‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 21 sur 75 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

tm T ENTRE DANS DE NOtJVEAlTX DÉVELOPPEMENTS PAR LESQUELS OBI DÉ'«9!VTKE LES GRAVES PMÉJUIUCES QHTE CXITSE LE SEINS DE LA VUE QUA^M) li^i.lL S£VÏUiE.MOiI>fr.SltIE m: LA KF.ril.iSr PIVS BAiXSaES BORNE*.

127. — Quoique l'intime allîaTice qui existe entre Te sens de la vue et les passions de l'âme, semble être un motif plus que suffisant pour que tout chrétien qui est étranger même à la vie

spirituelle exerce une rigoureuse surveillance à cet égard et ne laisse pas égarer ses yeux en pleine liberté, néanmoins, puisque j'ai à traiter d'un sons qu'il est si dilficile de dompter, j'ai pensé que je devais exposer encore d'autres raisons qui feront comprendre de tenir ce sens sous le joug. Un grand motif doit nous déterminera ne pas cesser un instant d'exercer cette vigilance sur nos yeux et de leur serrer, pour ainsi parler, le mors qui les retient; c'est la grande liberté, je veux dire l'extrême facilité que possède ce sens d'errer à l'aventure, bien que l'exercice de cette faculté soit plein de dangers, tellement que grâces à la rapidité dont elle s'exerce, la raison ne peut la devancer et ne saurait la régler par ses sages inspirations. Les deux autres sens dont j'ai déjà parlé ne sont pas à beaucoup près si indépendants. Ils sont plus faciles à placer sous l'empire de la volonté et ne peuvent faire aucun mouvement sans prendre ses ordres. Il est bien certain que ma main ne fera aucun mouvement pour toucher un objet si je ne le veux pas, et que mon palais ne dégustera aucun aliment si je n'y consens point. Mais il n'en est pas ainsi des yeux qui préviennent la volonté et errent en toute liberté sur des objets que la volonté ne voudrait pas qu'ils considérassent, et la placent au milieu d'un ardent brasier qui peut consumer.

458. — Si ensuite la volonté accorde aux yeux un peu de liberté, il ne lui est plus possible de les retenir. C'est bien d'abord malgré elle que la volonté est entraînée à se complaire dans la ■vue de ces objets, mais ils deviennent bientôt pour elle pleins de charme et d'attrait. Saint Jean Chrysostôme compare nos yeux à certains coursiers pleins de leu que l'on gouverne difficilement. Mais si ensuite celui qui les dirige leur laisse flotter la bride sur le cou, ils s'élancent avec une telle impétuosité qu'ils emportent avec fureur la voilure et le cocher et les jettent dans un précipice. C'est ainsi que les yeux pleins de ieu, et dont le regard st rapide, se soumettent difacilement à l'empire de la raison, ^ue si ensuite on leur lâche un peu la bride en leur accordant quelque liberté, ils prennent le dessus et conduisent la volonté à une ruine assurée par la représenUition de certains objets qui les charment. Oculi est videre, dit le Saint, maie autem videre a mente est. Postquam autem ncgligens esse et habenas iaxurc cœpit ; qucmadmodum auriya , ncsciens indomitorum equorum feruciam compescere, et equos currum trahcntes et semé-

tipsum tnprœceps ire facit ; sic et voluntas nostra. {Homil. 22 in

Gènes. ).

129. — Considérez un cavalier monté sur un cheval docile et doux, il ne lui serre pas le mors , mais il poursuit sa route en toute sécurité et sans aucun souci. Seulement , quand il y a quelque pas difficile ou dangereux, il attire à soi les rênes, fait marcher avec précaution son cheval, il veille sur chacun de ses pas et sur chaque mouvement que fait sa monture. Mais celui qui monte un coursier vii, impétueux, indocile, le retient continuellement par la bride, veille toujours sur lui, et même sur un chemin large et facile il le conduit avec précaution, parce qu'à tout instant ce coursier peut faire une escapade, se dérober à la main qui le guide, désarçonner son cavalier et l'exposer à périr au iond de quelque précipice. De même il nous sulfit de veiller sur nos autres sens en beaucoup de circonstances; par exemple pour ce qui regarde le sens du goût, nous sommes maîtres de notre volonté et nous pouvons surveiller ce sens pendant que nous prenons nos aliments ; il en est ainsi du toucher dans certaines rencontres dangereuses. Mais pour ce qui est du sens de la vue qui, selon la comparaison de saint Jean Chrysostôme, semblable à un coursier fougueux ne se laisse pas modérer par le Irein de la raison , et qui, en tout temps, lance inconsidérément ses regards, nous avons à user d'une vigilance incessante. Le long du chemin que nous parcourons , nous avons à tenir nos yeux baissés; dans l'intérieur, quand nous avons à nous entretenir avec des personnes d'un sexe différent, bien qu'elles soient d'une honnêteté irréprochable; parce que le sens de la vue ne peut s'assujettir àaucun frein, et au moment où l'on y pense le moins, ce frein peut nous trahir et nous précipiter dans l'abîme du péché par un seul regard. Saint Eusèbe d'Emèse, dans une Homélie (qu'on lui attribue mal à propos, ainsi que le titre de saint, car il était Arien. — Remarque du traducteur français) parle ainsi: Quam facile potest inpuncto temporis vagari velocitas oculi, tam sollicite prœcavenda est irruentis noxa delicti' {Homil. 4). Plus est rapide la promptitude d'un regard, plus doit être sévère la vigilance dont on doit user, en impusant aux yeux la modestie et en les tenant baissés vers la terre comme par im certain usage qui nous serait naturel.

130. — Le lecteur doit maintenant comprendra pourquoi les Saints ont usé de tant de précaution dap-s leurs regards, surtout

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vis-à-vis despersonne? d*nn ?exe dilférent. etcnla à tth ■tel point qnft leur niD'lrslie semlilait aller au-dt'lù dos hoim-s. < Mi 'lit dr -mainte Claire' »jii«; jamais elle ne vit ime fiffiice (l'iuiomu': , [M;if(ju'ime ftais ayant levé les yeux pour regarder la sainte- hostie' lyse- le prètpe élevait, elle aperqut par hasard un homme sur lequel ses yeux s'étaient portés vaguement, et elle resta toute consternée de ce coup d'oeil qu^elle n'avait pu maîtriser. On lit au sujet de saint François que, forcé par ses devoirs de converser avec des femmes, il n'en connaissait aucune de vue, nuiiâ qu'il les distinguait seulement par leur son de voix; de saint Pierre d'Alcantara qui, ayant voyagé pendant trois ans eu compagnie de ses religieux, n'avait jamais vu la figun* daucune femme, qu'il n'axviit jamais même regardé la voiite de l'église dans laquelle il priait fi'é(]uemment, à cause de la grande habitude où il était de tenir continuellement ses yeux fixés vers la terre ; de saint Hugues, évèque, que, forcé de converser avec des femmes à cause de ses devoirs de pasteur, il n'en avait jamais regardé aucune en face, pendant quarante ans ; de saint Louis de Gonzague, qtie jamais il ne fixa ses yeux sur aucune femme, pas même sur sa propre mère . Ces grands Saints savaient parfaitement combien le sens de la vue est prompt et aiiroil à tromper la vigilance et combien il est dangereux pour l'àme en raison de ces propriétés qui lui sont inhérentes, et par conséquent ils se méfiaicut de ce sens en toute occasion et en présence d'un objet quelconque , et ils Le tenaient constamment sous le frein comme on traite un cheval aveugle.

1^1. — On raconte à ce sujet que le saint abbé Arsène ayant à visiter une noble dame, dès qu'il fut devant elle, il lui tourna le dos, saus proférer une seule parole. Cette dame en voyant le Saint en agir ainsi avec elle par un procédé qui semblait dédaigneux, lui dit : Ne vous formalisez pas de ce que je suis venue vous voir, car je n'ai eu d'autre intention que le désir sincère de me recommander à vos prières, excusez-moi et priez le Seir gneur pour moi. Oui, reprit le Saint abbé, je prierai Dieu de vous effacer de ma mémoire. Ou raconte d'un autre m«)<iie nommé Pion, que saint Antoine lui ayant ordonné d'aller rendre visite à une sœur qui était veuve et qui depub trente ans déarait de le revoir, celui-ci obéit exactement et partit eu toutt hâte. Arrivé devant la midson de sa sœur, il s'arréla sur la porte sans mettre le pied dans l'intéhem', il s'entretint quclr

<jHes instants avec elle, mais en tenant constamment les yeux fermés. Ces manières d'agir, je le vois bien, parailrout inciviles et même grossières, et un sentiment de convenance semblera bien ne pas y avoir présidé. Mais l'appréhension où étaient ces serviteurs de Dieu de devenir le jouet de ce sens si prompt et la crainte de succomber dans (Quelqu'une de ses attaques imprévues, leur dictaient cette conduite. Combien mieux devronsnous craindre nous, dont la vertu n'est pas aussi ferme que la leur, nous que de si puissants secours de la grâce divine n'assistent pas ? Combien plus exacte devra être notre vigilance à maintenir nos yeux dans la modestie sinon avec autant dft sévérité, au moins avec autant de circonspection en ne portanl pas nos yeux avec autant de liberté sur toutes sortes d'objets et surtout en ne les fixant pas sur le visage des personnes d'im sexe différent, quand nous les rencontrons ou quand nous avons à nous entretenir avec elles ?

432. — Un autre motif qui doit nous engager à tenir nos yeux sous une surveillance jalouse à leur refuser la liberté de s'égarer sur toutes sortes d'objets qui peuvent nous plaire, c'iest d'obtenir par ce moyen, de Dieu, une assistance spéciale pour ne pas nous arrêter à des pensées mauvaises, et ne pas BOUS exposer à des tentations contraires à la sainte pureté qui, si elles s'obstinent, sont vaincues, grâces à ces secours, avec «ne grande facilité, et au lieu d^être pour nous des pièges ou des pierres d'' achoppement, deviennent au contraire une source de mérites et ajoutent de nouveaux fleurons à notre couronne. H est certaines tentations fâcheuses qui ne laissent à quelques serviteurs de Dieu aiteun repos ; c'est Dieu qui les permet pour punir de cette manière quelques regards imprudents. L'abbé, du nom de Pasteur, en punition de ce qu'il avait regardé avec trop de ciuiosité une jeune fille qui cueillait des épis, fut pendant quarante ans toirrmenté de tentations impures. On connaît la célèbre tentation de saint Benoît qui le contraignit à se rouler parmi les épines dans vm état de nudité. Saint Grégoire (Dial lib. II cap. 20) nous apprend que ce fut pour avoir regardé, une fois, sans précaution, une personne du sexe. Dieu a permis que d'autres fissent de graves chutes , en pimition de quelque re» gard trop libre, et cela arriva à David, comme il a été déjà dit. La même chose est arrivée à plusieurs autres et les histoires ecclésiastiques nous racontent plusieurs événements funestes qui provenaient de la même cause.

133. — Toute personne, au contraire, qui rèî^le avec une modestie convenable et avec précaution ses regards , reçoit de Dieu un secours spécial, parce qu'il est impossible que l'homme qui fait tout ce qui dépend de lui pour garder ses sens, n'obtienne pas du Seigneur une protection singulière sous l'ombre de laquelle il parvient à se préserver de toute faute. Facienti qriantum in se €st,Deus non dmerjat graliam. Roger était le digne fils de saint François, par son incomparable chasteté. Ce religieux usait d'une si grande vigilance sur ses yeux, qu'il ne resrardait jamais une femme en face, pas même celles qui, lui étant unies par une très-proche parenté, semblaient ne pouvoir être pour lui d'aucun danger ni lui être suspectes. Un jour, questionné par son Père spirituel pourquoi étant privilégié d'un don particulier de pureté, il prenait soin de se garder avec autant de sévérité de se trouver jamais avec des personnes de de l'autre sexe, il répondit: Pater, qxiando homo facit quod in se est, et occasiones peccandi fugit ; tune vicissim Deus facitquod in se est, et ho77vinem txietur et cusiodit. At quando homo se temere coiiHcit in discrimen, tune etiam juste a Deo deseritur ; et ita fit, quod facile ob naturœ corruptionem in peccatum aliquod grave dilabatur. {Ex lib. I. Conjormit. S. Francisci pag. 2). Belles paroles qui méritent d'être tracées en lettres d'or ! Quand l'homme, dit ce grand serviteur de Dieu, lait tout ce qu'il peut de son côté et se préserve de tout danger , Dieu , du sien, fait aussi ce qu'il peut, \àent à son aide et le protège contre tout ianeste accident. Mais si l'homme agissant en toute liberté et ne prenant nul souci, s'expose témérairement au péril, Dieu l'abandonne avec justice, et alors l'homme, livré à sa iragilité naturelle , tombe nécessairement dans quelque faute grave. Toute personne qui désire obtenir de Dieu la faveur de sa sainte garde, pour tenir dans un état de piu-eté son cœur et sol àme, devra donc surveiller avec grand soin le sens de la vue, et imposer à ses regards une grande retenue.

13-4. — Mais lors même qu'il ne s'agirait pas ici de la vertu de pureté pour laquelle, comme on l'a vu, la modeste retenue des regards est si indispensable, comment se pourrait-il, je le demande, qu'on aspire à marcher dans les voies de la spirituaUté, quand on donne au sens de la vue une liberté illimitée tandis que la ^^gilance du cœur, si importante pour la vie dévote, dépend de celle qu'on exerce sur les yeuxî

Montrez-moî une personne qui laisse librement errer ses ycnx sur tous les objets qui s'olTrent à sa vue ; cette personne assurément ne peut pas être recueillie dans la prière parce que l'image de ces objets mondains subsistant en elle, son esprit erre au milieu d'eux, elle s'y égare volontiers et quoiqu'elle se trouve corporellement prosternée devant Dieu, son âme et son cœur divaguent tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Supposons cependant que Dieu communique à cette personne , toute indigne qu'elle en est, certains sentiments de dévotion ; ces sentiments ne sauraient se fixer dans son cœur, parce qu'après l'oraison, cette personne se remettant à laisser toute liberté à ses yeux, selon sa mauvaise habitude, tous ces sentiments afiectueux de piété s'échappent subitement par les yeux. L'esprit du Seigneur, en efîet, peut se comparer à certaines Liqueurs très-subtiles qui, si elles ne sont pas gardées bien closes dans le vase qui les renferme, s'évaporent entièrement. Tel est le sort de cette pauvre âme qui se dissipe autant que la première fois après avoir prié, et peut-être encore plus qu'auparavant. INlais cette malheureuse âme, si elle vit continuellement dans cet état de dissipation , comment pourra-t-elle sérieusement, pendant le jour, vaquer à la pratique de la mortification, de la charité, de l'humilité, de la patience et des autres vertus chrétiennes, pendant que son intérieur sera vide des pensées et des afî"ections qui nous y excitent ? Comment pourra-t-elle conséquemment mener une vie religieuse si elle habite un cloitre, ©u une vie spirituelle si elle est dans le monde?

135. — Et c'est bien la raison pour laquelle saint Laurent Justinien, non-seulement tenait ses yeux fermés à tout objet dangereux que l'on rencontre à chaque pas daus la ville, mais encore qu'il s'abstenait, bien qu'il put le faire honnêtement, de les porter sur les beautés de la campagne, sur la verdure de son jardin. Pour la même raison, une sainte religieuse nommée Sara, qui menait la vie cénobitique en Scété, demeura pendant soixante ans auprès d'une source d'eau limpide sans y avoir jamais jeté un simple coup d'œd. Pour cette raison les anciens moines qui travaillaient en commun ne levaient jamais les yeux pour se regarder mutuellement. Ils savaient que de la surveillance qu'on exerce sur les yeux dépend la vigilance du cœur, c'est pourquoi ils mettaient ce sens à l'abri de tout danger, afin de posséder au fond de leur cœur tout ce qui alimente

la piété et le recueillement dans lu Seigneur. C'est pour cela que saint Laurent Justinien dit : Exinordinato oculorum uspectaimprudentis transflgitur cor. Transmittunt utique effrœnati intuitus ad animam corporearum rerum formas, atque coneupiscibilium qualitates ir/iarjinum , suaque imporLunilale iniemam dividunt virtutem, sancios dissipant coyitatus, animi vigwem débilitant. {De vita felici, cap. 7). Les regards désardomaés, dit ce Saint, aflaiblisscntle cœur de l'homme sage, parce que ce sens déréglé fait pénétrer dans l'âme l'image des choses terrestres et des objets qui sont un attrait pour la concupiscence. Ces images imprimées dans Tàme dissipent par leur importunité les séantes pensées, énervent les iorces sph-ituelles de l'âme et l'empêchent d'agir selon les impulsions de la vertu. C'est là exactement ee que j'ai dit moi-même. 11 doit donc prendre un grand soin Aq modérer la vivacité et la promptitude de ses regards, celui qui veut conserver son cœur dans un pieux recueillement, il doit tenir soigneusement ses yeux lermés aux vains objets de la terre, quiconque veut que les yeux de son esprit soient constamment ouverts aux choses du ciel.

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