‹ Guide ascétique (volume 3)Chapitre 35 sur 75 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

0:1 T INDIQCE D'AUTBES BÉGLI S POl R ARRIVER A MODÉRER SE* l'ASSlU.NS.

2 M. — Militia est vUa howinis super terrain . {Job, cap. 7, . vers, 1). Notre vie est une guerre incessante. Le champ de 1m» i taille est dans nous, et nous avons à combattre autant dVmie- -mis qu'il y a de passions dans notre cœur. Mais ce qui rt'ud ce combat plus redoutable c'est quand nous ne pouvons iguoitT que nos ennemis sont immoitels. Quoique frappés, percés, terrassés de mille coups, ils se relèvent couliiiuellement pour .-tâcher de.n )iis perdre. Donc pour ne pas nous Liisser iloui.inT ; par la nonchalance, la lenteur et l'apathie, dans une guenc .~i ; obstinée, nous devons imprimer très-protondémcnt dans notre . eo'ur cette maxime spirituelle : Que notre combat doit Wuier autant que notic vie et qu'il nous laul sans rehube tenir te ( à , ces paiïiions eu étal ix}rpétuel de rébellion. Je ne veux pas dire que , 1108 ailectious dé[u'avées ne restent enlin vaincues et terr.is>i'fs au bout d'un long exercice de renoncement à nous-meui' -• riais cela ne signitie pas non plus que ces passions ne pourmut

pins s'agiter dans notre cœur, après que nous les aurons abattue?, comme nous l'avons déjà dit et comme le déclare saint Bernard en ces termes si expressifs. Crédite mihi, et put at a repvllidant, eteff'ijgata redeunt, et reaccenduntar exlincta, etsopita demto excitantur. {In Cant. Serm., 58). Croyez-moi, mes chers Irères, dit le Samt, les passions extirpées répullulent, expulsées elles reviennent, éteintes elles se rallument, endormies elles se réveillent. Quand on dit que les passions sont mortifiées, cela signifie qu'elles sont aLaiblies , qu'elles ont perdu leur nerf, qu'elles sont calmées, c'est-à-dire qu'elles ont des mouvements plus rares, plus lents, que leurs agitations sont plus légères, moins violentes , moins inquiétantes , ce qui lait que la personne spirituelle les surmonte plus iacilement et plus promptement. Le combat n'en est pas moins persistant, car l'ennemi ne saurait cesser de vivre. Il faut se tenir sans relâche les armes à la main, tout prêt à renverser tantôt une affection perverse, tantôt un appétit grossier qui lève la tète et se met en état de révolte audacieuse contre la raison.

245. — Saint Grégoire, en commentant ces paroles du saint homme Job : Et bestiœ terrœ pacificœ erunt, dit que par ces bètes de la terre il faut entendre les passions, parce qu'en se soulevant par leurs agitations contre la raison, on peut dire qu'elles excitent au-dedans de nous et contre nous des mouvements qui appartiennent à la nature bestiale. Possunt par terrœ besiias motus carnis intelliyi, qui dum mentem nostram irrationabiiia suadendo lacessunt, contra nos bestialiter insurgunt. ( Moral.f lib. VI, cap. 16). Et qui jamais, àjoute-t-il, a pu, en vivant dans la chair, se flatter d'avoir dompté complètement ces bètes féroces, si l'Apôtre des nations lui-même, quoique ravi en extase jusqu'au troisième ciel, entendait rugir au-dedans de lui ces animaux acharnés ? Quis enim adhuc in hac corrujjlibili carne subsistens, has terrœ bestias plane edomat, cum ille ad tertium cœlum raptus egregius prœdicator dicit : Video aliam legem in membris mets repugnantem legi mentis meœ, et captivum me dur eentem in legepeccati, guœ est in membris meis?^\x\s le même saint Docteur, pour encourager les âmes vertueuses, expose cette doctrine sainte et salutaire, en disant que autre chose est d'entendre frémir autour de soi ces passions brutales, et autre chose d'en subir les morsures. Les personnes sans mœurs et

iinmorti{i(^e<?, non-seuleinciit eiitriideut los rnprissfimentg de ces féroces aiiitnaux, mais elles en sont cruellement déchirées par les morsures des péchés qu'elles commettent en les laissant approcher. Au contraire, les personnes mortifiées les enferment derrière les barrières de leur a-sidiie continence, et ne leiu* permettent pas de venir an[)res d'elles pour en souffrir les morsures. Sed aliud est, has besfias in campo oporis sœvientes aspicere, aliud intra cordis caveam fréquenter ienere. Rcdactœ namque intra claustra continentiœ, etsi adhiic tcvtnndo rugiunl, usr/ue ad morsinn tnmen, utdiximus, actionis illicitœ non excedunt. On doit conclure de ce qui précède que, pendant tout le temps de notre vie mortelle, nous devons exercer une vigilance assidue sur nous-mêmes, comme si nous vivions dans un parc peuplé d'animaux carnassiers, et avoir toujrjurs à la main, pour aijisi dire, la bride de la continence, et le glaive de la mortification pour résister tantôt à un de ces animaux, tantôt à l'autre puisqu'ils sont toujours prêts à s'élancer contre nous pour nous mordre.

Sic. — Noas lisons dans les vies des Pères du désert, qu'un certain moine, qui vivait solitaire au fond d'une foret, alla trouver l'abbé Théodore pour se plaindre de ce qu'il éprouvait des agitations intérieures et des mouvements de révolte de ses passions. La première fois, l'abbé lui fit cette réponse : Puisque vous ne trouvez pas le repos dans cette solitude , allez-vous-en dans quelque monastère pour y vivre avec d'antres moines et vous y soumettre à la conduite du supérieur. Ce moine se conlorma à l'avis de Théodore et passa quelque temps en compagnie de ces religieux. Mais il revint ensuite auprès de l'aîibé, en lui faisant de nouvelles plaintes et lui disant que, même •' lus ce monastère, il avait encore éprouvé des agitations comme .utrclois, et qu'il ne pouvait point parvenir, au sein de ce monastère, à trouver le calme après lequel il soujnrait. Alors l'abbé Thi-odore lui adre. sa ces questions : Dites-moi un peu, mon cher frère, depuis combien d(! temjts avez-vous embrassé l'état monastique ? Le moine répondit : Depuis huit ans. — Apprenez, lui dit l'abbé, que quant à moi, il y a soixante ans que je protcssc la viemonasti(]ue, et que, pendant un si long espace d'années, ie n'ai jamais pu iouir d'un seul iour de calme parfait, mais que j'ai toujours éprouvé le mouvement de qiieiipie ixission. C'est ain:i que l'abbé ThccJor Ht e: tendi"e à ce moine

qiie dans cette misérable vie nu ^,t■rvjtcllr (le D:i'u i^oit >f> tenir toujours prêt à combattre contre les révoltes de la concupis- f| cence, et que, malgré les mortifications qu'il s'impose avec i une sainte générosité , le combat peut bien devenir moins acharné et la victoire plus facile ; mais qu'avec de pareils ennemis, il n'est pas possible d'obtenir une paix durable.

24.7. — Afin que cette mortification des passions soit plus facile , et que l'on puisse les vaincre d'une manière sûre , on jiourra suivre les règles que nous allons tracer. Il s'agit de donner le change à ces passions en leur donnant pour objet toute autre chose ; ainsi, par exemple, si le cœur s'était jusqu'à ce moment passionné pour les choses viles et basses de la terre, on dirigera ses afîections sur les objets célestes et les douceurs de la piété. En s'y prenant de la sorte, si l'on ne peut pas extirper du cœur les passions, on les sanctifiera et on fera que ce qui était un obstacle à l'avancement dans la perfection, deviemie au contraire un moyen efficace pour y arriver. Si l'on veut en venir à la pratique de ces règles, voici comment il faut procéder : On tourne vers Dieu la passion qui nous fait bassement aimer quelque objet d'ici-bas, et voilà tout de suite cet amour des choses vicieuses et imparfaites, tel qu'on en était possédé tout à l'heure, qui se change en amour pour Dieu. Si l'espérance que Ton fonde sur les possessions terrestres prend pour • objet les biens du ciel, si la crainte que l'on a des maux de cette vie devient celle des maux éternels, voilà les espérances vaines qui deviennent célestes, voilà les craintes nuisibles changées en craintes salutaires. Les plaisirs que l'on recherchait dans les misérables 'ouissances d'ici-bas sont-ils remplacés par ceux que l'on goûte à s'entretenir avec Dieu ? par ceux que l'on éprouve dans l'exercice de la vertu et de la piété? Voilà que ces plaisirs, de vicieux qu'ils étaient ou dangereux pour le salut, deviennent de saintes délices. C'est bien là , sans nul doute . le moyen le plus facile et le moins pénible pour dompter les passions désordonnées de nos âmes , en leur oflVant un nouvel aliment et en renversant l'ordre des affections. C'est en même temps le moyen dont les succès sont les phis durables , et l'on remplit ainsi le cœur de passions honnêtes, d'affections saintes qui prr>duisent les fruits les plus excellents. D'ailleurs , si l'on prétend extirper ■ les passions mauvaises uniquement par la guerre quon leur iait, sans leur substituer d auties affections, c'est agir trop brus-

qiiPTTinnt, ot cela ne saurait avoir une longue durée; car, comme dit saint Au^u-tin, le cœur de l'iioinme ne saurait longtemps se passer d'une affection quelconque, et il est forcé de rechercher tin plaisir plus ou moins sensible dans les créatures ou dans le Créateur, dans les objets périssables ou dans les biens éternels: Aut infinis delecfatur, aut sumtnis. Tonte cette doctrine est puisée dans Cassien. A'on vossunt desideria prœsentium rerum reprimi, vel avelli , nisi pro istis afjectibus noxih , quos cupimns ampittare, alii salutares juerint intromissi. Piullatenus enim valet vivacilas mentis , absque 'aliaijm desiderii , vel timorii , vel gaudii, vel mœroris affectione subsistere , nisi hœc eadem in 60nampartem juerint immutata. Et idcirco si carnales concupiscentias de cordibus nostris desideramns extrudere , spirituales earum locis piuntemus nrotinus vohiplates, ut hisnoster animus semper innexus, ethabeat quibus iugilerimmoretur, etillecebra* prœsentium et temporalium respnat yaudioium. {Collect. 12, eap. 5).

248. — Afin, cependant, que notre concupiscence n'ait plus à fomenter nos passions pour les choses de la terre, et que notre cœur s'occupe exclusivement des choses surnaturelles et divines qui sont étrangères aux sens, il est nécessaire de vaquer Iré» quemment à le méditation sur les biens étemels , de lire des livres pieux, de s'entretenir souvent avec Dieu par la prière, de se mettre souvent , pendant le jour , en présence de Dieu , de. s'entretenir iréquemment des choses qui ont rapport à la dévo- 1 tion; parce que, malgré la sphère élevée qu'o'^cupent ces objets surhnniains par rapport à nos sens, néanmoins, si on y applique son esprit, si l'on eu nourrit son imagination, ils font une douce ' impression sur notre cœur; et alors l'appétit sensitù dirige facilement vers eux ses afieclions et finit [lar savourer de plus suaves délices dans ces objets, qu'il n'en avait jamais pu goûter dans les choses viles et méprisables d'ici-bas. Ainsi, pourvu qu» Dieu vienne en aide par une grâce toute spéciale, les pa^siDus, par une voie de ce genre, arrivent non pas à une extinction totale, puisque cela n'est pas possible, comme nous l'avons déjà dit, mais à \m assoupissement tel, que peu à peu on finit parn'en\ ressentir les atteintes que rarement ou avec peu lie violence. > Cet état a été celui de plusieurs Saints qui semblaient «Itivcuua r entièrement insensibles aux objets de la terre.

249. — Césaire raconte {Miracut., lib. x, cap. 6) qu'un moine

de Tordre de Citeaux était parvenu à uu si haut degré de sain* teté, que par le seul attouchement de ses hahits, il s'opérait souvent de grands miracles. L'abbé du monastère, considérant que la conduite de ce moine n'avait rien qui la distinguât de celle de ses autres frères, était dems un grand étoimement en lui î voyant opérer de si nombreux pro<hges par la vertu puissante |dout Dieu le gratifiait. Un jour d me, l'abbé prit ce moine à jpart et lui dit : Mon cher fils , dites-moi un peu quelle est la I cause des miracles que vous opérez ? — Mon révérend abbé, reprit le moine, ie n'en sais rien, car 'e ne ieûne pas plus que mes li-ères, ie ne tais pas de plus longues prières et de veilles que n'en prescrit la règle du monastère. Ce que je sais bien , et je vais vous le découvrir comme à mon supérieur, c^est qu^aucune prospérité ne m'enorgueillit et qu'aucune adversité ne m'abat. Si l'on ne lait pas cas de moi, je ne m'en émeus pas; si Ton me loue, cela ne m'enfle pas; si ie suis dans l'abondance, j'en rends grâces à Dieu ; si je me trouve dans l'indigence , j'en remercie encore Dieu ; si je suis malade, je ne m'attriste pas; si ie ^'ouis de la santé, je ne m'abandonne pas à la joie. Après avoir entendu ces paroles, l'abbé dit à ce moine: Mais quand tout récemment les soldats ont porté le fer et la flamme dans notre contrée , n'avez-vous pas été troublé ? — Mon père, répondit-il, nullement ; j'en ai fait un abandon complet à la volonté de Dieu. L'abbé comprit alors que la sainteté de ce religieux ne consistait pas dans des actes extérieurs qui le distinguassent entièrement des autres moines, et que, pour cette raison, la sainteté de sa conduite ne se manifestait pas aux yeux des autres , mais qu'elle consistait dans une mortihcation parfaite de ses passions , et qu'il l'avait acquise par un ardent amour envers Dieu qui la lui avait profondément imprimée dan» le cœur. Voilà donc le moyen ie plus iacile et tout à la fois le plus eflBcaee pour modérer ou plutôt pour redresser les affections désordonnées de notre âme , auxquelles nous donnons le nom de passions, et pour les changer en aflections saintes, en les appliquant à des sujets de sanctification. Mais il est surtout très-important de diriger exclusivement vers Dieu la passion de l'amour, parce que, comme elle est la première de toutes nos affections et qu'elle règle toutes les autres, si elle est sanctifiée, elle sanctifiera aussi toutes les autres passions dont les mouvements sont sous son impulsion , comme nous venons de voir >: que le pratiquait le moine <jui avait le don des miracles.

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