‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 19 sur 75 · AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR LE PRÉSENT ARTICLS · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR LE PRÉSENT ARTICLS

112. — Premier avertisseatent. Je désirerais que le directeur se montrât peu facile à accorder des jeûnes fréquents et à plus forte raison si ces jeûnes devaient être au pain et à l'eau, surtout chez les personnes dont le tempérament n'est pas encore formé; on sait bien que la nourriture prise modérément est le iondement de la vie humaine. De même qu'une plante qr*. serait privée trop longtemps des aliments qui lui sont propres se iane et meurt, de même le corps humain p'-ivé de sa nourriture s'épuise, et s'il ne perd pas la vie il perd du moins la force et la santé. Je ne dis pas pourtant que le directeur doive n'accorder aucun jeûne, principalement lorsque Dieu exige d'une personne certaines austérités. Je me borne à dire qu'il doit se montrer beaucoup plus facile à accorder des pénitences afïlictives dont j'ai parlé dans l'article précédent, parce que l'expérience nous prouve qu'elles sont moins nuisibles.

il3. — Ce qui doit être l'objet d'un grand zèle dans le directeur à l'égard de ses pénitents, c'est qu'en prenant leur réfection ordinaire, ils aient à se mortifier de mille autres manières en se privant de beaucoup de choses qui ne sont point nécessaires à la conservation de la santé, qu'ils pratiquent la sobriété, et que cette pratique soit chez eux constante et devienne une sainte habitude, se souvenant de ce que dit saint Jérôme, qu'une tempérance assidue est préférable à de nombreux jeûnes auxquels succèdent des repas copieux. Multo melius est quotidie parum, quant raro satis sumere. Le directeur doit aussi leur recommander de prendre la nourriture dans des intentions droites et avec un détachement intérieur, et surtout de ne pas

se pîaindre quand les aliments ne sont pas bien assaisonnée, délicatement apprêtés, de ne pas non [dus on faire l'éloge quand ils ont un goût exquis et que leur apprêt en est plein de saveur. Il leur recommandera de les prendre tels qu'on les leur présente sans les louer ni les blâmer, parce qu'il n'y a rien qui prouve mieux combien une âme est détachée de toute sensualité que de prendre les aliments avec indififérence, qu'ils soient bons ou qu'ils soient mauvais. Nous lisons que saint Thomas d'Aquin ne montra jamais de préférence pour un mets quelconque„ mais que toujours satisfait de ce qu'on lui présentait, il s'en nourrissait avec une grande modération. Fuit marjncR honestatis, et maynœ sobrietatis, mimquam petens spéciales ci bos sed contentus erat Us qiiœ apponebantur sibi, et illis temperate, et sobrie utebatur. Mais nous lisons encore ce qui suit : In cibo, et potu fuit tantœ sobrietatis, quod singularitates ciborum non petebat (Apud Dollnnd. Tom. i, die 7. Marlii cap. v, N. 42J. Le père MafTei rapporte au sujet de saint Ignace, qu'il ne refusa jamais aucune nourriture bien que son palais ne s'en accommodât pas naturellement; qu'il ne ke plaignit jamais que les viandes lussent mal cuites ou mal apprêtées, que le vin fût aigre ou épais; qu'il ne demanda jamais un aliment de préférence, et qu'un jour le père Ministre lui ayant présenté une gra[»pe de raisin qui n'était pas servie sur la table commune, il en lit si peu de cas, qu'en récompense de ce régal, il imposa à ce religieux luie sévère pénitence. Nullum edulii, vel condimenti genus cuiquam indixit ; niliil unquam inter edendum estquestus, licet per adjutorum inscitiam, incuriamque cibaria maie coda, condiinque, vinum etiam fugiens, acidiimque prœberetur', nihil denique sibi proprie apponi voluit unquam; et graviter adminis' trum aliquando puniit, quod uvœ racemum uni sibi apponi voluit. [In vita lib. m, cap 1-2). Le directeur doit tâcher d'inculquer à ses pénitents une sobriété de cette nature; s'il y réussit il doit rester convaincu qu'une tempérance ainsi pratiquée suffira pour réprimer le sens du goût et la passion de la gourmandise. Mais ceci lui causera beaucoup de soins et de sollicitudes, car il est bien plus lacilo d'obtenir des pénitents beaucoup déjeunes ipi'une sobriété constante et parfaite.

114. — Deuxième avertissement. Le directeur devra nécessairement se montrer plus difficile à accorder la permission de jeùucr aux personnes qui mangent à une table commune.

comme c'est d'usage chez les uiuiacs elles religieuses, parce que des mortifications extraordinaires chez ces personnes peuvent être pour elles une cause de vainc complaisance , et cela peut les ex[)Oser à la critique de celles qui en sont témoins. Saint Bernardin, en parlant de ceux qui pratiquent ces mortifications particulières, dit qu'une personne qui vit dans une communauté se complaît quelquefois beaucoup mieux dans un seul jeûne qu'elle fait en particulier, qu'en sept jeûnes qu'elle fait en compagnie des autres. Plus sibi blanditur de uno jejunio, qiiod cœterU prendenUbus facit , quam si cum cœieris septem dies jejunaverit. {De grad. hum. gradu 5). Cassien enseigne que tout ce qui, dans une communauté, est en désaccord avec la pratique commune , doit être évité avec soin , comme chose sujette à vaine ostentation. Quidquid in conversatione fra^ trum minime communis usus recipit, vel exercet, omni studio ut jactantiœ deditum, declinemus, {Inst, lib. xi. cap. 18). Cela s'accorde avec ce que dit saint Philippe de Néri , qu'à la table où l'on est assis, on doit manger de ce que mangent les autres convives. On doit pourtant entendre ces paroles dans leur véritable sens. Ce Saint demandait donc qu'on évitât de se singulariser ; car, en agissant ainsi, on risque de fomenter l'orgueil, siu'tout dans les choses spirituelles {In vita, lib. ii. cap. lA. num. 6 et cap. 17. num. 26). Si l'on a le désir de se mortifier en se privant de quelque aliment, l'esprit du Seigneur suggérera quelque autre moyen de pratiquer cette mortification sans que cela paraisse aux yeux des personnes en compagnie desquelles on se trouve, parce que cet esprit, qui inspire une prudente modération dans le manger, ne manque jamais aussi d'inspirer les sages précautions qu'on doit prendre pour dérober aux yeux du prochain les actes de vertu qu'on pratique. Telle était la conduite de saint Jean Climaque, qui, selon, le moine Daniel qui a écrit sa vie, mangeait de tout ce qu'on servait à table, mais avec une telle sobriété qu'on aurait dit qu'il se bornait à déguster simplement les mets. Il parvenait ainsi à mortifier beaucoup le sens du goût, à réprimer la sensualité, et savait éviter le danger de tomber dans aucune tentation de vanité. In mensa nihil rejiciebat, quod a religiosœ vitœ instituto, legibusque non abhorrebat ; sed cibiini ita modice sobrieque sumpsit, ut gustare j-^^ius, quam edere videretur. Atque ita, fracto cornu superbiœ, turepios aertem quidem, sed parciiate prandii. et ccpjnœ„ domi-

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nam voluptatem multis exitiosam elîsit. {In Biblioth. PP, tom. 10, pag. 380).

il 5. — Mais prenons l'avis du Docteur angélique, qui, examinant selon la méthode scholastique cette question, la résout avec autant de solidité que de profondeur, selon sa coutume. Q dit qu'on peut avoir deux manières de se conduire : Dans l'une, qia est celle de la vie privée , on peut se livrer à une pratique de très-sévère tempérance ; dans l'autre, qui est la vie sociale, on peut se conformer aux usages reçus, et il assure que chacune de ces conduites est digne d'éloges. En effet, continue-t-il, notre aimable Rédempteur a été lui-même un modèle de ces deux manières de se comporter : l'une en vivant seul dans le désert, où son jeûne était continuel, et l'autre, en mangeant à la même table que ses disciples, et même que celle des personnes qui n'étaient pas de sa société habituelle, et en prenant sa part des mets qui y étaient servis. Utraque enim vita est licita, et laudabilis, ut scilicet aliquis a consortio hominum segregatus, abstinentiam servet , et ut in societate aliorum posittis communi vita utatur ; et ideo Dominus voluit utriusque vitœ exemplum dare hominibus. (3. p. Qu. 40. art. 2. ad. 1 ). Le directeur doit donc comprendre qu'une personne qui vit en communauté doit observer une exacte tempérance , et se mortifier dans l'usage des aliments, mais s'y prendre de telle façon qu'à cette table commune, aucun des convives ne s'en aperçoive. Il ne faut pourtant pas que le directeur se refuse à concéder parfois quelque jeune rigoureux, surtout à certaines époques de pénitence ou quelques vigiles de têtes d'un patron. Mais avant d'accorder une permission de ce genre, le directeur doit faire en sorte que la personne spirituelle ne puisse pas retirer de cette mortification corporelle quelque dommage pour le salut de son ànic, comme le serait une vaine complaisance ; parce que cet acte de surérogation serait moins piofitable que pernicieux.

116. — Troisième avertissement. Le directeur ne devra pas manquer d'observer qu'il y a certaines personnes des deux sexes qui f(Mit consister toute leur perfection dans les jeûnes et la mortification du sens du goût, bien qu'elles soient d'ailleurs irritables, impatientes, vaines, altières et peu charitables, se fii^urant qu'avec ces macération- on a tout fait. Ces personnes ont uii grand besoin d'être éclairées, pai-ce qu'elles s'égiirout considérablement dans ce qui toiahe à leur réi^uliuilé spiiituelic. il

est même possible que le démon les excite à ces macérations pour les tenir plongées dans cet aveuglement. Il doit donc leur faire comprendre , comme le persuadait saint Jérôme à Démétriade, que le jeûne n'est pas la perfection chrétienne , mais qu'il en est seulement la base et un moyen d'y parvenir; qu'il n'est pas l'essence de la perfection, mais un secours pour y arriver. Et qui ignore qu'en se bornant au jeûne, fût-on de la couduite la plus pure et la plus irréprochable, on ne saurait mériter la splendide couronne de la perfection, comme le dit le même Baint? Jejiinium non perfecta virtus , sed cœterarum virtutum fundamenium est, ut satisfactio, atque pudicitia , sine qua nemo videbit Deum . Gradum prœbet ad summa scandentibus , nec tamen, si sola fn.erit, virginem poterit coronare.

117, — Sctmt Jérôme, écrivant à Célance, lui dit qu'on recueille peu de secours spirituels dans la mortification du corps par le jeûne, si on enfle son esprit par l'orgueil. Que c'est peu, de se rendre pâle en s'exténuant, si d'autre part on se rend pâle d'envie. Priver le corps de nourriture par les jeûnes et ne pas imposer à son âme une abstinence de vices, s'abstenir de vin et s'enivrer de colère, de haine, de vivacité de caractère, ce sont là des abstinences insensées. Il y a, dit le Saint, une abstinence éminemment noble et louable ; elle a pour but l'extirpation des passions vicieuses et l'acquisition des vertus solides. C'est là que se trouve la véritable abstinence, quand on macère la chair par des jeûnes, afin d'humilier l'esprit, afin que par le mépris de soi-même on s'abandonne sans réserve à la volonté de Dieu. Quidquid supra justitiam offertur Deo, non débet impedirejusti" tiam, sed adjuvare. Quid enim tenuatur abstinentia corpus, si aninius intumescat superbia? Quant laudem merebimur de palier e jejunii, si invidia lividi sumus? Quid virtutis habet vinum non bibere, et ira, et odio inebriari? Tunc^inquam, prœclara est abstinentia, tune pulchra atque magnifica castigatio corporis, cum esset animus Jejunus a vitiis. Imnio quiprobabiliter, et scientervirtutem abstinentiœ tenent,eo a/fîigunt carnem sua?n, quo animœ frangant superbiam , ut quasi de quodam fastigio contemptus sui, atque arrogantiœ descendant ad implendam Dei voluntatem, quœ maxime humilitateperficitur. Idcirco a variis ciborum desideriis mentem retrahunt ut iotam ejus vim. occupent in cupiditate virtutum. Le directeur doit se pénétrer profondément de ces principes pour détromper ceux qui considèrent le

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jeûne non comme nn moyen, mais comme le but même de la perfection; ceux qui, tout eu pratiquant le jeûne, troublent rintérieur de leur famille, ne peuvent supporter les injures, sont attachés aux biens de la terre, médisent de leur prochain, sont vains, arrogants et pleins d'orgueil dans toute leur conduite, et qui, croyant n'avoir plus rien à faire quand ils ont mortifié le sens du goût, se mettent peu ou point du tout en peine de travailler à l'amendement de leur vie.

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