CHAPITRE I
DOMBIAGES QUE CAUSE L'aBUS DE L'OUIE ET AVANTAGES QUI a£SUU* TENT DU BON USAGE QU'ON EN FAIT.
158. — Le sens de l'ouïe réside dans les oreilles oïl le son 66 propageant par l'élasticité de l'air excite les sensations qui lui sont propres. Et comnie les paroles ne sont autre chose qu'un son formé par les lèvres ou par la langue de l'homme par lequel il exprime les sentiments de scn àrae, il s'ensuit qu'il f.-\ut rapporter à ce sens les paroles et les raisonnoments d'autrui. Mais comme les paroles, si on les envisage sous le point de wxa des mœurs humaines, sont les imes louables et bonnes, les autres, perverses et blâmables, on ne peut faire de ce sens un Dou usage en écoutant volontiers les dernières, et en faire un
mauvais usage en entendant les premières avec plaisir et satisfaction.
159. — Par le moyen de l'ouïe, comme dit TApôtre lad Roman, cap. 10, 17), pénètre dans notre esprit la foi aux divin» mystères. Fides ex aiiditu ; parce que si Ton n'a pas connaissance des vérités qu'on doit croire et des preuves qui établissent solidement cette croyance, on demeure privé de toutes les instructions sans lesquelles il est impossible de pratiquer ce que nous enseigne cette foi. Quomodoenim audient sine prœdicante? Par l'organe de l'ouïe Dieu fait entrer dans nos âmes ces lumières divines, ces impulsions intérieures qui arrachent au sommeil de leur conscience coupable certains chrétiens qui à la vérité ne manquent pas de foi, mais ne vivent pas conformément à leur croyance. Nous voyons néanmoins par une expérience de tous les jours, qu'il n'est pas de moyen plus efficace pour ramener le pécheur égaré au repentir de ses fautes ; c'est encore une fois par son attention à la parole divine qui lui est annoncée qu'on obtient un si bon résultat. Par le même moyen on reçoit certaines inspiratioiîs puissantes par lesquelles Dieu appelle quelques âmes à la perfection , et c'est ce qui arriva à saint Antoine qui, écoutant une lecture de l'Évangile, se sentit ému d'une manière si extraordinaire qu'ayant abandonné le monde, il vendit tout ce qu'il possédait et se retira dans de profondes solitudes pour y vivre seul avec Dieu. C'est encore ce qui arriva à saint Nicolas Tolentin qui, entendant un sermon sur la futilité des choses d'ici-bas, en conçut un si grand dégoût, qu'ayant abandonné le monde, il courut se cacher au plus vite au fond d'un cloître.
160. — Dieu se sert de l'ouïe non-seulement dans les prédications pubUques pour attirer les âmes à la perfection, mais il use encore de ce même sens dans des entretiens particuliers, comme nous le prouvent les histoires ecclésiastiques, où nous voyons un si grand nombre de personnes que des exhortations particuUères ont excitées à marcher dans le chemin de la perfection. Le bienheureux Raymond de Pise, pendant qu'il exécutait un air de musique sur sa guitare, vit passer dans la rue im grand serviteur de Dieu. Il se sentit vivement poussé à le suivre et il se rendit à ce mouvement intérieur. Il abandonna son instrument et se mit à suivre ce personnage. Quand il l'eut rejoint, il l'entendit parler de Dieu avec beaucoup de douceur
^t d'onclion porsnnsîve. KaymouJ se sentit enflammé par ces paroles; une ardeur inaccoutumée s'empara de son àmc, il se donna entièrement à Dieu et devint un saint. Mais je suis encore plus profondément saisi d'admiration quand je considère la iorte impression que fit sur le cœur de saint Augustin et sur celui de sa mère un entretien pieux qu'ils eurent sur les bords du Tibre, comme le rapporte ce Saint dans ses confessions. Il nous dit qu'ils commencèrent cet entretien spirituel sur les merveilles de la puissance divine qui éclataient dans les divers objets présents en ce moment à leurs yeux. En continuant cette méditation ils s'élevèrent avec plus de ferveur à la considération des œuvres encore plus nobles que la puissance divine a semées sur la terre et dans le firmament. Ils arrivèrent ensuite à méditer sur leur propre intelligence et se plongèrent entièrement, à l'aide de leurs iacultés contemplatives, dans les éternelles délices de la région des élus. Ils finirent par rester absorbés dans une liante méditation où la parole n'avait aucune part. Erirjentes nos ardentiore affectu in idipsum, perambulavimus gradatim
cuncta corporalia, et cœlum ipsum et ad hue ascendebamus
intcrius eogitando et ïoqnendo te, et mirando opéra tua, ut attingeremus regionem nbertatis indeficientis, ubi pascis Israël in
œternum veritatis pabulo ; et ubi vita sapientia est et dum
loqvimur , et InJiiamus illi, atligimus eam modice toto ictu cordis , et suspiravimus , et reliquimus ibi religatas primitias spirilus, et remeavimus ad strepitum oris nostri. (Conjess. lib. IX. cap. 10). Par le moyen de ces saints entretiens qu'échangeaient ces deux interlocuteurs, en discourant sur les choses divines, leurs intelligences d'élite embrasaient mutuellement leur âme et leur cœur de ces considérations élevées qui inondaient leur intérieur d 'ineflables suavités, au sein desquelles ils finirent comme par se perdre et s'absorber délicieusement dans le sein de Dieu. Le même Saint nous raconte de lui-même, que dans les commencements de sa vie spirituelle, lorsqu'il entendait chanter dans l'Église les psaumes et les hymnes sacrés. Dieu, par le moyeu de ces chants harmonieux, lui en faisait goûter l'intelligence au fond de son àme, inondait son cœur de leur incfTable onction, et c'est ce qui faisait couler de ses yeux un délugi.' de douces larmes. In lujmnis et cunticis tuis suavesonantis ecclesiœ tuœ vocibus commotus acriter. Voces illœ infiM'
bant auribiis mfis, et eliquabatur veritas tua in cor meum ; et exea fpstuahat inde a/fecfus pidatis, et currcbant lacrymœ et bene mihi erat cum illis. [Confess. lib. ix^cap. 6). Tant il est vrai de dire que le sens de Touïe est le canal dont Dieu se sert ponr répandre dans les âmes ces lumières et ces affections surnaturelles qui la portent ou à la conversion, ou à une amélioration de conduite, ou enfin à une entière perfection.
161. — A son tour, le démon met en usage ce sens pour conduire les âmes à leur damnation éternelle , ou bien pour les éloiminr du chemin de la perfection. Dites-moi, je vous prie, pourquoi tant de chrétiens, nés dans le sein de l'Église et instruits à l'école du Sauveur, accordent une si haute estime aux honneurs, aux dignités, aux pompes de ce bas monde? Pourquoi font-ils un si grand cas de ses splendeurs, de son faste, de ses vanités? Pourquoi se livrent-ils avec tant d'acharnement à la rancune, à la haine, à la vengeance? Pourquoi cherche-t-on avec tant d'avidité l'argent et les richesses? Tout cela ^-ient des discours que tiennent communément la plupart des fidèles qui font \m éloge si éloquent de toutes ces futilités, et qui exaltent, glorifient et nomment bienheureux ceux qui en sont les possesseurs. Il s'ensuit que celui qui écoute ce qu'on en dit, fait à son tour un très-grand cas de toutes ces choses, bien que vaines et fragiles, et ensuite à cette haute estime succède, comme tout naturellement, un vif désir de marcher à la conquête de ces avantages que l'on a entendu vanter avec tant d'emphase. Et cette grande corruption de mœurs, que l'on voit et que l'on déplore chez des personnes même remplies de zèle pour la gloire de Dieu, d'où croyez-vous qu'elle tire son origine ? N'en doutez pas, c'est encore du sens de l'ouïe que l'on n'a pas eu soin de surveiller. Et si vous voulez vous en assurer, questionnez tant de femmes sans pudeur, tant de jeunes libertins qui vivent plongés dans la fange de mille désordres, questionnez-les, vous dirai-je, demandez-leur quel fut le premier anneau de cette longue chaîne de péchés, dont en ce moment le démon les tient enlacés, et vous reconnaîtrez que, pour la plupart, ce fut im discours immoral et déshounète qu'ils écoutèrent avec plaisir. C'est là qu'ils ont conçu leurs premières pensées et leurs premières affections impures ; c'est là qu'ils burent les premières gouttes de ce breuvage empoisonné, qui est devenu plus tard un océan d'iniquités dans lequel ils sont maintenant plongés.
i62. — Il est donc bien prouvé que du bon on du mauvais usasse du sens de Touïe dépendent les prémices du salut ou de la dam- Dation, et que, dans la vigilance exacte ou négligente sur le sens de rouie, il faut chercher la cause de la perfection ou de la misère spii'ituL'lle des personnes pieuses. Il me semLle prouvé que le sens de l'ouïe est encore une des fenêtres par où la mort ou la vie s'introduit dans notre âme pour en éteindre les saintes ardeurs ou pour leur donner un plus grand essor. Et ce qui est bien digne de remarque, c'est que ce sens n'est pas du tout semblable à une fenêtre qu'on ouvre ou qu'on ferme à volonté; c'est une fenêtre qui reste constamment ouverte, car s'il est vrai que ce sens puisse être tenu à l'écart des entretiens nuisibles, on ne peut cependant pas en fermer l'issue, comme ou le fait pour les yeux ou pour la bouche, pour que, quand on est présent, on puisse empêcher les paroles de s'introduire dans l'âme et d'en ternir la pure candeur. Toute personne dévote et sincèrement animée de piété, doit donc s'emjiresser d'accourir autour des tribunes sacrées d'où pénétreront dans son ccur, par l'organe de l'ouic, les afïectious vertueuses. Elle devra iuir avec horreur les spectacles, les comédies, les représentations théâtrales où les paroles , les facéties , les propos de tendresse profane, les colloques amoureux versent, par les oreilles, dans les âmes, une liqueur empoisomiée qui leur donne la mort. Corrumpunt bonos mores colloquia mala. C'est là une maxime célèbre dont on doit suivre les enseignements, en se gardant avec une extrême prudence d'entendre et d'écouter des propos libres qui sont la peste des bonnes mœurs. Ou doit paredlemeut se préserver de prêter l'oreille à des discours qui roulent sur des matières dont la vanité fait tout le Jond et qui rempli^sent la tête d'idées mondaines en dissipant lesprit et le cœur. Un doit, au contraire, écouter volontiers des discours sages, pieux, sjiirituels, et user de l'influence que l'on peut avoir pour les faire naitre, mais sans affectation, quand on converse avec ses amiy et ses comiaissances, parce que 1 ame s'y enrichit de peuseej pieuses et la volonté s'y embrase de saintes atTections. Ces entretiens sont utiles à ceux qui écoutout et à ceux qui parlent, comme nous l'avons prouvé par les paroles de saint Augustin. Ces entretiens, faits sans aucune prétention et entre personnes de même condition, sont uou-seuleuient trés-eilicaces, mais encore ils doivent par-dessus tout leur mérite à cette simphcité
mémo. Il est constant quïls sont même dune plus grande "ntilité que les sermons prêches sur les tribunes sacrées par de savants orateurs.
163. — On lit dans les vies des Pères, qu'un saint vieillard voyait voltiger autour des moines, pendant qu'ils tenaient leurs pieuses conférences, des anges dont le visage brillait d'une céleste allégresse. Mais quand on conversait sur des sujets mondains, ce même vieillard apercevait des démons qui grognaient au milieu d'eux sous la forme d'animaux immondes. C'est pourquoi le saint homme s'en allait criant par tout le monastère : Mes frères, cessez ces discours futiles qui sont la perte des âmes. Cum autem aliud quivis loquerentur , statim ange.i recedebant longius, indignantes contra eos. Yeniebant autem porci sordidissimi, et morbopleni, et volutabant seinter eos. Dœmones enim in specie porcorum delectabantur de superbia , et vana loqxiola eonim... Beatus autem senior hœc videns commonebat per monasteria fratres :Cohibetea multiloquio , et ab otiosis sermonibiis linguam, per quam malum interius animœ generatur. {Cap. 26, § 35). On ne manquera pas d'observer que ce grand serviteur de Dieu ne disait pas que les entretiens mondains portent quelque léger préjudice aux personnes spii-ituelles, mais que ces entretiens donnent la mort à leur âme, à cause de la grande dissipation et des autres effets pernicieux qu'ils font éprouver à leur intérieur. Il n'est donc pas étonnant que les démons prennent im singulier plaisir à des entretiens de ce genre, qu'ils se plaisent à se trouver au milieu de ceux qui les tiennent et donnent des preuves de leur satisfaction par des apparitions en forme d'animaux impurs.
164. — Au contraire, les entretiens qu'alimente la piété fortifient l'âme, l'enflamment, l'excitent à la vertu, parce qu^en entendant parler de choses saintes, Notre-Seigneur Jésus-Christ daigne en même temps parler à notre cœur; car il veut bien y être présent, ainsi qu'il nous l'a promis dans son saint Évangile : Ubi svnt duo, vel très congiegati in nomine meo, ibi sum in medio eorum. {Math., cap 18, ?0). Il nou« arrive, en ce cas, te qui arriva aux disciples du Seigneur sur le chemin d'Emmaûs. En entendant parler leur divin JNiaitre, ils sentaient leur cœur s'embraser d'une sainte ardeur. Nonne cor nostrum ardens erat in nobis, dum loquerelur in via? {Lucœ, cap. 24, 32). Dieu voulut bien donuer à saint François et à ses enfants spirituel»
une preuve oculaire de cette vérité. [In Chronic. min. Galli., lib. I, cap. 30). Ce grand Saint se trouvant un jour dans la compagnie de quelques-uns de ses frères, un entretien spirituel eut lieu entre ces religieux. On y parlait de Dieu d'une manière si sublime, avec tant d'onction, que toute la compagnie en était ravie d'admiration, et y puisait une douce consolation. Au milieu de cet entretien si pieux et de toute l'assistance qui y prenait part, on vit apparaître, sous une forme pleine d'amabilité, le divin Rédempteur. A cet aspect, tous les frères ravis, en extase, tombèrent la face contre terre et restèrent pendant quelques moments dans ce délicieux ravissement. Que toute personne spirituelle ait donc une profonde aversion pour les entretiens futiles et mondains, qu'elle fasse consister son plaisir dans des conversations sages, dans des entretiens pieux et utiles, si elle ne veut pas que les démons viennent se mêler à ses entretiens, et si elle préfère, au contraire, voir les anges et leur Roi ae grouper auprès d'elle comme auprès de saint François et de ses fervents religieux.
165. — J'ajoute qu'il n'est rien de plus convenable et de plus propre à une personne spirituelle que de prêter volontiers l'oreille à des discours pieux et d'en fermer l'accès à toute conversation profane. Puisque chacun aime à entendre parler de ce qui a ses sympathies, que le soldat aime qu'on lui parle de guerre , que le littérateur se plait à parler sciences, que l'ouvrier trouve du plaisir dans les conversations qui ont pour objet ce qui tient à sa profession, tractant fabrilia fabri ; de même l'homme du monde se complaît aux entretiens du monde; qu'à son tour maintenant l'homme spirituel se complaise à entendre ce qui se rapporte aux choses de la piété ! C'est ainsi que chacun trouvera une règle sure pour recouuailre dans quelle classe il lui convient de se placer.