CHAPITRE n
PREMIER REMÈDE A EMPLOYER CONTRE LA RÉBELLION DU TOUCHER ET PRÉCAUTIONS A PRENDRE DANS L'USAGE QU'oN FAIT DE CE SENS.
12. — Le premier préservatif contre les tendances perverses du toucher, c'est une extrême réserve à n'avoir de contact sensible avec qui que ce soit, et principalement avec les personnes d'un sexe difiérent. Un chrétien ne doit pas se laisser aller à cet acte sous un prétexte quelconque d'afîabilité, de politesse, de jeu, de iolâtrerie, d'urbanité, parce que de telles libertés prises sans mauvaise intention occasionnent des mouvements déréglés dans le sens du toucher, par lui-même si irritable, et nuisent toujours à l'âme. A-t-ou jamais vu quelqu'un qui s'amuse avec le feu, qui joue avec les flammes quand elles pétillent avec intensité ? Tout le monde sait parfaitement bien qu'il suffit de toucher le feu et les flammes pour causer à la main une douloureuse sensation. Pourquoi donc ne se garderait-on pas de certains attouchements ou peu modestes ou peu prudents, et toujours trop dangereux puisqu'il s'y cache un poison flatteur qui plonge l'àme dans une latale léthargie et qu'il en provient un feu qui la consume? 4d! ignem potius ardentem, dit saint Nil {Orat. 2. advers. vitia) quam ad mulierem juvenem, juvenis, appropinqua : nam si ad ignem accesseris, dolore affectus , résilies : at si feminœ ver bis iticensus fueris, haud ita facile recèdes. Jeune homme, dit ce Saint, mettezvous en contact immédiat avec le feu plutôt qu'avec une personne d'un autre sexe, surtout si elle est jeune; parce qu'en touchant le feu vous relirez aussitôt la main qui éprouve une vive douleur, tandis qu'en vous approchant de cette personne et cédant à la séduction de ses paroles, vous ne pourrez plus vous en éloigner.
13. — Le lecteur devra réfléchir sur ce que raconte saint Grégoire dans ses dialogues (Lib. IT, cap. 41), et puis il verra si j'ai raison de m'exprimer comme je l'ai fait. Dans la province de Nursie (Marche d'Ancone) vivait un saint prêtre dont il ne fait pas connaître le nom. Il était tellement éloigné de lier la moindre famiharité avec les personnes de Tautre sexe,
qii'il npporniPttnit même, pas à colie qui le per^'ait de s'approcher de lui. Eamqiie sibimct propinquare vu/la occasions permiltens , ab ea sibi communionem fundUus familiaritatis absciderat. An bout de quarante ans que ce grand serviteur de Dieu eut saintement exercé les fonctions de son saint ministère. il fut attaqué d'une \aolente fièvre qui le réduisit bientôt à la dernière extrémité et le conduisit au terme de la vie. Il avait déjà fermé les yeux et ne taisait plus aucun mouvement, il semblait même ne plus resjiirer, à tel point que les assistants croyaient qu'il avait rendu lùme. En ce moment sa gouvernante {Sacrrdotessa) se baissa sur lui et appliqua ses oreilles sur la figure du moribond pour s'assurer s'il avait totalement rendu le dernier soupir. Le saint vieillard s'en aperçut et recueillant le peu de forces vitales qui lui restaient, il s'écria : Recède a me, nnilier, adhuc iyniculus vivit, pnleam toile. Femme retirez-vous, car il y a encore en moi une étincelle de vie. Vous éles la paille et moi je suis le feu. Éloignez-vous, car cette étincelle pourrait se raviver en moi et me consumer. Recède a me, mulier, jmleam toile. Quelques instants après apparurent à ses yeux les saints apôtres Pierre et Paul. Ra'i de cette vision, le saint prêtre se mit à dire : Bene vcniant Domini mei; bene reniant Domini mei. Quid ad tantillum servulum vestrum estis dignati convenire. Ycnio, renia, gratins ago, gratias ago. Qu'ils soient bienvenus, bienvenus soient-ils mes protecteurs. Comment avez-vous daigné rendre visite à votre si petit serviteur? Je vous rends grâces, je vous remercie, me voici prêt ù vous rt-joindre. En disant ces paroles il rendit doucement son àme dans les bras des deux saints aitôlres.
14. — Qu'elles viennent donc nous dire ces pcrs(mne3 adcnnees à la piété et quelquefois même consacrées à Dieu, qui ne se font aucun scrupule de leurs familiarités avrc des personnes d'un sexe différent et de leur permettre à leur toui des intimités peu convenables^ qu'elles viennent nous dire que dans tout cola il n'y a point de mal, mais que tout se passe dans la plus parfaite innocence ! Quoi ? leur dirai-je, un saint prêtre qui put mériter à l'heure de sa mort la visite «les premiers habitants du céleste séjour, parvenu au déclin de l'âge, près de rendre le dernier soupir, presque éteint, plus qu';\ denii-murt, ticniblo encore, est saisi de ci'aiule, lorst^u'uno
femme pieuse s'approche de lui sans le moindre contact avec lui, mais uniquement pour s'assurer s'il lui reste un souffle de vie, il lui crie qu'elle ait à s'éloigner ! que faut-il penser d'un homme, d'une femme, chez qui le sang bout encore dans les veines, qui croient pouvoir familièrement s'accoster, sinon d'une manière criminelle, du moins sans respecter les convenances, et tout cela sans qu'il y ait le moindre danger ? Je suis singulièrement étonné d'une semblable présomption. Les hommes et les femmes, comme le disait ce saint prêtre expirant, sont l'un pour l'autre comme la paille et le feu qui au premier contact s'enflamment, et si, après tout, ils ne brûlent pas l'un et l'autre des feux de l'impureté, je regarde cela comme un miracle fort extraordinaire. Que ces personnes dangereusement illusionnées réfléchissent sur un trait que raconte saint Grégoire de Tours au sujet de l'évèque Nizier [Nicetus], et que cela leur inspire une salutaire confusion sur leur peu de chaste réserve {invitis Patrnm). Il nous dit que ce saint prélat, nonseulement s'abstenait avec une sévère circonspection de toute lamiliarité avec les femmes, mais qu'encore il ne s'exposait pas même à toucher les corps des plus petits enfants, et qu'obligé pourtant de le faire pour remplir les diverses fonctions de son. ministère, il ne le faisait jamais que sur leurs vêtements. Ainsi agira avec prudence en surveillant le sens du toucher quiconque voudra maintenir intacte la candeur de sa chasteté.
a5. — Les motifs pour lesquels les Saints montrèrent tant de retenue, et comme une sainte jalousie en ce qui regarde le sens «lu toucher, sont de deux sortes. Le premier, c'est que le sens Ju toucher est si hardi , que si on lui passe quelque liberté, il livre assaut à la volonté et la subjugue avec l'arme du plaisir qui est la plus forte de toutes, parce qu'elle est la plus douce. Le second, parce que les autres oens se résument, dit saint Thomas, dans le sens du toucher. Ovines autom. alii sensns fundanfur supra tactum (1 part. Ou. 76 a S). De même que quand les fondements d'une maison viennent à se .miner, les mnr? s'écroulent, les planchers craquent, les voûtes se disloquent, tout ce qu'ils soutenaient s'abîme avec fracas, de même si le sens du toucher s'ébranle et succombe, tous les autres sen 5 qui a-^aient snr lui leur appui tombent dans une déplorable ruine. Il se fait aussitôt un ébranlement générai dans l'homme, lans Ea nature Si.iriiueile, et si i-'édifioe lii-. zù. perfection élaH (iéjà
bîen avancé, il est nécessairement renversé. C'est ce qm fnit dire si élo(inemmont par saint Basile : Taclum vero, ut omnium senswum perniciosixsimvm , et sœvissime blandientcm, sensitsqm refif/uos in suas pellicentem illecebras, immaculatum quajn ma.' xinm iioterit cura servabit {Lib. de vera Virginit.). Toute personne qui fait grand cas de sa pureté, doit s'attacher à surveiller le sens du toucher avec le plus grand soin qu'il lui sera possible, parce que ce sens est le plus dangereux de tous, qn'il en est le plus séduisant, et ifu'avec ses doux enchantements il attire à lui les autres en les entraînant avec lui dans l'abîme du péché et de la perdition. Telle est aussi en substance la doctrine du Docteur angélique.
4 G. — Comme néanmoins l'autorité et l'exemple des Saints pourraient bien ne pas faire une forte impression snr les imprudents qui penseraient. Dieu les en préserve, que de si minntieuses précautions dont on raconte que les Saints ont eu soin de se servir, n'avaient point de solide fondement, si ce n'est une crainte pusillanime, je veux leur opposer une autorité qu'on ne saura' t décliner, celle du Saint des Saints, je veux dire de Dieu lui-même. Oui, Dieu lui-même a voulu faire comprendre plusieurs fois, par des moyens extraordinaires et des voies miraculeuses, combien ces attoucliements lui déplaisaient , quoique faits avec des motifs (ju'on ne peut accuser de mauvaise iutonlion. {Chronic. Uirsmujien. Jo. Trithem. ad ann. Domini 1091.) L'abbé Gebliard fut éprouvé de Dieu par une longue et douloureuse infirmité qui mit tous ses membres dans un état d'engourdissement complet, et le réduisit à une position si fâcheuse qu'il ne pouvait absolument faire le moindre mouve* ment, pas même remuer une main pour prendre quelque nourriture. Au bout d'une année passée en ce triste état, il y eut pourtant une certaine amélicralion qui permit de pouvoir le tirer du lit et de le porter :?iir un siège; mais là, semblable à une statue placée dans sa niche, il ne pouvait remuer ni les mains, ni les pieds, ni aucun membre. Eu ce temps-là Guillaume, abbé d'une grande renommée de sainteté, vint \isiter notre infii'me, et, touche de compassion en le voyant dans un état â affligeant, il l'engagea à prier Dieu de lui reudiv au moins Tnsage de la main droite, pour qu'il lui fût pot^sible d'en tirer quiliiue service. Non, répondit le bon Gebliard, qu'il ne m'arme jamais de demander à Dieu ma guéridon! Je suis bien aise
çne le Seigneur me tienne cloué à ce supplice, afin que, bien purifié de mes péchés, je sois rendu digne de lui ressembler. Malgré ce refus, Guillaume, ne pouvant retenir un sentiment de commisération pour le triste état de cet infirme, dont il voulait abréger les souflTrances, lui prit la main droite, la bénit, et, en présence des assistants, lui en rendit instantanément Tusage. Au bout de quelques jours, la belle-sœur de Gel)bard vint le visiter avec sa famille, et l'abbé, par im juste sentiment de eonvenance, se fit transporter sur le siège où il était toujours gisant à la porte du monastère pour recevoir ses proches. Au milieu de la conversation, Gebhard raconta la guérison miraculeuse de sa maiE que Dieu avait daigné accorder aux mérites et aux prières de l'abbé Guillaume. La belle-sœur, en apprenant ce prodige , saisit la main de Gebhard et la baisa comme un objet digue de sa vénération. Si cette histoire est mise sous les yeux des gens du monde peu scrupuleux , ils n'y verront pas même l'ombre d'un mal, bien mieux, ils approuveront l'action de cette dame comme un efifet de sa tendre piété. Eh bien ! pourtant, à ce toucher, à ce baiser, la main de l'abbé retomba en état de paralysie et resta aussi immobile qu'un dur caillou. Sur ces entrelaites, l'abbé Guillaume eut une vision qui lui apprit ce qui s'était passé, et, étant retourné pour visiter Gebhard dans sa cellule, il commença par le réprimander d'avoir eu la témérité de se laisser baiser cette main par sa parente, puis il se remit à bénir encore la main, et, par un nouveau miracle, lui rendit le mouvement. On peut réfléchir d'abord sur le Btîracle de cette guérison opérée eu un instant sur la main de Gebhard, par l'abbé Guillaume, mais on ne doit pas moins porter ses réflexions sur le miraculeux engourdissement dont cette main fut frappée après le baiser qu'y avait imprimé cette dame, Lois donc que Dieu a puni par un tel miracle, avec tant de sévérité, un de ses grands serviteurs, c'est bien une preuve irrécusable que de tels attouchements lui déplaisent , quoiqu'ils aient Eeu sans mauvaise intention; parce qu'en réalité des actions de te genre sont toujours indécentes, toujours inconvenantes et ecustamment dangereuses.
17. — Telle fut l'improbation que Dieu fit connaître à sa serrante, la bienheureuse Marie d'Oignies, pour un contact réciproque de mains, sans la moindre idée de malice. Le cardinal & Vitry,qui a écrit la vie de la Sainte, le raconte ainsi {Lib. il.
eap. T)) : Un ami de celte servante de Dieu, n'écoutant que scn aflcrtion spirituelle, la prit un pur par la main et la lui serra avec offiision. Pendant cet acte, la Sainte entendit la voix de son di\in Époux qui, intérieurement, lui adressait ces paroles: Ao// me tangcre. Elle ne comprit pas le sens.de ces paroles latines, mais comme elle se comportait avec une sainte simi)licité vis-à-vis de cet ami, elle le pria de lui rendre ces paroles qu'elle lui redisait en langue vulgaire. Celui-ci comprit très-bien la signification de ces mots, et il ne se méprit pas davantage sur le reproche que Dieu lui faisait par la bouche de sa servante : (A'c me touchez pas). Cet ami put y voir l'avertissement qui lui était adressé, de se garder de ces familiarités qui, malgré toute absence de mauvaise intention, sont néanmoins peu décentes et asstz nuisibles. Il ressort de ce qu'on vient de voir que de telles aîleutions de prudence ne doivent point être ennsagées comme des scrupules mal fondés, ainsi que se l'imagiucnt certaines personnes, mais qu'on doit en reconnaître limpériouse nécessité, afin de réfréner ce sens du toucher qui, seiiblable à un coursier indompté, si on cesse de le retenir par le mors, ne connaît plus la main qui le dirigeait, et peut aller nous précipiter dans l'abîme du péché mortel.
18. — Ces mêmes précautions doivent être observées par les personnes spirituelles sur elles-mêmes. Je ne. veux point m'étendre sur im point aussi délicat. Je me contenterai de dire que le pieux lecteur duit bien songer qu'il porte en lui-même un grand traître qui, au moment où Ion s'y attend le moins, monte à l'assaut de notre cœur, et trop fréquemment, s'en rend le maître. Or, de même que chacun évite un traître et agit envers lui, quand il y est contraint, avec une extrême circonspection, poui ne pas tomber dans ses pièges, de même l'homme qui craiut Dieu doit se préserver de tout attouchement que le besoin ne rend pas nécessaire ; et quand il y a nécessité absolue, il faut agir avec une extrême prudence. J'ai coniui une sainte personne douée de toutes les vertus à un dt\L;ré très-élevé de perfection, mais surtout d'une pureté angélique. Pendant tout le coui-s de sa vie, qui se prolongea longtemps, elle ne conijut jamais la moindre pensée, ni n'éprouva le plus petit mouvement qui fussent contraires à cette belle vertu. Llle vint à bout d'acquérir une vertu si rare et presque miraculeuse pour quiconque viidau* im corps fragile, pur le moyen des précautions les plu«
minutieuses, qu'elle prenait sur elle-même. Elle ne s'exposait jamais à regarder et à toucher aucune partie de sou corps, quelqu 'honnête que fût cette partie, pas môme quand le soin de sa santé l'exigeait, et en ce cas elle en demandait la permission à son confesseur. Comme elle dut rester couchée longtemps dans son lit, à cause des graves infirmités qu'elle éprouvait, cette personue demanda plus d'une fois à ses directeurs la permission de garder ses bas, parce qu'il lui semblait indécent qu^m pied nu touchât l'autre. Je vois bien qu'aux yeux de plusieurs cette exacte surveillance sur le toucher paraîtra excessive et presque scrupuleuse, mais pourtant Dieu l'exige de plusieurs de ses élus, afin que nous apprenions par leur exemple à employer au moins la prudence qui est nécessaire.