‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 33 sur 75 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ON Y fw.:>L'VE QUE LE PRINCIPAL OBSTACLE QUI S'OPPOSF A LA PEtt- FECT10.\ CHRÉTIENNE, PROVIENT DES PASSIONS IMMODÉRÉES ET IM- MORTIFIÉES.

227. — S'il est vrai, selon le principe que nous avons posé avec saint Thomas, comme la solide base de l'édifice spirituel à la construction duquel nous travaillons en ce moment, s'il est vrai, disons-nous, que la perfection chrétienne consiste d'abord dans l'amour envers Dieu et ensuite dans l'amour envers le le prochain, et que cette perfection est d'autant plus élevée que cet amour est plus ardent et plus pur, il s'ensuit nécessairement que tout ce qui est le plus contraire à la charité oppose un obstacle plus sérieux à la perfection chrétienne. Or, qu'est-ce qui fait une guerre pins acharnée au divin amour que les passions immortifiées, les passions qui ne sont pas vaincues et qui sont rebelles à la loi de la raison ? On est bien fondé à le croire, lorsqu'on sait que les passions ainsi immodérées s'opposent par leurs mouvements désordonnés à tout ce que Dieu demande de nous, et tendent directement à secouer le joug qui leur est imposé par la loi divine , car c'est dans une parfaite observation de celle-ci que consiste l'essence de la charité envers Dieu et envers le prochain. Je demande encore s'il y a quelque chose qui mette plus d'obstacle à la pratique des vertus morales qui, sans nul doute, sont absolument indispensables et totalement nécessaires pour acquérir le saint amour, qui, dis-je, y mette plus d'obstacle que les passions déréglées, dont la raison ne modère pas l'élan, et que les vices, enfants des passions désordonnées, qui en proviennent, semblables à des rejetons qu'une racine empoisonnée fait pulluler au fond de nos âmes ? On conviendra bien que mon raisonnement est fondé et qu'il est impossible de pratiquer l'humilité si l'on n'a pas encore abattu l'orgueil ; de goûter les doux fruits de la mansuétude , si l'on n'a pas comprimé les bonds de la colère ; de posséder la patience , si l'on n'a pas dompté les murmures qu'excite une nature fragile au sein des peines et des tribulations ; de pratiquer l'obéissance, si l'on n'a pas brisé sa propre volonté pour l'assujettir à celle d'autrui. Si donc l'on ne peut point acquérir im

pnrfait amour de Dieu sans pratiquer les vertus morales qui en ouvrent la porte et en lacllitent l'accès dans notre âme, et si, d'un autre côté , on ne peut pas aspirer à l'acquisition de ces excellentes vertus sans mortifier et sans vaincre les passions, on ne saurait espérer de parvenir iamais à la perfection, et même d'arriver à son premier degré. Telle serait la dé[»lorable position dans laquelle se trouverait quiconque n'aurait pas reprimé ses mauvais penchants, quioumiue ne les aurait pas subordonnés à la règle, quiconque ne les combattrait pas de front pour les rendre esclaves de la raison et de la loi. Cela est si vrai que saint Augustin, déjà tant de fois cité ailleurs, va jusqu'à dire que l'afifaiblissement des passions est l'accroissement de la charité et que là où les passions n'exercent pus leur empire, là aussi se trouve la charité parlaite. Il faut entendre ces paroles dans le sens que nous avons déjà exposé, c'est-à-dire lorsqu'on a pu comprimer ces passions autant que le comporte notre état présent. Voici les paroles du saint Docteur : ISutrimentum caritatis estimmiiintio cupiditatis ; perfectio nvlla cupiditas . Donc, conclut saint Augustin, quiconque veut faire des progrès dans la charité doit modérer ses passions et les afîaiblir par une racrtification infatigable. Quisqids igitur eani nutrire vult , tnstef minuendis cupiditatibus. [Lib. ixxxin, Quœst. .36).

2:28. — Nous avons dans les livres saints une figure qui peint au vi*", pour ainsi parler, cette importante vérité. Nous lu voyons dans les deux autels de l'ancieime loi, ie veux dire l'autel dis holocaustes et celui des parfums. {Exod., cap. '27). Le premii r était de bronze et s'élevait à l'extérieur dans le portique < !u tabernacle. Sur cet autel on consumait les chairs des viciini' s qui étaient offertes au Seigneur. Le second était d'or et il s'élevait dans le tabernacle. Sur celui-là on brûlait dos [tarli :; s devant l'arche. C'était une ordonnance rituelle chez les Juil- . e prendre sur l'autel des holocaustes le feu destiné à brûler I '<•:.cens et les parlums en lliiinueur de Dieu. Saint Grégoire faisant des réflexions sur ces rites de l'ancienne loi, l'ait observer très-à-propos que l'autel des holocaustes sur lequel on brûlais les chairs des victimes, représente la componction et la niortitication, avec lesipielles nous devons consumer les Nices de notre chair et anéantir ses mauvaises inchnations , coinnu' ilfs victimes immolées à l'honneur de Dieu et eu signe de notre dépendance; car le Très-Haut se complaît à de tels sacrilices. il

dit que l'autel des parfums est le symbole de l'amour de Dieu figuré par l'or, et dans lequel l'âme toute entière se consume et s'élève, semblable aux parfums, en affections suaves en présence de son suprême Seigneur. Il faut aussi observer que l'autel des holocaustes était en dehors du tabernacle, et que celui des parfums était dans l'intérieur, pour signifier qu'avant d'éprouver les ardeurs du saint amour, il est nécessaire de consumer le vieil homme avec tous ses vices et toutes ses passions, comme un holocauste parfait, sur le feu de la mortification ; que c'est seulement avec ce feu que l'on fait brûler les doux parfums do la charité divine : In tabernaculo duo altaria fieri jubentur^ unwn exterius, aliud interius ,• unum in atrio, aliud ante arcam: unum quod ex œre coopertum est, aliud quod auro vestitur ; in

œreo consummantur carnes, in aureo accenduntur aromata

Mulli plangunt mala, quœ fecerunt, et incendunt vitia igné compunclionis, quorum adhuc suggesiiones in corde patiuntur. Quid isti nisi altare sunt œneum, et in quo carnes ardent ? Quia adhuc ah eis carnalia opéra planguntur. Alii vero a carnalibus vitiis liberi, amoris flamma in compunctionis lacrymis inardescunt, supernis inesse civibus concupiscunt , regem in décore suo videre desiderant, et flere quotidie ex ejus amore non cessant. Quid isti nisi altare sunt aureum, in quorum corde aromata incensa sunt , quia virtutes ardent. [Homil., 28, in Ezech.).

229. — Toute personne qui désirera brûler des flammes du divin amour, qui, eu consumant l'âme, en procurent la perfection, devra donc d'abord se laisser pénétrer du feu de la mortification dans lequel cette âme dépose comme les scories de ses vices, et où, comme dans un creuset, s'évaporent les humeurs dépravées de ses passions déréglées, où se brûlent, se réduisent en cendres, s'anéantissent, autant qa'il est possible, ses inclinations perverses. Et c'est bien exacteiinent ce qu'enseigne notre Sauveur, par ces paroles sorti de sa bouche divine : Si quis vult post me venire, abneget semeiipsvm, et tollat crucem suam etsequaturme. {Matth.,cap. 16, 24). Quiconque veut venir après moi, c'est-à-dire veut marcher à ma suite , veut être mon ami, mon bien-aimé, l'objet de ma tendresse, n'a qu'à être son propre ennemi, contrarier sa volonté et me suivre en portant la croix d'une mortification continuelle. Qui non accinit crvcem suam, et sequitur me, non est me dignus. {Idem, cap. 10, 38 ). Il n'est pas digne de moi ni de mon amour, dit encore ici le Seigneur,

cohii qiii refuse d'embrasser la croix d'une incessante abnégation de soi-même.

230. — Saint Paul nous fait entendre la m "me doctrine par ses apostoliques enseignements : Quiaulem suntChrUti, carnem suam crucifijoerunt cum vitiis et concupiscent ils. {Ad Galal.,cap. 5, 24.). Ceux-là, dit l'Apôtre, sont les vrais disciples du Cbxist, qid, par les pointes piquantes de la mortification chrétienne, ont crucifiié leurs vices et les appétits désordonnés de leur concupiscence. Aussi, nous dit-il: Mortificate membra vestra, quce sunt miper terrain. {Ad Coloss., cap. 3, o). Mortifiez ces corps fo> mes d'un vil limon. Et afin qu'on n'ait pas la moindre incertitude sur la mai*ière dont on doit pratiquer la mortification, rA^JOtre ajoute : Expoliantes vos vetereni hominem cum actibus suiSf et induentes noxmm. {Ibid., cap. 9.) Dépouillez-vous du vieil homme, en résistant à des inclinations perverses , et terrassez-le avec une grande énergie spirituelle; puis revêtez- vous de l'homme nouveau, devenu semblable au Dieu fait homme, et rélormé selon la loi de l'Évangile. Souvenez- vous, continue l'Apôtre, qu'entre le corps et l'esprit existe une guerre continuelle, et qu'entre ces deux ennemis la paix est impossible. Le corps, par les mouvements de sa concupiscence, se révolte contre l'esprit et soulève contre lui de grands tumultes; mais Tesprit puissamment aidé des secours de la grâce divine, s'efforce lie le tenir assujetti ii ses saintes lois. Caro concupiscit adversus spintum,spiritus adversus carnem ; hœc enim sibi invicem adcersantur. {Ad Galat., cap. 5, 17.) Pour vous, si vous désirez d'être des hommes spirituels et pariaits , restez constamment unis avec l'esprit contre les convoitises et les inclinations déréglées de la chair, toujoiu-s disposes à la réprùner et à la mortifier : Sjnritii ambulate et desideria garnis non perficietis. Enfin, l'Apôtre anime le courage des Gorii^thiens pour les engager à cette mortification des passions, en se proposant lui-même connue un exemple. Ego sic puyno,non quasi aerem verberans; sed castigo corpus meum, et in servit utem redigo. {i,Ad CKh rinthios, cap. 9, 20.). Je ne combats pas, (.Ut-il, comme si je frappais l'air de mes coups, mais je moftifie réellement mon corps, et le châtie sévèrement pour qu'il soit de gré ou de lorce soumis à mon esjtrit.

-23 1 . — Il laut bien remarquer ici que l'Ai^tre ne se contente pas dune mortification lento ou pratiquée par intervalles, mais

fl veut qu*elle soit rigoureuse et incessante, qu'elle ressemble à la mortification que le divin Rédempteur voulut bien lui-même pratiquer. Semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes. {'i,ad Corinth., cap. A, 10.). Il en est de cela comme d'un homme qni, ayant l'ennemi en face, n'a qu'à cesser de combattre pour être vaincu. On peut en dire autant et avec beaucoup plus de raison, de celui qui ayant dans son propre intérieur autant d'ennemis qu'il a de convoitises et de vices, doit tenir sans cesse en mair l'arme de la mortification tantôt pour abattre un désir déréglé qui s'élève, tantôt pour faire face à un mouvement désordonné qui se manifeste, tantôt pour terrasser quelque atection coupable ou imparfaite qui commencera siu'gir au fond du cœur. C'est pourquoi saint Augustin, en expbquant ces paroles de l'Apôtre, si spiritu facta earnis mortificaveritis, vivetis , dit que cela doit être l'occupation continuelle de toute personne pieuse qui aspire sérieusement à la perfection, c'est-à-dire qu'elle doit mortifier avec une grande ferveur d'esprit les inclinations perverses de sa cbaip rebelle, l'affliger du matin au soir, la réfréner, la réduire à l'impuissance, la faire mourir autant qu'il est possible. Hoc est opus vestrum in hac vita, actiones earnis spiritu mortificarc, quotidie affliriere, minuere, frœnare, interimere. {Serm. 13, eap. 9.).

232. — Mais si cela est vrai, il faudra donc dire que certaines personnes spirituelles qui emploient leur temps à des exercices pieux, mais qui ne veulent pas s'efibrcer de réprimer certaines petites passions qui les dominent, qui ne veulent pas se fatiguer par une résistance forte et persévérante, qui même lâchent la bride à ces. passions afin de les laisser courir après les objets qui leur plaisent et recberci.er les satisfactions qui sont de leur goût, il faudra dire (si saint Paul n'est pas dans l'erreur et si Jésus-Christ ne se trompe pas) que ces personnes marchei't hors de la route de la perfection, parce que malgré les peines qu'elles se donnent elles ne font pas ce qu'il y a de plus important pour y parvenir. Ces personnes prient souvent , jeûnent tréquemment, fréquentent les sacrements. Tout cela est fort bien. Mais elles ne veulent se faire aucune violence, pour vaincre certains penchants, certaines aôections de leur cœur. Elles font dévotement du chemin, mais hors de la véritable route, bene currunt sed extra viam. Elles n'arriveront donc 'amais à aucun degré un peu élevé de la perfection chrétienne.

233. — J'njoute un nouveau degré d'autorité à la doctrine contenue dans les deux chapitres précédents, par un fait qui se lit dans le livre des Pères. [De discret, num. 6). Un saint moine qui , pendant l'espace de cinquante ans , avait mené une vie très-austère , sans prendre absolument d'autre nourriture que du pain et de l'eau , et qui avait exercé une vigilance continuelle sur ses passions, qu'il soumettait par de rudes macérati'^Tis, laissa un jour échapper de sa bouche le propos suivant : Grâces <à Die>i , j'ai compli'lemeut anéanti dans moi la luxure, l'a varice, la vaine gloire , la colère , et j'ai totalement vaincu toutes mes mauvaises inclinations. L'abbé Abraham fut instruit des paroles de ce moine , et, plein de compassion pour la simplicité de ce serviteur de Dieu, lui fit une visite afin de l'avertir de l'erreur dans laquelle il était tombé. Étant entré dans la cellule du moine, il lui adressa cette question : Dites-moi un peu, mon bon vieux Irère, si en rentrant un jour dans votre cellule, vous trou\iez assise sur votre ht une femme pleine d'attraits, bien parée de riches atours , qui vous saluât avec beaucoup île Dlitesse, vous viendrait-il à l'esprit quelque mauvaise pensée?

— Mon père, répondit celui-ci , je la mettrais sur le champ à la porte, et je me garderais bien de son approche. — Vous voj-ez donc, reprit l'abbé Abraham , que la passion de la luxure n'est pas éteinte dans vous, comme vous le pensez, mais qu'elle y est seulement mortifiée. Mais, continua l'abbé, si chemin faisant, vous trouviez, parmi les broussailles et les pierres , uu certain nombre de pièces d'or , sentiriez-vous le désir de recueillii" ce trésor ? — Mon père, reprit le moine, j'éprouverais bien ce désir, mais je me hâterais de chasser cette affection de mon cceur^ et je n'aurais garde de toucher à cet or. — Vous voyez donc, mui cher frère, que la passion de la cupidité n'est pas tout à fait morte dans vous, mais qu'elle y est seulement mortifiée. Mais si ensuite , continua l'abbé , par une nouvelle question, vous receviez la visite de deux mornes, dont l'un vous aime tendrement, et qui, par ses éloges, vous exalte par-dessus tous les autres, tandis que le second ne peut pas vous souffrir, nourrit contre vous une haine implacable, et déchire par ses médisances votre réputation ? rccevriez-vous ces deux moines en leur faisant le même accueil et en leur témoignant la même amitié?

— Naturellement, je n'agirais pas ainsi, répondit le vieux niuiuc ; mais pourtant je ferais tous mes eQorls pour les ac-

cueillir Ions deux avec la même amitié. — Vous voyez donc,, reprit l'abbé, que les passions de l'orgueil et de la colère ne sont pas mortes dans votre cœur, mais qu'elles y sont uniquement mortifu'es. L'abbé Abialiam finit par cette conclusion : Vivunt crgo passiones, sed tantum modo a sanctis viris quodam modo religanftir. Les passions sont donc toujours vivantes, mais seulement les personnes douées de vertus les tiennent enchaînées et captives dans les liens d'une sainte mortification.

234. — De là on déduit les deux vérités qui viennent d'être démontrées dans le présent article. La première, c'est qu'on peut très-bien mortifier les passions , mais qu'on ne saurait les anéantir com[>létem(;ut ; qu'il est possible de les calmer, mais non de les exterminer de telle manière qu'elles ne puissentplus au moins se réveiller. La deuxième , c'est que la manière dont il faut s'y prendre pour les mortifier, est exactement celle dont usait ce bon vieillard, c'est-à-dire qu'on doit leur opposer de la résistance et les réprimer promptement dès l'instant qu'elles se font sentir, eu leur opposant des afiections contraires, pleines de lorce et d'énergie. Vous vient-il, par exemple, à l'esprit, une pen-ée impure? Repoussez-la de suite, en protestant au dedans de vous-même que vous êtes résolu à souffrir la mort plutôt qucî de consentir à une pareille infamie. Éprouvez-vous au fond du cœur un mouvement d'impatience et de colère? Réprimez-le sur le champ par un acte de mansuétude et de patience. Vous sentez- vous tenté par une afîection d'orgueil., d'amour-propre qui vous porte à vous élever au-dessus de vousmême? Rabattez cette fumée de vanité par un acte d'humilité profonde. Sentez-vous dans votre âme un certain ressentiment^ une antipathie vis-à-vis du prochain ? Étouffez ces pensées perverses par un acte de charité envers vos frères. J'en dis de même de toutes les autres afiections désordonnées de notre âme. Selon que nos passions seront plus ou moins mortifiées, notre avancement sera plus ou moins considérable ; car il n'est que trop vrai, ce que dit l'auteur de V Imitation de Jésus-Christ i Tantum profeceris, quantum tibi ipsi vim intuleris. Nos progrès dans la perfection seront grands, en proportion des violents efforts que nous ferons pour nous vaincre. Si ensuite les dh^ecteurs désirent voir leurs disciples avancer rapidement dans la voie de la perfection , ils doivent leur remettre iréqupmment; sous les yeux cette vérité , parce que s'ils se péuèfrent b;< n de T. 11. J3

cet opprit de morfificalion iiiléiieme , ils les verront non pas seulemeut marcher, mais voler dans le chemin de la perieo tiou.

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