CHAPITRE I
on T CONSIDÈRE COMBIEN SONT NOMBREUSES ET NUISIBLES A LA PEB- FECTION NOS PASSIONS.
219. — Nous dîsons au commencement de ce Traité que, parmi les empêchements qui se trouvent en nous et qui forment obstacle à l'avancement spirituel , il en est qui prennent leur source dans les sens extérieurs, et que d'autres proviennent des sens intérieurs, c'est-à-dire des passions dont l'appétit sensitif est le siège. Nous avons suffisamment traité, dans tous les articles précédents, des empêchements qui naissent des sens extérieurs; ils nous reste donc à parler des obstacles que les sens internes opposent à cette même perfection, je veux dire les passions de l'appétit dépravé qui est la suite du péché de nos premiers parents, et que l'on nomme également le foyer du péché ou la concupiscence.
220. — Les passions, selon saint Thomas, sont au nombre de onze, parmi lesquelles six appartiennent à la concupiscence et cinq à l'appétit irascible. (1, 2, Qu. 23, art. A). A l'appétit de concupiscence se réfèrent : l'amour, la haine, le désir, la fuite, la joie et la tristesse; à l'appétit irascible se rapportent : l'espérance, le désespoir, la crainte, l'audace et la colère. Toutes ces passions, pourtant, naissent de l'amour qui est leur source et en tirent leur origine et leur existence; car l'amour les met toutes en jeu, les éveille toutes, et je dirais presque en attise les ardeurs. En efiet, de l'amour provient la haine; car la haine, cette afiection perturbatrice, n'est qu'une délectation de tout c< qui s'oppose à la possession de l'objet qu'on aime. Puis de l'a-
monr et de la hame dérivent tontes les autres affortions qui se révoltent tumultueusement contre la raison et lui font la guerre. Ainsi donc, en ramenant le tout à son premier principe, on doit rapporter la première origine de toutes les passioas qui agitent notre pauvre cœur à l'amour. On pourra s'en convaincre aisément si l'on a soin d'examiner en détail chacune de ces passions et d'en sonder l'essence. Et en vérité, le désir n'est autre chose qu'un mouvement de l'âme vers un objet que l'on aime. La fuite n'est autre chose que l'éloignement de l'àme pour un objet absent et dont on évite l'approche parce qu'on ne l'aime pas. La joie est un repos agréable que l'on goûte dans l'objet aiij^é, quand il est présent. La tristesse est une peine, une affliction que l'on éprouve en présence de l'objet haï. L'espérance est une extension, une sorte d'épanouissement du désir vers im objet difficile à conquérir ou que l'on juge susceptible d'être conquis et que l'on aime. Le désespoir n'est que la négation de l'espérance et un abattement de l'âme au sujet d'un bien plein de charme et dont on ne croit pas qu'il soit possible de faire l'acquisition. La crainte est une aûection lâche qui nous abat en envisageant un mal grave qui nous meuace de loin ou de près et qu'on déteste. L'audace est un élan impétueux de l'âme qui nous porte à surmonter les difficultés qui se rencontrent dans les efforts que nous faisons poiu" arriver à la possession de l'objet aimé, et qui nous excite à repousser l'objet haï. La colère est une afiection ardente contre ce qui est contraire à notre honneur et à l'estime que nous nous portons et dont nous sommes jaloux. C'est ce qui nous fait rechercher une compensation dans la vengeance. 11 s'ensuit que toutes nos passions, tout bien considéré, reconnaissent l'amour comme la source d'où elles découlent.
221. — Mais pour bien comprendre combien toutes ces passions sont autant d'empêchements qui nuisent à la perfection de la vie chrétienne, il est nécessaire de signaler ime erreur où se laissèrent entramer, dès les premiers siècles de l'Éghse, certains serviteurs de Dieu, et dont, selon saint Jérôme, l'illustre Origène fut l'auteur. Ces hérétiques prétendaient que l'homme, adonné à la vie spirituelle , pouvait et devait, par l'exercice de la vertu, éteindre si complt'teuient le feu de toutes les {tassions qu'il n'eu sentit plus le'moindre mouvement, et qu'il parvint à un tel état de calme et de repos que, sans aucune espèce de
trouble, il lui fût possible de vivre dans l'exercice de toutes les vertus. Doctrina tua, Origenes, ramusculus est. In eo enim psahno, in quo scriptum est {vi de cœteris taceam] : Insuper et mque ad nocteni erudierunt me renés mei; asseris, virum sanctum, de quorum videlicet et numéro es, cum ad viriutis venerit summitatem, ne in noctequidem ea pati, qnce hominum sunt, neccogitatione vitiorum aliqua tiiillari. {Ad Ctesiph. adversus Pelagianos, Epist.). Dans cette lettre, saint Jérôme blâme la doctrine d'Origène, qui affirmait que l'homme doué de sainteté, quand il est parvenu au sommet de la perfection, n'éprouve, pas même durant la nuit , aucune des faiblesses communes à notre humanité, et qu'il ne s'élève jamais dans son esprit aucune pensée vicieuse. Le même saint Docteur affirme que les propagateurs de cette doctrine erronée furent Évagre du Pont, Pallade et Ruffin, ses disciples, auxquels vinrent s'adjoindre parmi les moines : Hammon, Eusèbe, Eutime, Or et Isidore, qui lurent condamnés par les évêques de ces temps-là comme Origéuistes. Enfin, cette imperturbabilité morale ou bien cette impassibilité, comme ils la nommaient, devint encore plus abominable quand les bérétiques Pelage, Jovinien et Priscillien l'eurent adoptée comme leur dogme.
222. — Parmi les anciens Pères, non compris saint Jérôme, se distingue, par sa polémique, saint Augustin qui combattit cette erreur. Il dit que quand les passions sont bien réglées, comme il convient, par la raison, il est évident qu'on ne peut plus les appeler vicieuses, mais qu'on doit les nommer infirmités ou faiblesses de l'âme. Cum rectam rationem sequaniur istœ affectlones, quando ubi oportet adhibentur, quis cas tune morbos, seu viiiosas passiones audeat dicere? {De Civit. Dei, lib. xrv, cap. 9). Le grand Docteur le prouve parfaitement par l'exemple du Christ qui, vivant au miheu de nous dans notre chair mortelle, bien qu'il ne fût souillé d'aucun péché, voulut pourtant s'assujettir aux passions corporelles et en éprouver les émotions, quand il le jugea à propos. Quamobrem etiam ipse Dominus in forma servi vitam agere dignatus humanam, sed nullum habens omnino peccatum, adhibuit eas,ubi adhibendas esse judicavit. H démontre cela par des faits particuhers que nous Usons dans le saint Évangile; quand, par exemple, le di\in Rédempteur s'attrista et s'indigna de la dureté de cœur du peuple Juil {Marc, ca^. 3); quand il gémit sur la mort de Lazare, en manifestant
une véritable douleur et en faisant éclater sa joie de la résurrection de cet ami, laquelle devait être, pour un grand nombre de personnes, un motit véritable de conversion [Joan., cap. 1 1); quand il désira ardemment de célébrer la Pâque avec ses disciples (.Va//", cap. 21); quand, étant sur le point de subir sa douloureuse Passion, il voulut être plongé dans un océan d'amertumes et de tristesse et répandre une sueur de sang. {Mutt. cap. 2G). Donc, si Jésus-Cbrisf, qui était le régulateur absolu doses passions et qui n'en trouvait point de rebelles, voulut cependant en éprouver dans tant d'occasions, où trouvera- t-on un simple mortel qui puisse espérer d'arriver à un tel état d'insensibilité, qu'il n'éprouve pas le plus léger mouvement de ces mêmes passions ? Cnm ergo e'U3 in Lvangelio ista referont ur^ quod super duritia cordis Judaorinn cum ira contrisiatus sif : guod dixil : Gaudeo rropter vos ut credatis; quod Lazarum r^-suscitaturus etiam lacrymas juderit; quod conçu pivit cum discipulis suis manducare Pasc/ia; quod nropinquante passione, iristis fuerit anima ejususque ad mortem; non falso utique referuntur. Saint Augustin joint l'exemple du Christ à celui du grand Apôtre. Gaudentem cum gaudentibus , flcntem cum flentibus , foris habentem pugnas , intus timorés; cvuientem dissolvi, et esse cum Chrisfo; desiderantem videre Romanos; Corinthios amulantem; tnagnam tristitiam, et continuum dolorem cordis de Israël ilis habentem ;luctum suum denunciantem dequibusdampeccatoribus. Le saint Docteur représente ici l'Apôtre de? nations se réjouissant avec ceux qui étaient dans la joie; pleurant avec ceux qui pleuraient; éprouvant des combats au dehors et dans l'intérieur de son âme; désirant de mourir pour être avec Jésus- Christ; souhaitant de voir aujourd'hui les Romains, demain les Corinthiens; plongé dans une tristesse continuelle et dans une profonde douleur à cause de l'endurcissement des Israéhtes, et puis se livrant à d'amers regrets sur la perte d'un grand nombre de pécheurs. Puis il finit eu concluant que si tous ces mouvements, ces passions, ces aûections qui provenaient de l'amour de la vertu et d'une charité parfaite, peuvent recevoir le nom de vices, il faudra donner le nom de vertus aux vices euxmêmes, m motus, hi affcctus de amore boni, et de sarcta caritate venientes, si vitia vocanda sunt, sinamus, utea, quœ vere vitia sunt , rirtutes vocrnlur. iMii.dt'ment, ou doit convenir que saint Jérôme avait grauJemeut raison, quand il disait pour corn-
battre ces stoïques spirituels qu'ils voulaient ôter à riiomme lliumanité, et vouloir qu'habitant dans un corps il existât pourtant sans ces organes corporels. Hoc est hominem ex homim tollere, et in corpore constitutum esse sine corpore.
223. — On peut conclure de tout ce qui vient d'être dit, premièrement, que malgré tous ses efforts et les moyens ingénieux qu'il mettrait en œuvre, l'homme spirituel ne pourra jamais parvenir à un tel état qu'il soit complètement à l'abri de tout mouvement des passions; parce qu'il a constamment lui-même ce ionds de nature corrompue, cette souillure originelle du péché d'Adam qu'il a contractée dans le sein de sa mère, et qui, toujours, cherche à faire repousser les germes de quelque affection déréglée. On peut mortifier les passions, on peut les modérer, on peut les aflaibhr de telle sorte que leurs mouvements soient moins violents et qu'on puisse les surmonter avec beaucoup de facilité et les rendre beaucoup moins importunes; mais on ne peut les anéantir si complètement qu'elles ne doivent plus se révolter. Ce fut pour la sainte Vierge un privilège tout-È-fait spécial, d'être exempte de tout mouvement de passions désordonnées, puisque, en vertu de ce privilège, elle fut préservée du péché originel. Mais quiconque a péché dans Adam doit souffrir avec Adam quelque rébellion de la chair, tant qu'il sera sur la terre.
224. — Deuxièmement, il en résulte que les passions qui sont réglées par la raison, guidées par les lumières de la loi , dirigées par les vertus théologiques et morales, telles que les passions de Jésus-Christ, de la très-sainte Vierge, de saint Paul et des autres Saints, n'ont rien de vicieux, rien qui porte obstacle à la perfection ; bien mieux, ces passions nous viennent eu aide en nous rendant facile, par leur mouvement, l'exercice et la pratique des vertus.
225. — Troisièmement, on doit en conclure que les passions qui s'opposent à la perfection et qui entraînent une innombrable multitude d'âmes à la damnation éternelle , sont exclusivement des passions déréglées, immodérées, que ne gouverne pas la lumière de la raison, qui ne se laissent point guider par le flambeau de la foi; qui, en un mot, se montrent rebelles à leurs sages inspirations; mais que ce sont des passions qui suivent l'impulsion de la nature conrompue et qui, pour obéir aux exi-
gGBCes de cette nature , trouvent dans notre Jaîble volonté an trop docile auxiliaire.
226. — De ces passions déj:ordonnées naissent ensuite toui les vices qui sont la perte de nos âmes. J'ai déjà dit que la première des passions est l'amour , qui les met toutes en mouvement et qui les entraîne tontes à sa suite pour seconder ses penchants. Et , jDar conséquent , de l'amour déréj,4é proviennent tous les vices qui font à l'esprit une guerre cniclle. Si le lecteur veut bien appliquer son attention sur tout cela, il verra clairement que les choses se passent de cette manière. Il verra que l'orgueil tire son origine d'un amour déréglé de soi-même et de sa propre supériorité, qui lui fait repousser toute soumission et lui lait désirer de s'élever au-dessus de tout le monde ; que l'avarice dérive d'un amour immodéré de l'argent et des richesses, des trésors et des biens d'ici-bas qu'il adore comme ses dieux ; que la luxure naît d'un amour extrême qu^on a pour son corps et qui fait qu'on désire goûter des plaisirs réprouvés de Dieu et de la raison ; que la colère a sa soiu-ce dans un amour exorbitant de son propre honneur, dont on se porte le défenseur par des mouvements opposés à la raison ; que la gourmandise Dait d'un amour excessif du corps auquel on veut complaire indûment par le plaisir brutal que l'on cherche dans les aliments ; que l'envie est un amour-propre exclusif qui fait voir de mauvais œil les avantages dont iouit le prochain , comme mettant un obstacle à ceux que l'on convoite; que la paresse, enfin, n'est qu'im eflêt de l'amour de soi-même qui dépasse les homes d'une juste modération et qui fait qu'on se dégoûte des choses saintes , parce qu'on craint qu'elles ne demandent quelque sacrifice à faire à une lâche indolence. Le lecteur doit donc aisément reconnaître que tous les vices et par conséquent tous les obstacles qui s'opposent à la perfection et au salut de notre àme, découlent des passions qu'aucun frein ne modère, et principalement de la passion de l'amour, que ne guide point le flambeau de la raison éclairée par la foi , mais exclusivement excitée, et en quelque manière attisée, par Ips inspirations grossières delà sensualité. Nous allons voir daus le chapitre sni\-ant jusqu'à quel point ces passions immortifiées mettent des empêchements à la perfection chrétienne, dont nous avons à nous occuper daus cet ouvrage.