CHAPITRE m
ON Y EXPOSE UN AUTRE MOYEN POUR MODÉRER lA LANGUE ET o\ T TRAITE DU SILEN'CE;
208. — En parlant du silence, .je ne prétehds pus que la personne spirituelle doive se condamner à ne proférer aucune parole, j'entends seulement qu'elle doit parler avec modération, quand il le faut, et se taire de même. Tel eet l'enseignement que nous donne le livre de rEe<;li'siaste . (C. 3, 7). Tcmptu tacendi, et tempus loquendi. Il y a un temps pour parler, et en ce cas un doit user de la parole avec une sage discrétion. Il y a un temps pour se taire, et alors on garde le silence avec une sévère retenue. Ou doit, dit saint Grégoire, réprimer sa langue avec discrétion, et non pas l'enchainer irrévocablement, pour qu'elle ne puisse jamais phis prononcer un mot. Litigua dis» crête frconanda est, non indissolubiliter obliganda. ( Pastoral, Cap. 5, ad mon. -iS). Il est à propos, dit le Saint, de distinguer les divers temps. Que^piciois il est tcuips de se taire, et alors ilfaut serrer le Ireui. Daulres lois, il est temps de parler et en ce cas il tant lâcher la bride; parce que, si, dans le premier cas, la verbosité n'est pas opportune et convenable, djuis le secoud cas
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la taciturnité serait hors de saison et un signe de négligence apathique. Discrète quippe vicissitudimim pensanda sunt tem- •pora, ne aut cum restringi linyua débet, per verba imitiliter defluat, aut cum loqui utiliter potest, semetipsum pigre restringat. Saint Grégoire cite après ceci les paroles du Prophète royal. Pone, Domine, custodiam ori meo, et ostium circumstantiœ labiis meis, et il fait observer que David ne demande pas au Seigneur de placer devant sa bouche un mur, mais une porte. Il y a cette différence entre la porte et le mur que celui-ci tient toujours fermée la porte de la maison, tandis que c'est le contraire pour celle-là, et que la porte tantôt donne accès et tantôt le refuse. C'est pourquoi, dit-il, le Psalmiste ne demande pas un mur pour lermer la bouche, mais bien une porte qui hvre passage à la parole toutes les fois qu'il le faudra, et lui refuse ce passage quand il s'agira de discours indiscrets, en réduisant la bouche au silence. Quod bene Psalmista considerans dicit :Pone, Domine, custodiam ori meo, et ostium circumstantiœ labiis meis. l\on enim poni ori suo parietem, sed ostium petit, quod videlicet aperitur, et clauditur. TJnde et nobis caute discendum est, quatenus et discrète, et congruotemporevox aperiat, et rursus congruo taciturnitas claudat.
209. — On doit donc parler quand il le faut, ou par nécessité, ou par convenance, ou pour son utilité, ou pour l'avantage du prochain, ou encore pour se procurer un honnête délassement que l'on doit accorder de temps en temps à l'esprit fatigué et trop tendu. Mais il faut parler sans excès afin de ne pas se laisser entraîner à la dissipation, ou pour ne pas devenir importim au prochain et à charge à ceux qui nous écoutent. Il ne faut pas non plus interrompre d'une manière fâcheuse les propos des autres. Les Athéniens avaient résolu de bâtir un magnifique et somptueux palais pour l'utilité publique. A cet efiet, on choisit les deux plus célèbres architectes qu'il y eût alors dans la viUe d'Athènes. Ces deux personnages ayant été admis dans le sénat pour donner leur avis et exposer leurs idées sur le plan, la majesté, la magnificence et la commodité de ce grand édifice, l'un d'eux se mit à parler avec une telle abondance de paroles superflues et fatigantes, qu'il finit par ennuyer cette vénérable assemblée. Le second fut appelé à dire son avis et il le fit par ces paroles d'une singulière brièveté : J'exécuterai ce que mon collègue vient d'exposer si longuement. Ego opère adimpkbo.
gnod îste tôt vrrhis amplificavit. Ce lanj^nçe si laconique plut autant que le discours de l'autre avait déplu par sa difln-lcjn, et celui - ci fut chargé de rexécution de l'œuvre. ( Plut, apud Labat. tom.Z.d", operibus bonis pro nnpul . fol. 800.) Le lecteur comprend par cet exemple que pour n'être pas à charge aux autres par les propos dont on les entretient, il est nécessaire, selon le conseil de Séncque, de ne i>as accorder à la langue la liberté de se livrer à un déluge de paroles superCucs, mais de réprimer cet élan immodéré qui porte certaines personnes à d'interminal lies causeries. Ovtimum est ad primum moli sensum mcdcrisibi, lumverbis suis minimum libcrtatis dare,etinhibere impetum [lib. v de Ira ).
^10. — Les jeunes gens doivent surtout observer cette modération dans le langage et cet avis est commun aux deux sexes, selon ce que nous en dit Cléanlhe : inaxime juvenibus convenire siientium. {Laerlius lib. vu, cap. 2) parce qu'aux jeunes gens il appartient d'apprendre et non pas d'enseigner, comme il leur convient plutôt de raisonner que de rhscourir. Saint Basile, en parlant des vierges, dit qu'elles doivent tenir des propos pleins de retenue et quand elles ont l'occasion de converser avec une personne, elles doiveiit philôt écouter que parler. Castiyata tluqae locuiione prudens virgo utetur, cumque tempestive quempiam oportuerit alloqui, multo audiet pluru quam dicet. {De vera virginitate). L'abbé Nestérot, selon le récit de Cassicn {collât. 14) exhortant ses moines au silence, dans une conférence spirituelle qu'il leur faisait , se retourna vers Jean qui était encore bien jeune et lui dit qu'il lui appartenait spécialement de garder le silence , car il ne convient pas à son âge de parler; mais il lui enjoint d'employer toute son attention à écouter les enseignements de ceux qui sont plus anciens que lui. Observate in primis, et maxime tu,Joannes,cui magisad custodiendum ca quce dicturus sum, œtas adhuc adolescentiorsu/fragatur:{ne studium lectionis, et desiderii tui labor vana elatione cassetur)ut indicasori tuo siientium : hic enim est primus disciplinœ actualis ingressus ; omnis quippe labor hominis in on ipsius: et ut omnium scniorum instituta, atque sententias intcnto corde, et quasi muto ore suscipias, ac diligenter in prcto'c tuo condens, ad perficicnda ca potius, quam ad doccnda. Cela est si vrai que l'abbé Pasteur lait, eu s'appuyant sur cette seule régcivede paroles, un éloge si complet d'Agathon qu'il parait dé-
pa?ser les bornes, à tel point que ce moîne se tronvant dans une assemblée de religieux pour une conierence spirituelle, donna le titre d'abbé à Agathon. Les autres moines étant surpris d'une chose si étrange lui dirent : Pourquoi honorez-vous Agathon du titre d'iibbé, car il est encore bien ieune! Je le fais, dit Pasteur, parce que sa langue lui confère ce titre. Quia os suum facit eum nominari abbatem. L'abbé Pasteur voulait ainsi faire entendre que rien n'attire l'estime et ne concilie la vénération à un jeune homme , ce qui est encore plus vrai pour une personne de l'autre sexe, que la retenue dans les paroles, surtout en présence de personnes d'un âge supérieur, parce que c'est un témoignage iniailhble qui dépose en faveur de sa modestie, de sa réserve, de son humilité , de la modération de son esprit, toutes vertus qui sont propres à un âge qui n'a pas encore sa maturité.
:2 1 1 . — Quan<l au contraire un jeune homme veut parler beaucoup et , comme on dit, primer dans une réunion de plusieurs pei'sonnes , surtout quand celles-ci ont atteint l'âge mûr et sont de mœurs graves , c'est une eflronterie et une pétulance qui révoltent tout le monde. Lacrce {Lib. vu, cap. 1) rapporte qu'im jeime homme se trouvant à table avec plusieurs convives se mit à jaser comme une pie, tellement qu'à lui seul il parlait beaucoup plus que tous les autres ensemble. Le philosophe Zenon qui était de la compagnie , après avoir longtemps supporté ce babil, ne pouvant plus se contenir, éleva la voix et dit au jeune homme : Aures tibi in linguam defluxerunt. Vos oreilles se sont métamorphosées en langue. Il voulait faire entendre par ces paroles qu'un jeune homme doit faire plutôt usage de ses oreilles pour écouter que de sa langue pour babiller, et que notre jeure adolescent semble n'avoir point d'oreilles et être tout langue. Le même philosophe dit à un jeune homme qui avait aussi la maladie de la loquacité : Souvenez-vous que Dieu vous a donné deux oreilles et une seule langue, pour vous apprendre à écouter beaucoup et à parler peu. A un autre encore dont la langue était singulièrement déhée , il adressa un reproche indirect en disant aux assistants : Voyez queUe malheureuse fluxion subit ce pauvre adolescent , toute sa cervelle a coulé sur sa langue. Reproche humihant dont tout jeune homme bien né doit faire on sorte de se garantir.
212. — On doit encore garder le silence toutes les fois qu'il
y a obligation. Tl n'est point possible d'indiquer ici une règle qui convienne à tout le monde, parce que It* silence à garder par les religieux n'est pas celui que doivent garder les gens du monde, et chez les religieux eux-mêmes la règle du silence varie seloa la nature des divers instituts. On peut seulement dire que toutes les personnes spirituelles doivent se ménager quelque retraite porportionnée à leur position et dans laquelle on observe un lilence plus ou moins rigoureux ; car l'Esprit saint a dit que l'habitude de parler beaucoup n'est jamais exempte de péché : Inmultiloquio non décrit peccat uni. Par une conséquence opposée le silence et la solitude iavorisent l'honnêteté et la pureté de l'âme, et il semblerait que sous l'ombre du silence on obtient comme un privilège de se préserver du péché. Les habitants de Lacédémone étaient dans l'usage de parler peu et leurs propos de tout genre étaient d'une rare concision. Aussi un Spartiate, nommé Garillus, répondant à la question qui lui était faite au sujet des lois de Lycurgue qui étaient en si petit nombre, répondit : Pauca loquentibus, paucis etiam legibus est opus. Un peuple qui parle peu n'a pas besoin de lois qui lui prescrivent le silence, parce qu'un tel peuple est à l'abri de bien des erreurs. Quiconque donc lait proiession de piété et mène une vie dévote doit tàchçr de se ménager quelques moments dans la journée pour se reLLper dans sa chambre , ou à l'église, afin d'y méditer, d'y Uire des prières vocales , de lire quelque livre pieux et, s'il le peut, d'y travailler seul pour recueillir son es[irit dissipé par le tumulte des aflaires et les rapports obUgés que l'on a avec le prochain. Il doit se souvenir que le saint Esprit iait consister toute la sécurité de l'àme dans le soin que l'on a- de surveiller la langue. Et ici n'oublions pas de dire avec l'auteur insphô du hvre des Proverbes que celui qui garde ses lèvres, garce en même temps son àme. Qui custodit os suum, cusiodit animxAi suam{Cap. 13, 3). ..fous lisons dans le même livre une répétition presque textuelle des mêmes paroles dans un chapitre subséquent où il est dit que quiconque veille sur sa langue garantit son ànae de bien des angoisses où le péché lait tomber les persomies qui parlent beaucoup. Qui custodit os suuin et linguam suani, custodit ab angustiis animatn suam. {Cap. 21, "23). Le Siùut Esprit nous dit par kl bouche de l'Ecclésiastique d'une manière encore plus expressive : Quis dabit ori inco custodiam , et super labia mea signacuium certiwi , ut non cadam ab ipsis , et lingua mea perdat
me ? {Cnp. 22, 33). Qui donnera à ma bouche une garde assidue? Qui mettra sur mes lèvres un sceau inviolable qui me préserve de toute chute , afin que ma:langiie ne soit point pour moi une ' cause de ruine et de perdition ? On le voit bien, c'est le silence -^\\\ qui procurera ces avantages. La réflexion avant de parler est une excellente garde de la langue, comme on Ta déjà dit oais ce n'est pas encore là une garde complètement sûre parce que malgré toute la vigilance que l'on peut employer, les lèvres ont toute liberté de s'ouvrir. Le silence est donc une garde assurée de la bouche, parce qu'il est seul le sceau dont parle l'Esprit-Saint, le sceau qui la ferme et la préserve de toute faute, de toute imperfection, de toute erreur. Le silence préserve donc l'homme de toute perdition, avec une complète sécurité, et concourt avec la pureté de conscience à le faire parvenir à un plus haut degré de perfection. Quiconque donc est désireux de son profit spirituel, doit observer le silence, autant que cela lui est possible, dans la condition où la Providence l'a placé.