AVERTISSEMENTS PRATIQUES AU DIRECTEUR SUR LE TRÉSETT ARTICLE
250. — PnE>nER avertissement. Le directeur qiii a longt.'mps exercé le saint ministère a du observer que beaucoup d'àmes aspirent à la perfection chrétienne, mais que très-peu de ces ^mts parviennent à une perfection même médiocre. Il n'y a, jour expliquer ceci, d'autre moyen que celui de réfléchir compien sont rares les personnes qui s'occupent sérieusement de ieur mortification intérieure et du soin de maîtriser leurs passions. Il se sera bien aperçu que les uns iont consister toute leur perfection dans les ;eùnes , les autres dans les prières vocales, d'autres à rester longtemps à l'église, ceux-ci à communier souveut, ceux-là à se donner la discipline ou porter le cilice, afin d'affliger leur chair. Mais il en est un très-petit nombre qui s'occupent tout de bon de vaincre certaines afioctions de leur âme, certains mouvements de colère auxquels ils se hvrent; très-peu de ces chrétiens qui s'appliquent à surmonter des sentiments d'antipathie et de rancune pour le prochaui dont ils ont reçu quelque ofiense ; très-peu qui s'etiorcent de rester insensibles à des injures, des médisances, des contrariétés qui les blessent au vif; très-peu qui travaillent à se détacher des biens du monde ou de certaines personnes qui ont toute leur afiection; qui mettent leur soin à subjuguer leur propre volonté, à sacrifier leur jugement à celui du prochaiu , à se conformer pleinement à la volonté de Dieu dans les fâcheux accideiits qui leur surviemient , et autres choses de même nature. C'est là, bien certainement, la raison pour laquelle très-peu de personnes avancent dans la vie spirituelle, quoiqu'un grand nombre d'elles aspirent à la perlée tio;..
251. — Je suis bien éloigné de jeter quelque défaveur sur les oraisons, les méditations , la Iréquentation des sacrements, les jeûnes, les macérations, et le directeur a vu combien, jusqu'à ce moment, j'ai recommandé la pratiquede ces divers exercices. Mais je dis que pour reudre utiles ces exercices iiinix ot po:;r en obtenir comme résidlat la perfection chrétienne , ils doivent avou' pour but principal la moi tillcation des passions, puisque
ce sont les moyens les plus pi iJiii-..3 a nous faire arriver à la perfection; mais le plus excellent de tous ces moyens consiste dans la mortification des appétits sensuels , car c'est le moyen immédiat et prochain. En efifet, c'est par lui que l'on acquiert les vertus morales qui ouvrent la porte du cœur pour y faire entrer l'amour divin. Si donc la personne pieuse est dans l'usage de méditer, le directeur fera en sorte qu'elle dirige ses méditations vers le grand but , qui est l'extirpation de ses inclinations impariaites , en y faisant de fermes propos de les mortifier et de les abattre. Si cette personne a la sainte habitude de vaquer aux prières vocales, elle devra demander continuellement à Dieu la victoire de ses T)assions dominantes. Si elle fréquente les sacrements , le directeur lui conseillera d'en appliquer le fruit à l'intention d'obtenir des grâces abondantes pour dompter quelque vicieux penchant. Si elle s'adonne à la pratique du jeûne ou des pénitences afïlictives, le directeur lui suggérera de s'y proposer de soumettre par ce moyen son corps avec ses passions désordonnées à l'esprit. En un mot, il tâchera de convaincre toutes ces personnes que leurs exercices pieux, quels qu'ils soient, sont des moyens pour acquérir les vertus, qui sont la disposition prochaine et immédiate à la perfection du saint amour. Il doit leur faire entendre souvent ces paroles pleines de sagesse, qui contiennent tout le suc de la solide piété : Tantum profeceris , quantum tibi ipsi vim intuleris. En agissant de toute autre manière , oh se fatigue beaucoup et on avance peu. Si le directeur découvre ensuite que son pénitent a beaucoup d'inclination pour les prières d'une longueur exorbitante et pour les macérations indiscrètes, il lui en fixera une mesure convenable et il lui dira d'y suppléer en se mortifiant intérieurement, en se vainquant lui-même sur tel ou tel penchant auquel il verra que cette personne se montre trop docile, et il l'assurera que ce sacrifice est plus agréable à Dieu. C'est ainsi que le retranchement d'un exercice de vertu trouvera ime compensation avantageuse dans son remplacement par un autre. 252. — Deuxième avertissement. Si le directeur voit que son disciple manifeste une grande ferveur dans la pratique de la vertu et un grand désir d'avancer dans la voie de la perfection, il l'aidera pour ses mortifications intérieures. Qu'il observe attentivement quelle est la passion qui règne dans lui et qu'il emploie sa pieuse habileté à la lui faire mortifier. Si, par T. II. 14
exemple, il découvre que son disciple est porté à l'orgueil, qu'il saisisse les occasions de l'en reprendre, qu'il ne lui témoigne aucune estime particulière, qu'il lui impose le devoir de s'exercer dans les choses basses et viles, parce que l'humiliation du corps amène avec elle l'humilité du cœur. S'il voit dans son disciple un amour pour une vie peu assujettissanto, pour les conversations , pour les divertissements, il lui imposera la retraite autant qu'il sera posssible. Sur toutes choses le directeur s'attachera à contre-carrer la volonté de son disciple dan? tout ce dont il verra qu'il iait le plus grand cas, fût-ce même un exercice spirituel et saint; car, en effet, il n'est rien de plus saint et de plus méritoire que l'abnégation de soi-même et le renoncement à sa propre volonté.
253. — Tels lurent les moyens saintement industrieux par lesquels le grand saint Antoine conduisit en peu de temps son disciple saiul Paul-le-Simple au plus haut degré de la peri'ection. {In vitis P P. in vita sancti Pauli Simpl.). Ce Saint qui avait été marié, ayant surpris en adultère son épouse, ne lui ^t pas un mot, mais il s'en! ait dans la solitude, errant dans le désert. Pendant qu'il menait cette vie vagabonde, il rencontra lortuitement l'abbé saint Antoine. Poussé par une inspiration divine, il se jeta aussitôt à ses pieds et le pria de le mettre au nombre de ses disciples. Sous la conduite de ce grand Saint, il Jiarvint en peu d'années à une si éminente perlection qu'il opérait plus de miracles et même des prodiges plus éclatants que £on maître lui-même. C'est ce qui fit que saint Antoine craignant que la multitude des personnes qui recouraient à lui ne causât quelque obstacle à ses pratiques contemplatives, lui tonseilla de se retirer dans les parties les plus écartées de ce désert et dont l'accès présentait le plus de diflQcultés. Mais de quel art pensez-vous qu'usa ce grand patriarche des moines pour conduire son disciple à cette haute sainteté ? 11 n'en employa pas d'autre que celui d'une incessante mortification dans l'exercice de laquelle il le maintenait constamment. Quelquefois il lui disait : Tenez-vous à genoux eu vaquant à la prière sur le jeuil de la porte de ma cellule, jusqu'à ce que j'en sorte. Et j)uis fermant sa porte, il se tenait enfermé tout un ïour et toute une nuit, et pendant ce temps-là saint Antoine l'épiant par une iiente de la porte pour voir ce qu'il ferait, il le voyait toujours immobile, dans l'attitude de la prière. D'autres fois, il hii com-
— 5H — mandait de tirer de l'eau du puiis et de la verser sur le terrain, et il l'occupait toute la journée à ce travail inutile. En d'autres circonstances, il lui ordonnait de confectionner des corbeilles, et quand l'ouvrage était fini et avait reçu tout le perfectionnement convenable, il le lui méprisait en lui faisant des reproches de ce qu'il était mal exécuté, puis il lui enjoignait de le défaire et de le recommencer. Enfin saint Antoine ordonnait à son disciple cent autres choses répugnantes à la nature et même à la raison. En mortifiant ainsi de mille manières la volonté de son disciple et en la rompant par de multiples contradictions, saint Antoine fit de Paul un des plus grands Saints dti désert. Un directeur expérimenté peut en faire autant s'il sait mortifier habilement et en temps opportun les inclinations naturelles de son disciple. 11 faut pourtant observer que ces mortifications doivent être en rapport avec les forces spirituelles du pénitent, afin qu'elles n'aillent pas au-delà de ce que peut pratiquer un pénitent dans la position où il se trouve. Sans cela, au lieu de provoquer dans ce pénitent l'exercice de la vertu, on s'exposerait au péril de le faire succomber sous ces épreuves trop pénibles.
254. — Troisième avertissement. Le directeur ne doit pas encore être satisfait quand la personne spirituelle a victorieusement combattu ses inclinations vicieuses, mais il doit aussi faire en sorte qu'elle fasse la guerre à des penchants pour des choses licites, mais qui ne sont pas nécessaires. Saint Grégoire nous dit, que c'est le propre des serviteurs de Dieu, de s'abstenir toujours des choses illicites et souvent de celles qui sont permises. Habent quippe sancti viri hoc proprium, ut seniper ab illicitis longe sint ; a se plerumque etiam licita absci?idant. ÇDial. i, cap. 11). En se privant souvent des plaisirs honnêtes ou est assuré de ne s'en point accorder qui soient une occasiot de péché ou d'imperfection, et qui puissent nous faire courir un danger, parce que ces mortifications surérogatoires ayant pour effet d'abattre l'amour-propre, cet amour n'a plus la hardiesse d'exiger ce qui n'est pas permis. En outre, Dieu se montre plus généreux envers une âme qu'il voit, pour ainsi dire, aussi généreuse envers lui lorsque pour son amoiu" elle se prive des choses où elle pourrait licitement se complaire. C'est pourquoi le Seigneur verse dans cette âme une surabondance de grâces, de faveurs surnaturelles et divines.
255. — Dans Toraison funèbre que fit saint Ambroise sur la mort de l'empereur Valentinien, cet illustre prélat lajiporte plusieurs traits de mortifications de ce genre que pratiqua ce grand prince. Valeutinien prenait beaucoup de plaisir aux jeux du Cirque et cependant il s'abstenait d'y assister, même le jour anniversaire de sa naissance. Fcrebatur ludis Circensibus deleciavi: sic illud abstersit ut ne solemnibus quidem nrincipuni nalalibus, vel imperialis honoris gratia, Circenses putaret ess<i celebrandos. Il ne se plaisait pas moins à la chasse et aux ieux où l'on poursuivait les bètes iauves emprisonnées dans un pcirc. Il s'abstint de prendre cette honnête récréation en faisant tuer en une seiile lois tous ces animaux. Aiebant aliqui ferarum cum venalionibus occupari, atque ab actibus publicis intentionem ejvs absolvi. Omncs feras une momentojussit interfici. Les méchants, ne pouvant trouver rien à censurer dans sa conduite très-régulière, l'accusaient de devancer avec trop de sensualité l'heure ordinaire des repas. 11 se détermina non-seulement à s'abstenir de cela, mais il se mit à jeûner souvent, et même lorsqu'il donnait selon l'usage de splendides repas pour ne pas manquer aux exigences de la civilité dont sa dignité impériale lui faisait une loi, il se levait par un acte héroïque de mortification de cette tablecouverle démets exquis sans avoirgoùté aucune nourritu.e. Jactabantinvidi quod prœynature prandium peterei . Cœpit ita frequentare 'ejunium ut plerumque impransus convia vium solemne suis comitibus exhiberet, et qtio religioni sacrée saiisfaceret, et orincipis humanitati. On lui apprit qu'à Rome de jeunes gens se perdaient honteusement par la fréquentation d'une certaine actrice. Valeutinien ordonna qu'on l'amenât Sia palais, mais il ne daigna pas ieter sur elle im seul regard ; d'abord pour mortifier sa curiosité; et ensuite pour apprendre aux jeunes imprudents combien ils devaient se préserver de l'amour de ces personnes sans mœurs. Mais ce qui est encore plus admirable, c'est qu'il agit de la sorte durant sa jeunesse quand il 119 s'était point encore marié, et que son cœur était encore pleine ment libre de tout lion conjugal. Sccnicœ cujusdain forma o« décore dcperire Romœ adolescentes nobiles nuntiubaiur. Jussil eam ad comitatutn ventre : deductam autem nunquam aut spectavit, aut vidit. Postca redire prœccpit, ut et omnes cognoscerent irrilum ejus non esse nmndatuin, et adolescentes doccret ab amore mulieri» temperare, quam ipsc , qui potuit habcre in
potestate, despexeraf. Et hœc fecit , cum adhuc non .vub&tei tixorem {In obiiu Valent).
256. — On raconte de pareils actes de mortification par l'abstinence des plaisirs permis, dont plusieurs personnes, illustres par leur naissance et leurs vertus, ont donné l'exemple. On rapporte au sujet de saint François de Borgia, que, prenant le divertissement de la chasse en compagnie du duc de Gandie, an moment où le faucon fondait sur la proie et l'étreignait de ses griffes, il baissait les yeux et se privait de cette délectation, qui était le plus grand et même l'unique plaisir de cette chasse. On raconte aussi de saint Louis de Gonzague, que, forcé d'assister aux spectacles publics quand il était marquis de Castiglione ou de ChâtilloM, il n'ouvrait pas même les yeux pour regarder ces objets enchanteurs, et changeait en mortification ce temps qui semblait devoir être consacré au plaisir. Mais David donna un exemple encore plus grand de mortification, un iour qu'il était tourmenté d'une soif ardente. Dévoré par l'ardeur de cette soif, il ne put s'empêcher de manifester vivement le désir de se rafraîchir, en considérant la limpidité de Teau que contenait la citerne de Bethléem: Oh si quis mihi daret potum aquœ de cisterna quœ. est in Bethléem ! (2, Beg., cap. 23, 15). En entendant ces paroles, trois chefs de l'armée pénétrèrent dans les retranchements des Philistins, et, se frayant un passage au milieu des ennemis, l'épée à la main, ils remplirent d'eau un casque et la portèrent au roi. A la vue de cette liqueur fraîche et limpide, la soif du prince devait s'irriter encore davantage dans ses entrailles. Mais il en fit à Dieu un sacrifice, et ne voulut pas en boire une seule goutte. At ille noluit bibere, sed libavit eam Domino. Le directeur pourra, par de tels exemples, inviter ses pénitents à s'abstenir des plaisirs permis en pratiquant des mortifications analogues. Quelqu'un de ses pénitents voudrait regarder soigneusement un objet curieux, libet eam Domino, qu'il en fasse à Dieu le sacrifice, et qu'il n'y jette pas les yeux. Aimerait-on à lâcher un mot piquant, une parole facétieuse qu'on éprouve la démangeaison de lancer? libet eam Domino, qu'on en fasse au Seigneur le sacrifice et qu'on garde le silence. Voudrait-on se livrer à quelque agréable distraction pour laquelle on éprouve une sympathie particulière? libet eam Domino, qu'on offre à Dieu le sacrifice de ce plaisir en s'en privant. J'en dis de même d'une foule d'autres circonstances de ce genre qui se rencontrent
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dans le courant de la journée. Si le directeur parvient à faire pratiquer par son pénitent ces divers genres de mortifications, il le verra s'élever rapidement au plus haut sommet de la perfection; parce qu'à mesure que l'amour-propre diminue et s'affaiblit par ces privations spontanées et surérogatoires, l'amour de Dieu reçoit de l'accroissement. Diminutio cuviditatis , augmentum cartlatis; perfecta caritas, nulla cupiditas.