ce propos, on raconte dans la chronique des Frères mmeurs (x. cap. 3) que sainte Claire ayant vivement désiré et sollicité beaucoup la faveur de manger ime fois avec son saint père spirituel François, finit par l'obtenir. Au jour fixé, tous les deux se réunirent pour prendre ensemble ce repas dans le même endroit, et ils s'assirent sur la terre nue sur laquelle on avait tout disposé pour cette réfection champêtre. Dès le commencement, saint François se mit à parler de Dieu avec tant de profondeur et avec tant d'onction que sainte Glaire et tous les autres convives, n'ayant nul souci des aliments, restèrent plongés comme dans une douce extase intérieure qui absorbait toutes leurs facultés. Cependant pour faire connadtre au monde combien il se complaît à des repas que viennent assaisonner des conversations et des lectures pieuses. Dieu fit apparaître à tous les habitants de ces contrées une éclatante lumière sur le couvent de Saiute-Marie-des-Anges, dans la forêt voisine où avait lieu cette sainte réunion de convives. Tous les villageois s'empressèrent d'accoiu-ir pour éteindre ce qu'ils croyaient un incendie. iNIais étant arrivés à ce lieu, ils n'v trouvèrent rien qui justifiât leurs craintes, et ayant pénétré dans la forêt ils virent saint François, sainte Claire et tous les autres religieux, tous réunis et plongés dans une méditation céleste, absorbés en Dieu. Il leur fut aisé de reconnaître que ces flammes qu'ils avaient aperçues riaient unsymbolo des feux de la charité qui brûlaient au ion<i de leurs cœurs. Voilà comment l'aliment que l'on donne à l'àme, lorsqu'on prend sa nourriture journalière, moyennant les saintes lectures et les entretiens lùeux, éteint et modère le plaisir que cette nourritiu^ fait éprouver au goût, et fait que l'homme rempht cet acte qui
nous est commun avec les animaux sans montrer trop d'attache au plaisir qui en résulte.