CHAPITRE III
ON Y MONTRE QUE POUR ACQUÉRIR LA VERTU DE MODESTIE IL NI SUFFIT PAS DE BIEN SURVEILLER LE SENS DE LA VUE, MAIS QU'lI. FAUT Y JOINDRE LE MAINTIEN EXTÉRIEUR DE TOUT LE CORPS-
436. — Je ne nie pas que la règle sévère imposée aux yeux et au sens de la vue ne soit la principale partie de la vertu de modestie. Je dirai même que c'est la plus difficile à obtenir, en même temps que c'est la plus nécessaire, à cause de la grande propension que l'homme éprouve à promener ses regards sur divers objets. Je dis que c'est la chose la plus nécessaire à cause des grands obstacles que le sens de la vue oppose à la perlection chrétienne, si l'on n'a pas soin de bien le surveiller, ainsi qu'on vient de le voir. J'atfirme seulement que la vertu de modestie ne consiste pas uni([upnioiit eu cela, mais qu'il faut y joindre le maintien extérieur du corps. Si je voulais mexprimc^f rii^ou-
— il! —
renscment, je dirais qiie la modestie ne consiste pas dans tout cela, mais bien que c'en est l'eue t ou, si l'on veut, que c'en est la pratique traduite par les actes; cair, comme le dit le Docteur angélique, la modestie fait sa résidence dans l'àme, comme dans le siège qui lui appartient, et elle se manifeste parlesactes extérieurs du corps. Je dis enfin que ce n'est autre chose qu'une habitude ou manière d'être qui règle certaines passions minimes 001 peu caractérisées dont Timpulsion agit sur l'homme et le porte à des actes externes plus ou moins empreints d'une certaine retenue. Quœ in rébus mediocribus, ac minimis modum ponit (2 2 , Qu. 160, art. 1). C'est en ce point que la modestie se distingue de la tempérance dont le propre est de réprimer les passions de l'appétit sensitif qui de leur nature sont violentes. Cette habitude vertueuse, en plaçant sous le joug de la règle certaines petites passions qui portent à un maintien extérieur un peu trop libre, parvient à imposer aussi une règle aux yeux sur la manière dont on doit regarder, à la langue sur les paroles quelle Uuil. luire entendre, au rire tel qu'il doit être et aux membres du corps siu" leur attitude et leur contenance; aux habits eux-mêmes sur la manière dont on doit en user pour se vêtir.
137. — Cette doctrine de saint Thomas est entièrement conforme à celle de saint Grégoire, quand il dit que la vertu qui veille à l'extérieur sur le maintien du corps a son siège dans rintérieur de l'âme. Intus est custodia, quœ composita servat exterius membra. Ensuite il ajoute que toute personne qui extérieurement se comporte d'une manière peu réfléchie et avec légèreté, donne à penser que la vertu modératrice de ses mouvements n'est pas solidement assise au fond de son âme. Qui ergo statum mentis perdidit, subsequenter foras in inconstantia motionis fluit; atque exteriori mobilitate iîidicat, quod nulla interius radiée subsistât {Parte m Pastoral, admonit. 24] Le sentiment de saint Basile est en complète harmonie avec ceux des deux saints Docteurs, car il dit que rire avec de grands éclats, mettre tous ses membres dans une sorte d'agitation frénétique, eu se livrant à ces bruyantes hilarités, ce n'est pas le propre d'une 4me bien réglée, bien recueillie qui soit en état de maîtriser ses affections. Inimmanes cachinnos prorumpere, et corpore contra rniimi voluntatem subsultare, nequaguam est ejus, gui animo
compo.tifo sit, nul plnncprobo et compote suiipsius. (In reguL fusius disput. Q. 17j, Si donc tr.iprès le sentiiueut des illustres Docteurs, la vertu de modestie est profoudément établie et enraciuée dans notre intérieur et se manifeste au-dehors par des actes extérieurs, nous dirons que cette vertu est une habitude morale qui règle certaines passions et certaines aâections de l'iime peu violentes par elles-mêmes, et dont l'effet est de contenir dans un état de convenance les mouvements du corps, et empêcher que les sens ne se laissent aller à des manières qu'un maintien décent ne saurait admettre.
138. — Mais si la vertu de modestie jaillit du fond de l'àme comme de sa propre source et se répand comme en autant de ruisseaux sur les sens extérieurs pour régler décemment tous les mouvements corporels, le lecteur doit en conclure combien cette vertu est nécessaire à toute personne spirituelle, surtout si elle appartient à un ordre religieux, pour garder un extérieur honnête et pour prouver au prochain l'édification qui lui est due. Car enfin les personnes au miUeu desquelles on vit ne peuvent pénétrer dans notre intérieur pour y découvrir la répilarité qui, dans notre âme, préside à toutes ses pensées et à toutes ses aûections; elles ne peuvent en junerque parles mouvements extérieurs, par les manières et les contenances du corps, et on conviendra que ce n'est pas sans londement. Si en parcourant les places publiques vous voyez sortir de quelque maison une lumée qui, enbouff'ées agitées par le vent, s'élève dans les airs, est-ce que vous ne dites pas aussitôt que dans cette maison le teu est allumé? ^lais pourquoi voyez-vous la fumée, si ce n'est qu'elle est un signe inlaillible du feu qui pétille au foyer ? De même quand on voit une personne dont les regards se promènent avec liberté sur tous les objets, dont les paroles n'ont aucune retenue, dont les mouve-ments extérieurs, le rire, les allures, les vêtements même n'ont aucune bienséance, vous en concluez sans crainte de vous tromper que cetteàme n'est nullement recueillie, car ces déportemeuts sont une preuve certaine du désordre qui règne à l'intérieur.
139. — A l'appui de ce qui vient d'être dit, je veux invoquer comme un témoignage de très-grave autorité deux expériences que constata saint Ambroise et dont il fait lui-même le récit. Il raconte qu'il s'était lormé dans son esprit ime très-mauv opmion sur le compte de deux personnes, il ne voulut »"
ac^mpltre rune d'elles dans l'ordre de la Cléricatiire; qnant & l'aidre qui y était déjà^ il ne voulut jamais lui permettre de se présenter devant ses yeux. Il ordonna donc que, chaque fois, soit l' ms les fonctions sacrées, soit eu d'autres circonstances, qu'il ■ 1 'vait en être accompagné ; on ne leur accordât point cette l:!»erté. Il ne pouvait en souffrir la vue. Le Saint avoue qu'il n'avait d'autre motif pour expliquer cette répugnance et la mauvaise opinion qu'il avait conçue, que les manières trop peu retenues qu'il avait remarquées dans la conduite de ces deux hommes. Les sentiments qui l'avaient fait agir de la sorte ne furent que trop justifiés, car à la fin ces deux hommes se révoltèrent contre la sainte Église. L'un d'eux tomba malheureusement dans l'Arianisme et l'autre renia sa dignité sacerdotale qu'il n'avait p^s su respecter, ne voulant pas se soumettre au tribunal de la juridiction ecclésiastique. Voici les paroles de saint Ambroise {Lib. i Offic. cap. 18) : Nec fefellit sententia. Vterque enim ab Ecclesia récessif, ut qualis incessuprodebatur, talis perfidia animi demonstrareiur . ISamque alter Arianœ infectionis tempore fidem deseruil; alter pecuniœ studio, ne judicium subiret, sacerdotem se nostrum negavit. Lucebat in eorum incessu imago levitatis , species quœdam scurrarum perçut' santium.
140. — Ce fut une prédiction semblable que fit sur Julien- TÂposlat le saint docteur Grégoire de Nazianze. Il l'avait fondée sur la trop grande liberté de mouvements qui se manifestait dans tout son extérieur ; mais la prédiction se réalisa d'une manière bien plus funeste, car Julien devint un perfide idolâtre et un cruel persécuteur du nom chrétien lorsqu'il fut monté sur le trône. Le Saint nous apprend que se trouvant en sa compagnie à Athènes pendant qu'il était encore jeune, il jugea à la seule vue de ses mouvements désordonnés et de son attitude habituelle que par la suite des temps il deviendrait un monstre. Neque enim quidquam boni ominari videbatur cervix non stata, humeri subsultantes , et ad œquilibrium subinde ayitati; oculiis insolens, et vagus, furioseque intuens ; pedes instabiles, et titubantes, nasus aontumeliam et contemplum spirans',vultm lineamenta ridiculaidem signifîcantia; risus pétulantes et eff renatif nutus, et renutus temerarii, sermo hœrens, spiritusque concisuSy interrogationes stultœ, et prœcipites; responsionesque his nikilo meliores [Orut. prima inJulian.). Je ne présageais rien de bon,