‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 31 sur 75 · CHAPITRE rV · texte numérisé non relu

CHAPITRE rV

AVERTISSEMENTS PHATIQUES,AU, DIRECTEUR sua LE PJtÉSENT AHTICLE.

213. — Premier AVERTISSEMENT. Pour, ce.qui regarde rin tempérance de la langue, le directeur doit veiller principalement sur les personnes de l'autre sexe, qui, de leur nature, sont portées à abuser du don de la parole et mettent ainsi à leur propre avancement dans la perfection un très-sérieux obstacle, parce que dans çIIqs la raisQn n'étant pas forte et l'imagination étant vive, cela fait que .leurs prppos ont plus deconnexité avec celle-rci qu'avec la, première; et pour .cette raison, leurs discours sont ordinairement plus sujets à des imperfections et à des fautes. C'est ce qui pieJIait penser que la. majeure partie des personnes du sexe atteindrait une plus haute perfection si elle n'avait pas de langue. Ici vient à propos trouver sa place un trait que nous lisons dans la vie de saint Vincent Ferrier. {ApudSurmm, iib. ni, co^.t/wico). A l'époque où ce Saint prêchait à Valence, on lui conduisit une, femnje qui, dès sa naissance, avait été privée de

l'usage de laparolc. Saint Viucuutcoiisicléraiit la foi dos personnes qui lui avaient amené cette infortunée, interrompit son sermon, éleva les yeux an ciel, et fît une courte prière. Puis se tournant vers la femme, il l'interropfea en présence des auditeurs, en lui di.>^ant : Ma fille, que voulez-vous de moi ? Cette femme, qui n'avait jamais parlé lui répondit : Je veux du pain et l'usage de la parole. Le pain ne vous manquera jamais durant tout le reste de votre vie, lui dit saint Vincent, mais quant à l'usage de la parole, je ne pourrai pas l'obtenir de Dieu pour vous, puisque c'est Dieu lui-même t|ui a bien voulu vous en priver, pour votre plus grand bien. Apprenez que si votre langue eût été libre, elle aurait lait la perte de votre âme à cause de la grande malignité qui vous aurait tait abuser de ce don. Gardez-vous donc de demander dorénavant à Dieu une telle laveur, car elle serait pour vous un très-grand malheur. Oui, répondit cette femme, oui, saint Père, je suivrai vos conseils. Après avoir ilit ces paroles, elle redevint muette et il lui nit impossible, comme auparavant, de proférer un seul mot. Oh ! qu'il est grand, au sein du Christianisme, le nombre des fi^mmes qui, comme celle dont il est ici question, si elles eussent été privées de la faculté de parler, seraient parvenues à un état de sainteté! Mais le mauvais usage qu'elles iont du matin au soir de cette faculté oppose le plus grand obstacle à leur perfection, et plusieurs d'entre elles y trouvent la ruine de leur salut éternel. Le directeur qui conduit des personnes du sexe doit donc insister beaucoup sur ce qui ret^arde la vigilance à exercer sur la langue ; il ne doit pas compter pour peu de chose les lautes que la langue leur lait commettre ; il doit souvent les reprendre et leur prescrire les mt^yens à prendre pour s'amender. C'est ce que nous allons indiijuer.

;2I l. — Deuxième avi:rtissement. Le directeur doit observer dans quel genre de déidut son pénitent a l'habitude de tombiT par l'abiis qu'il peut faire de la parole. Si ce pénitent a coutume de faire la nié<litalion, le directeur lui imposera l'obligation d'appliquer quelque point de cette méditation à ce sujet, ou du moins de s'y livrer à quelques réflexions, afin de prendre, comme il a été déjà dit, une ré-olulion urnie et inébranlable de se corriger de ce déiaut, moyennant laquelle il se tiendra sur ses gardes, pendant toute la iournée, afin de ne pas commettre de fautes sur ce point. Si son pénileiit n'est pas dans l'usage do

méditer, il lu: enjoindra de former cette résolution dans les prières vocales qu'il fait le matin, car on suppose bien qu'il s'agit ici d'une personne exacte à remplir ses devoirs de piété, n l'excitera vivement à réclamer sans cesse l'aide de Dieu dans ses oraisons et dans ses communions, pour s'amender de ce défaut, parce que, cet amendement, ainsi que nous l'avons déjà démontré, dépend de Dieu. Hominis est animam prœparare et Domini guhernare linguam. (Prov. cap. 16, 1). Il appartient à riiomme, dit Salomon, de se préparer par de bons propos, mais c'est à Dieu, dans les occasions qui se présentent, qu'il appartient de nous donner des secours pour mettre un frein à nos paroles. Ce secours ne s'obtient que par des prières multipliées.

215. — Si ensuite la personne retombe dans les mêmes péchés, le directeur doit lui imposer quelque mortification qui puisse la retenir et l'empêcher de commettre de nouveau les mêmes fautes. C'est ce que pratiquaient les Saints jaloux de leur avancement spirituel. Paul-le-Simple, disciple de saint Antoine, pour une petite faute que sa langue lui fit commettre s'imposa pour pénitence de ne plus dire un mot pendant trois ans entiers. Sévère Sulpice, selon ce qu'en rapporte saint Jérôme, {In catalog. illust. virorum), s'étant laissé séduire par l'hérésie des Pélagiens, pour avoir donné trop de liberté à sa langue, se condamna à ne plus parler jusqu'à sa mort et il tint ^Avo\e. APelagianis deceptus, agnoscens loquacitatis culpam silentium usque ad mortem tenuit, ut peccatvm^ quod loquendo contraxerat, tacendo penitus emendaret. Saint Grégoire de Nazianze, reconnaissant qu'il avait commis quelque excèsdaus l'exercice de la parole, voulut s'en punir par un jeûne et par un silence de quarantejours ; et il se proposait en celaundouble but, celui de châtier sa langue coupable et de la réduire par le silence à une juste modération. C'est ainsi qu'il en fait lui-même l'aveu {De silen. quad. jejun). Ego cum prœcipitis sermonis impetu mediocritatis regulam excessisse perciperem , nullum melius remedium inveni, quam ut eam excelso pectore premerem, ut lingua mea, quœ dicenda, et quœ tacenda sunl, addisceret. Et il revient sur le même sujet : {Hoc est quadragenarii jejunii et sUentiï) Si causam quœris, idcirco a sermone prorsus abstiniii, ut sermones meos moderari discam. Je sais fort bien que le directeur ne peut et ne doit imposer à ses pénitents de si sévères correc- T.ii. 12

tîons pour qtif^TrpiPs imprudences de langue. Mais il pourra leur prescrire des mortifications proportionnâmes à leurs forces, àîenr état, à leur vertu, comme par exemple de se retirer quelques moments de la journée dans leur chambre et d'y garder le silence, pour se punir d'aroir accordé trop de liberté à leur langue, ou bien de se priver de vin, pendant quelques jours, ou bien de se mortifier avec quelque chose d'amer, soit en nourriture solide, soit en boisson. Il le peut encore en traçant sur le [•arquet avec sa langue quelques figures de croix et demander ainsi pardon à Dieu ou bien au prochain, s'il l'a oflensé par quelques paroles contraires à la charité. Il en est de même de quelques autres pratiques de ce genre.

216, — TROISIÈME AVERTISSEMENT. En cc qui coneeme le silence, le directeur doit s'attacher à l'exiger rigoureusement des religieux et des religieuses qui sont dans l'obligation de le garder conformément à leurs règles. A cette fin, il le5 engagera à se tenir le plus souvent qu'il leur sera possible, selon la nature de leurs devoirs, retirés dans leurs cellules, et à s'y occuper de leurs travaux manuels, ou de leurs études, ou de la prière, ou de la lecture des livres saints ; parce qu'on ne saurait croire combien le silence est utile à l'avancement spirituel, combien il nourrit et fait progresser la perfection. Saint Jacques dit, qu'il n'est permis àpersonnede s'estimer religieux sans la répression de sa langue; l'état religieux d'iuie personne qui manque à ce devoir n'est qu'une vanité. Si guis pufat se religiosum esse, non refrœnnns linguam .mam, s^d sedueens cor tuuf/i, hujusi'ana est relif/io. {Cap. I, 26). Le prophète Jéi-émie en donne la raison. C'est parce que dans la solitude Die^i se communique à l'àme et VrV ve au-dessus d'elle-même par le don d'oraison : Sedebit solitarivs, et tacebit, quia levavit super se. {Threv. cap. 3, 28). Par un effet tout opposé, en se livrant à d'interminables conversations, l'esprit se remplit de mille préoccupations diverses, il est dans une j">erpétuelle dissipation, le recueillemml devient impossible, on y perd toute aptitude à l'oraison, on s'appauvrit enfin peu à peu de tout bien spirituel (ju'on avait pu précédemment acquérir et on devient incapable de le recouvrer.

217. — C'est bien le motif pour leqiîelles Saint? ont fait un si grand cas du silence et l'ont mis en pratique eux-mêmes avec Haut de sévérité que l'on serait tenté de croire qu'ils ont dépassé

les bornes. Saint Romuald, vivant dans la solitude et menant une vie très-austère, ne parla avec personne pendant sept ans entiers. (5. Pet. Daniian. in vita.). Saint Jean, surnommé le Silentiaire, observa le silence le plus rigoureux pendant quarante-sept ans. [Cyrill. apud Surium. 13 maii.). Palladius rapporte {In hist. Lausic) que l'abbé Hammon, qui était à la tête de trois mille moines, vivait avec eux dans un silence si strict que son monastère, quoique peuplé d'un si grand nombre de religieux, ressemblait à un désert.Tliomas de Camimpré {De Apib., eap 13) nous dit qu'en un monastère de bénédictins, dans la province du Brabant, il y avait \m. moine si ami du silence que, pendant six ans entiers , il ne proféra jamais une seule parole, et que Dieu fit comprendre à ce moine combien lui était agréable cette pieuse taciturnité, en opérant, à son occasion, un prodige étonnant. Le feu ayant pris à un monastère, la première parole que ce moine prononça fut celle-ci : Feu , arrète-toi, flammes n'allez pas plus loin. A ces simples paroles, sorties d'une bjuclie si rigoureusement silencieuse, l'incendie s'arrêta. Je ne rapporte point de tels faits , pour qu'on en vienne à les imiter. Je sais parfaitement qu'il convient aux religieux des deux sexes de parler quand leurs fonctions le demandent, quand la charité envers le prochain l'exige et quand la règle l'ordonne ou le permet, selon les usages du monastère, dans l'intention de se procurer quelque soulagement , Je dis seulement que hors de ces cas, si ces personnes désirent arriver à la perfection de leur état, elles doivent aimer la retraite, leur cellule, le silence et la soUtude. Que le directeur ait bien soin de ne pas se montrer trop indulgent pour les rehgieuses en leur permettant de parler outre mesure, sous prétexte de les tenir dans un état de pieuse satisfa^Uon , comme le font certains directeurs qui leur distJt de converser à leur gré, car il n'y a aucun mal. Il est bien vrai que les rehgieuses, en parlant du matin au soir entre eUes, sans un instant de relàcbe , ne font pas autant de mal qu'il serait possible d'en faire en parlant, à la grille, avec des personnes du monde. Mais pourtant il y a encore là un grand mal, parce que ces conversations dissipent l'esprit , éveihent plusieurs petites passions, et donnent heu aune incroyable multitude d'imperfections. Prétendre contenter en lui prêtant un babil continuel une personne du sexe renfermée dans un cloitre, c'est vouloir se faire une grande illusiou. Dieu seul peut leur procurer le contente-

ment et la joie en y répandant par l'infusion de sa grâce une paix , une douce sérénité qui inonde l'âme de chastes délices. Or on ne trouve pas Dieu dans lus causeries ; il ne se manifeste que dans le silence et dans la solitude , comme nous l'avons déjà dit.

!218. — Maintenant , pour ce qui regarde les personnes du monde, j'ai déjà dit qu'on doit avoir égard à leur position , à leurs emplois, afin de ne pas donner lieu à des inconvénients et à des abus que pourrait causer si facilement un silence que le discernement désavoue. Et cela est d'autant plus vrai que Dieu exige de chacun les vertus propre^ à son état. Il est bien certain que les femmes, se trouvant habituellement renfermées dans leur ménage, ont plus de facilités pour se procurer quelque retraite où elles puissent garder un silence de recueillement, que n'en ont les hommes dont les occupations sont moins susceptibles de s'accommoder de ce recueillement. C'est pourquoi le directeur peut leur prescrire de ne pas visiter leurs voisines, de ne jAas admettre chez elles dans l'intérieur de leurs ménages d'autres femmes, mais de se contenter, hors les cas de conveucmce et d'urbanité, de rester en compagnie de? personnes de leur propre maison. Ce sera là un moyen excellent de garder un certain silence qui les préservera d'une innombrable quantité de fautes que cause la langue. Si ensuite leurs occupations et les devoirs de charité qui leur sont imposés à l'égard des personnes de leur maison, permettent à ces femmes de se tenir quelques heures de la journée dans leur propre chambre pour y vaquer à leurs occupations , le directeur leur conseillera de se procurer ces moments de retraites comme étant fort utiles pour se maiutenip au milieu de leurs travaux dans un pieux recueillement. Mais généralement parlant, comme je l'ai dit dans le chapitre précédent, le directeur doit imposer l'obligation d'employer quelques moments de la journée à se retirer dans le silence qui leur est indispensable pour faire avec attention leurs prières vocales, leurs méditations , leurs lectures pieuses , selon le caractère , l'aptitude et la qualité de chacim. En etfet, ces exercices spirituels , outre leur nécessité absolue pour sauver outre âme (et ceci doit passer avant tout, puisque eu perdant sou àme on perd tout) ces exercices, dis-je, sont d'une très-graude utihté pour le succès des aliaires temporelles , selon la prouiesse qui nous eu a été faite par notre diviu Uédempteur : Qitœrile primum regnuin

J)ci, et institiam ejus, et hœc omnia adjicientur vobis, [Matth, Cai).6,33j.

Page 1