CHAPITRE I
on T FATT RESSORTIR LES DIFFICULTÉS QU'ON ÉPBOtTVE A RÉPRIMER LA LAUGUE, ET ON Y MONTRE COMBIEN IL FAUT USER DE VIGILANCE
POUR qu'elle ne porte aucun préjudice a la spiritualité.
i95. — Nous avons, dans le deuxième article, parlé de la langue wmme étant le siège du goût et un des cinq sens qui nous sont
— iCO —
communs avec les animaux. " iiis nous n'y avons point parlé de ret orirrine en tant qu'il remplit la plus noble de «es fonctions, dan< laquelle il n'a rif n de commun avec les animaux, ni avec les sens, mais exclusivement avecla raison dont le propre est de parlvjr , de discourir , de raisonner. La méthode et le nlan des matières que nous avions en ce moment à traiter ne le permettaient pas. Mais comme l'obstacle que cet organe oppose à la perlection chrétienne est très-grave, non-seulementparce qu'il lait partie des cinq sens du corps, mais encore principalement 7»arce qu'il prête son concours aux tacultés intellectuelles pour en exprimer les opérations dont la raison est le mobile, i'ai pensé qu'après avoir traité des moyens propres à régler cet organe, en tant qu'il appartient aux sens corporels qui sont les moins Djbles, le devais, avant de passer à d'autres matières , indiquer les moyens de le modérer en ce qui touche la Jaculté de la parole qui est d'im ordre bien supérieur , et c'est ce que je me propose de laire dans le présent article.
196. — Il est incontestable que de tous les membres de l'homme le plus difficile à modérer est la langue. L'apôtre saint Jacques le déclare d'une manière précise. Omnis natura bestiarium, et volucrum , et serpentium domantur, et domita sunt a natura humana, iinguam auteni nullus hominum domare potest, {Ep. Cathol 3, 7). L'homme vient à bout de dompter par son art, nous dit le Saint, les bétes les plus leroces, les oiseaux les plus sauvages, les serpents les plus venimeux, et il ne peut cependant pas dompter sa langue. Grand sujet de méditation, dit saint Augustin, en approtoudissant les paroles de l'Apôtre. L'homme par sou industrie apprivoise les lions et rend dociles les animaux les plus farouches , et il ne sait pas dompter sa lanQue. L'homme dompte et ne sait passe dompter. Homo domut feram, et non domat Iinguam ; domat leonem et tion fnnat sennonein i domat ipse , et non domat seipsum. {De verb. Dom. Serm. iv, cap. 1). De là vient que le saint Docteur connaissant bien la nature rebelle de ce membre et en éprouvant sur luimême les révoltes continuelles, en exhale ses plaintes devant Dieu, dans ses coniessions, et proteste qu'il ue trouve en lui ni le moyen, ni la manière de lui mettre un frein. La langue, dit-il, est une fournaise qui est toujours 'ncandescente ; tantôt elle vomit des paroles d'impatience, tantôt des paroles d'indignation et de colère, tantôt des paroles de vanité, tantôt des paroles oi-
«enscs et inutiles et tantôt des paroles qui blessent la cliarité. Vous, ô mon Dieu, vous m'ordonnez de la réfréner , de veiller sévèrement sur elle. Mais quoique dans toutes les autres passions, et au milieu de toutes les autres tentations je pu'sse en quelque façon répondre de moi-même, ici seulement je ne le puis pas. Quoiidiana fornax nostra est humana lingua. Imperas mihi et in hoc gcnere continent iam. Da guod jubés et iube quod vis. Est qualiscumque in aliis generibus teniationum mihi facilitas euptorandi me, in hoc pêne nulla est. {Confess. lib. x, cap. 37). C'est avec im pareil sentiment d'humilité que saint Grégoire de Nazianze se plaint de sa langue et coniesse que se trouvant déjà sur le déclm de l'âge et dans un état de débilitation de ses forces, il n'a pas encore pu néanmoins assujettir entièrement sa langue. Morbo ejfœtum, dit-il en parlant de luimême, et debilitatum, tamen non potuisse e/fugere linguœ indomitœ calamitatem. {De silentio in quadrages, jejuniis). Or si les Saints qui exerçaient une si grande vigilance sur leur langue parlent ainsi de leur propre expérience , que sera-ce de nous , si nous n'usons point d'une circonspection assidue sur nos discours ? Quels ne seront pas nos manquements, nos péchés ? Dans quelles erreurs ne tomberons-nous pas ? Oh ! malheur à nous !
197. — Saint Jean Chrysostôme remarque, tort à propos, que Dieu, connaissant combien ce membre est sujet à failUr, l'a renfermé sous le double rempart des lèvres et des dents, afin qu'il ne fût pas si prompt à rompre sa prison par des paroles : Deus eam veluti muro duplici voluit circutndari. Nam dentium tegmine, et labiorum custodia lingua continetur, neverba improvida garrulitate proferantur. {Ad baptizand.). La main et le pied sont libres, et leur mouvement est sans entraves; les oreilles ne présentent aucune barrière à l'ouïe, ni les narines à l'odorat; les yeux \ie sont à l'abri que sous un simple voile de délicates paupières qui tempèrent leurs regards ; enfin, quoique ces divers sens jouissent de la plénitude de leur liberté, on vient à bout pourtant de leur imposer un frein. Mais la langue, bien qu'elle soit enlermée sous un fort rempart de dents, et une épaisse murailles de lèvres, ne saurait être cependant retenue captive, et on ne peut pas la dompter. Linguam aittem nullus homo domare potest.
198. — L'abbé Pambon éti it parfaitement instruit de cette vérité. {Hist. Tripart.y lib. viii, cap. 3). Ayant entendu pro-
noncer par un saint moine ces , paroles du Prophète royal : Custodiam vias meas, ut non delinquam in Hngua mea. Je veillerai sur moi avec le plus grand soin, afin de ne pas commettre de péché par l'organe de ma langue; il lui dit : Père, arrètez-voua 'là, n'allez pas outre, j'écouterai ce qui suit quand j'aurai mis en pratique cette doctrine. Au bout de plusieurs années , étant interrogé pourquoi il n'était pas allé trouver de nouveau ce grand serviteur de Dieu, pour en recueillir quelque autre enseignement spirituel: c'est parce que, répondit-il, je n'ai pas encore bien pratiqué cette première leçon qui me lut donnée. H voulait donner à comprendi^e qu'après plusieurs années d'études, de %ngilance et de mortification, il n'était pas encore parvenu à une parfaite retenue de sa langue. Pour tâcher d'arriver à ce but, l'abbé Agathon porta pendant trois ans entiers dans sa bouche une pierre, afin de réprimer violemment et comme pour broyer cet organe indompté, comme on en use av«c les anguilles qu'on ne peut facilement retenir à cause de leur prestesse à glisser des mains et qu'on parvient à maîtriser en les comprimant sous une pierre.
l'99. — Personne ne peut mieux apprécier la vérité de ce qni vient d'être dit, que le directeur lui-même ; car le tribunal delà pénitence lui en présente joumellemeut des preuves d'expérience. Cette longue habitude d'entendre les confessions lui -a 'iàit, sans nul doute , rencontrer beaucoup de personnes qui se sont amendées de très-graves péchés dans lesquels elles faisaient de fréquentes chutes, qui se sont généreusement éloignées des occasion? où de déplorables prévarications avaient tant de fois souillé leur âme, qni ont déraciné de leur cœur quelque vicieuse habitude oiy. elles croupissaient depuis longtemps. Il en trouvera qui ont courageusement abandonné le monde, ses poiD pes, ses vanités, dont ils étaient esclaves d'autant plus iniortunéâ que cette servitude était 6hez eux un effet de leur volonté. 11 ne rencontrera pas, néanmoins , un pénitent qui suit venu à bout de tiompter parfaitement sa langue, quoique ce directeur ait, pendant longues années, exercé son ministère sacré. Parmi ces pénitents , les uns retombent sans cosse dans des paroles d'impatience et de colCTe, les autres dans des paroles inutiles et oiseuses. Ceux-ci ne peuvent se retenir de paroles piqtiantes, de coups de langue injurieux (]iie la charité chiéticinie ne saurait oppiouver; ceux-là ne peuvent s'abstenir de queh]ues petite»
pnédisances, de certaines censures dont ils se rendent fréqueipment coupables. . D'autres ne peuvent réprimer des paroles de vanité et de jactance. Si ce sont ensuite des personnes peu timorées, le directeur leur verra toujours à la bouche les mêmes imprécations, les mêmes blasphèmes , les mêmes détractious , les mêmes paroles dont la pudeur rougit. Enfin, le sage a bien parlé, quaiid il a dit : Y a-t-il au monde quelqu'un dont la langue ne s'égare jamais? Quis est qui non deliquerit in lingua sua? {Eccli. cap. 19. M). Celui-là, s'il se rencontre, est véritablement heureux. Beatus vir, qui non est lapsus verbo ex ore suo. {Idem^ cap. 4-4. 1). Cet homme, ajoute l'apôtre saint Jacques , peut se dire parfait en toute vérité. $i quis in verbo non offendit , hic j)erfevtus est vir, {Ep. cath, cap. 3, 2).
200. — Quelle conclusion faut-il déduire de tout ceci? Fw dra-t-il donc complètement lâcher la bride à ce membre fou- ^gueux et lui permetti'e toute sorte de paroles qui portent préjudice au prochain en ofiensant Dieu? Non, certainement, car il faut en conclure que pour dompter cette langue rebelle , il ■faut employer des moyens d'autant plus énergiques, que sa licence est plus effrénée. On ne laisse pas i vivre à sa fantaisie, en plein champ, un coursier ardent, impétueux, qui bondit, se débat, pousse des hennissements, se démène, refuse le mors; mais on a soin de le modéi^er par un frein plus étroit, eu labourant ses flancs par des éperons aigus, et si cela ne suffit pas, on l'ait tous ses efforts pour le réduire à coups de nerfs redoublés. De même , puisque la langue est un membre très-récalcitrant et très-difficile à retenir dans de justes bornes, et pour qu'il ne lui arrive jamais de les franchir, on doit user contre lui des moyens de répression plus efficaces et plus sévères, afin qu'il ne soit -pa^y coimne il arrive trop souvent, un obstacle à l'acquîàition de la perfection chrétienne* Quels sont ces moyens ? Je vuis les indiquer.