CHAPITRE I
DOMMAGES TRÈS-GRAVES QUE L'aME PEUT ÉPROUVEil DU SENS DU TOUCHER.
A. — Tous les obstacles qui se rencontrent, non-seulement pour arriver à la perfection chrétienne, mais encore pour opérer son salut éternel , tirent leur origine des sens extérieurs qui sont : La vue, Fouie, le goût, le toucher et Fodorat. Gela vient de ce qu'en communiquant à notre âme les idées dont les sens trompeurs lui procurent la connaissance, c'est aussi de ces idées que notre âme exprime, eu quelque sorte, le dangereux poison de leurs penchants dépravés. La raison en est de la dernière évidence. Nos sens extérieurs offrant aux regards de notre âme une image de tous ces objets accessibles à son intelligence, les lui font considérer sous un aspect bien différent de ce que ces objets sont en eux-mêmes. Ils lui représentent ces objets comme dignes de son estime , tandis qu'ils ne méritent réellement que son mépris. Ils les lui montrent sous un point le vue enchanteur et comme méritant toute son affection, .{uand ils ne méritent que sa haine et son dédain. Il s'ensuit que la pauvre âme illusionnée s'en éprend, les recherche avec empressement, tantôt au prix de son salut éternel, tantôt au préjudice de sa perfection. En outre , nos sens extérieurs, de même que ce qui a lieu chez les animaux , ne reconnaissent d'autres délices que les plaisirs sensibles qui les flattent d'autant mieux qu'ils sont en harmonie avec les appétits naturels, et d'autres moins dociles ordinairement aux préceptes de la raison et aux lois de l'esprit. C'est donc ainsi que les sens entraînent la volonté pour la subjuguer sous l'empire des voluptés, en la dégoûtant de la vertu et en l'éloignant de Dieu. Donc, la
cause de tous les obstacles que nous rencontrons sous nos pas, quand il s'agit non-seulement d'avancer dans la perfection, mais encore de ti-availler à notre salut , n'est autre que le charme des sens qui nous trompent par de fausses apparences et leurs délectations matérielles. Il est donc fort à propos d'en parler d'abord, et d'indiquer les remèdes propres à les retenir dans de justes bornes, pour qu'ils n'exercent pas leur empire sur la raison, ne captivent pas la volonté et restent constamment suiwrdonnés à l'une et à l'autre. Or, comme de tous les sens extérieurs le toucher est celui qui cause les plus grands dommjjges à notre àme , selon mon avis, je veux en parler dans ce premier article, et dans ce présent chapitre je veux montrer sommairement les préjudices notables qu'il porte à notre àme. en tant qu'il nuit à son bien spirituel, soit sous le rapport de son salut, soitsuii- celui de sa perfection.
5. — il faut pourtant dabord remarquer avec saint Augustip, "^ue les délectations sensuelles peuvent être licites comme elles peuvent être illicites. Ainsi il est bien permis de considérer le brillant atuv du firmament où scintillent d'éclatantes étoiles, et puiser dans celle considération un plaisir qui récrée le sens de la vue. Mais aussi on peut porter ses regards sur des spectacles profanes et licencieux, ainsi que sur d'autres objets mauvais et pernicieux, et goùler dans cette vue un plaisir illicite. Ou peut écouler une musique religieuse, et puis prêter l'oreille à une chanson déshounète, où respire une passion trop tendre. L'une de ces choses est permise, l'autre ne l'est pas. Le mèœie Saint en dit autant du sens du toucher où l'on peut goûter une délectation : Délectant enim, lit dizi, oculos et spectacula i$ta Hatu/œ, sed délectant etiam oculos spectacula theatrorum : hœe licita, illa illicita. Psalinus saccr suavitei caïUalus delcctat audition : sed dclecCant etiam audituin cantica histriunam : hoc licite, illud illicite... Délectant conjugales amplexus : délectant etiam merctricum : hoc illicite, illud licite. Videtis ergo, carissimi, etiam in Lstis corporis sensibus licUas esse, et Ulicitas délectât iones. {S^rm. il de Verb. Apost. c. 2).
ti. — Mais il se dérobe aux yeux cet écueil contre lequel viennent échouer tant d'âmes peu vigilantes, à qui ne suffit pas un plaisu' honnête et modéré qu'on se procure pour un matil honnête et juste, et qu'elles pourraient goûter licitement par rinluruiédiaire des sens. Elles vont au couliaiie à la recheccUd
de plaisirs défendus et pe nicieux où la candeur des mœurt reçoit de graves atteintes. Elles vérifient ainsi les paroles du prophète Jérémie, quand il dit: que la mort du péché s'introduit dans notre âme comme par des ienètres imprudemment ouvertes pour y immoler les âmes. C'est la remarque laite par taint Augustin {Lib.L. Homiliar. Eoinil. 35). Quidqiiid enim pulchrescit in visu, quidquid dulcescit gustu, quidquid hlan ditur auditu, quidquid lenocinatur odoratu, quidquid mollescit tactu, in his omnibus, siincauti fuerimus , surripientibus concuptsceniiis malis, animœ virginitatem corritmpi permittimus ,• et impletur illud quod per prophetam dictum est : intravit mors per fenestras nostras. En tout ce qui est flatteur pour les yeux^ dit ce Saint, en tout ce qui est doux pour le palais de la bouche, en tout ce qui est d'un suave parfum pour Todorat, en tout ce qui est moelleux pour le toucher, si nous n'y prenons garde, en ■avouraut iUicitement ces plaisirs non permis, et en nous livrant à ces délectations poiu? satisfaire une passion mauvaise , nous souillons la pureté de notre âme et nous vérifions les paroles du. prophète lorsqu'il nous dit que la mort du péché a pénétré parles Ienètres de nos sens pour y porter la désolation. Le saint Docteur est parfaitement fondé à parler de la sorte, car de telles délectations goûtées indûment par les organes du corps sont, ou des péchés mortels qui donnent la mort à l'âme, ou des péchés véniels qui ouvrent la porte à de graves fautes et causent encore ainsi la mort de l'âme. On voit donc toujours se justifier cette maxime que les sens mal surveillés sont ces ouvertures par lesquelles s'introduit dans notre âme la mort du péché, quand on n'exerce pas ime sévère vigilance.
7. — JMais si la licence qu'on laisse prendre aux sens, n'importe lequel, est si préjudiciable â la vie spirituelle, on sera bien forcé de convenir que celle qu'on accorde au sens du toucher dont nous parlons en ce moment, non-seulement est pernicieuse, mais qu'encore elle est la cause de la ruine, de la perte totale, de la perdition complète de notre âme. Et d'abord cela vient de ce que le toucher «'est pas un sens qui réside dauj une seule partie du corps, mais qu'il s'étend au corps tout entier. C'est ce qui lui donne une plus grande énergie pour subjuguer la volonté et pour la faire tomber dans le péché, par un certain genre de délectation qui lui est propre. La vue se borne aux yeux, l'ouïe aux oreilles, l'odorat aux narines, le goût à
la langue et au palais, mais le toucher est répandu sur toute la surface du corps, dans tous les membrt'p il tend des pioi^es à li volonté, et sur touo les points il répand un certain plaisir •jui l'empoisonne. En somme, ce sens est comme un ennemi rrdoutable qui, déterminé à forcer une place, ne se borne pas 'i attaquer une trancbéc ou un bastion, mai? la bloque de toutes parts, l'^saille de tous les côtés, et déploie contre elle toutes ses forces pour s'en rendre maître, ne cessant le combat que quand il a vaincu. Eu second lieu, comme c'est un sens vil, brutal , il se complaît dans les délectations les plus criminelles qu'il soit possible de dire, je veux faire entendre qu'il se repaît des plaisirs impurs et grossiers qui donnent toujours la mort à l'âme et la conduisent constamment à la damnation éternelle.
8. — Je ne veux point ici décrire la honteuse brutalité et toute la laideur des délectations de ce sens qui en est si avide, parce qu'en m'entretonant avec des personnes spirituelles qui sont si éloignées de ces détestables voluptés et en ont la plus grande horreur, je craindrais que mes paroles ne blessassent leur rliastcté. Je veux seulement pour leur inspirer une soigneuse vigilance sur ce sens et les mettre en garde contre ses dangpreuses instigations, leur exposer cette importante vérité, que la plus légère condescendance aux délectations empoisonnées du sens du toucher suffît pour arracher de leur âme tous les gernios des vertus qu'elles ont pu acquérir durant tout le Uîours de leur vie spirituelle. C'est ce qu'enseigne saint Grégoire Lib. XXT, Ifloral. cap. 9). BeatusJoh crimen luxuriœdefiiiiens ait: Ignis est vsqiic ad consxunmationem devorans; quia nimirum reatus fiujus facinoris, non n!um xisqve ad inqitinationcm maculât, sed usque ad perditioncm dévorât ; et quia quant alibet alia fuerint hona opéra, si luxuriœ scelus non abluitur, immanitate hujus criminis obruuntur , srcutus adjunxit : Et omnia eradicans gcvimina. Les [daisirs que font éprouver les autres péchés peuvent être comparés au fer qui coupe tantôt une branche, tantôt une autre de l'arbre des Vertus et le fait dessécher; mais l'acte par let[uel ou donne satisfaction aux exigences de ce sen3, dit saint Grégoire s'appuyaut sur l'autorité de Job, est un feu qtii , pénétrant dans le cœur des personnes pieuses , dévore toutes les vertus, les réduit toutes en cendres, les fait périr, les tTiéanlit totalement : nxque ad prrdifionem dévorât. C'est à tel Joint que si celte âme fut d'abord un beau parterre orné des
fleurs de plusieurs vertus, ce parterre s2 change en un désert affreux, et qui ne saurait désormais produire rien de bon dans l'ordre spirituel ; car cette délectation coupable étoufie toutes les bonnes œuvres, les dessèche toutes, et même en extirpe jusqu'aux plus profondes racines, à tel point qu'il ne resle plus d'espérance de floraison, omnia eradicans (jenimina.
9. — Saint Thomas donne la raison de tous ces ravages en disant que la volupté pestilentielle de ce sens efi'réné offusque la lumière de la raison, aveugle l'intelligence, pervertit la volonté et met dans le plus grand désordre toutes les lacultés de l'àme. Il n'est pas ensuite étonnant que cette âme si fort à plaindre, quoiqu'elle fût douée de fécondité pour produire des bonnes œuvres, devienne enfin inhabile à toute sorte de bien. Per vitium tuxuriœ maxime appetitus concupiscibilis vehementer intendit suo objecta delectabili, propter vehementiam pasmnis^ etdelectationis. Etideo consequens est, quod per luxuriam maxime superiores vires deordinentur, scilicet ratio, et voluntas, {2.2. Qu. 153. a 5).
10. — Pour se convaincre de cette vérité, fl sufiBt de se rappeler l'exemple de Salomon sur lequel on ne saurait verser trop de larmes. Qui ignore que ce prince fut dans sa jeunesse plein de science, de sagesse, de prudence, de justice, de piété, de religion et très-zélé pour le culte du Très-Haut? Mais à quoi lui servit tout cela, si étant arrivé à la vieillesse il donna un libre cours à ses passions brutales, afin de se procurer ime liberté complète de les satisfaire; et puis enfin si totalement perverti par cette Ucence effrénée, il s'abandonna à de telles folies qu'il édifia des temples aux idoles et leur ofifrit d'abominables sacrifices? Cette réflexion est de saint Basile {Epist. ad Chilo' nem Anachor.). Salomoni quid attulit commodœ [rugis exuberans adeo opulentia infusœ sapientiœ et quœ vix dum adolescenii cœlitus de Deo cognitio indulta est ; quandois demiim per miilierculœ, quam ad insaniam usque deperibat,illicitos complexu:^, ex cordatissimo adolescente, per œtatem insenium devergentcii, vecors factus, et in idololatriam prolapsus concidit?
11. — Je pense qu'un des motifs les plus puissants qui puissent influencer une âme véritablement pieuse et la porter à traiter sévèrement ce sens rebelle, ainsi que pour le tenir captif et abattu par les rigueurs de la mortification, c'est de réfléchif qu'une légère condescendance envers ce sens, uae complai-
sance minime pour lui siillit pour reuverscr l'édiflce spirituel aiiqiu.'i on a travailli': pendant de longues années d'nue vie adonnée à la piété. Possédez tonte la sagesse de Salomon, toute la vertu contemplative de Moïse, tonte la foi d'Abraham^ toute robélssance disaac, toute la douceur de David, toute la patience de Job, soyez arrivé au comble de toutes les vertus» si ce sens désordonné commence à se familiariser avec vous, s'il eatrcprend de vous subjuguer, tout est perdu. Un riche négociant qui apprendrait ou même seulement qui s<jupçonuerait qu'il y a dans sa maison une personne qui se tient «a embuscade pour s'emparer de ses trésors, avec quel soin ne veillerait-il pas sur son domicile ? av<x quelle exactitude n'ea teruurait-ilpas l'accès? avec quelle jalouse vigilance tiendraiU il l'œil sur ses coffres où son numéraire est placé? Ce possesseur veille '.a nuit, ou bien s'il se livre au sommeil, il veille, pour ainsi dire, en dormant, car au moindre bruit, il tend l'oreille^ il se redi'esso, le sommeil fuit de ses paupières, il lève la tèt^ il porte ses regards autour de lui, il iil*serve, il épie, car il apprébcnde de perdre en ime nuit ce qu'il est venu à bout d'acquérh- par tant de fatigues et durant plusieurs années. H en est ainsi d'une personne spirituelle qui, eu se livrant à la pratitjue des vertus et des prières, à l'exercice de la pénitence et de la mortification, a pu acquérir une certaine somme de mérites pour gagner le Ciel, quand celte personne sait parfaitement qu'elle a dans sa maison, et bien mieux encore au dedans d'elle-même, un sens perfide qui en guettant sa volonté et en lui livrant assaut, par certaines illusions enchanteresses qu'il fait luire à ses yeux, peut la dépouiller de tous ses trésor» spii'itiiels; je le demande, quelle ne devra pas être sa jalousa sollicitude pour en suneiller la possession? Avec quelle intrépidilé ne devra-t-elle pas réprimer toute attaque? Avec quelle inflexible rigueur ue devra-t-elle pas tenir ce sens assujcltjet comme abattu sous ses pieds ? Nous allons le voir daus teê chapitres suivants.