CHAPITRE II
ON T MONTRE QUE SI I.' AMOUR DES BIENS TT D-^ BICHESSES DÉPASSA LES 'IMITES CONVENABLES. IL NE MET PAS SEULEMENT OBS lACLE A LA PEBFECTION, MAIS ENCORE AU SALUT ÉTERNEL..
266. — Qui volunt dirifes fieri, incidunt in tentationem, in laqueum diaboli {{.ad Timoth. cap. 6, vers. 9). Quiconque aime d'un auionr immodéré les riches?i'S, dit l'Apôtre, tombe dans les pièges du démon ; et ensuite il ;\joute que ces pièges sont si funestes qu'ils conduisent à la mort et à la dnmnifion éteiiielle : Et in multa dcsideria inutilia, et nvciva, q^:u: mer-
gunt homines in interitum, et perditionem. Une vipère gonflée de venin est cachée dans un buisson épineux. Si, craignant la piqûre de ces épines vous vous gardez d'en approcher, vous n'en recevrez aucun dommage. Mais si vous avez du goût pour les épines comme si c'étaient des roses, et si vous vous déterminez à en cueillir, la vipère s'élancera sur vous, et vous inculquera son venin par une morsure. C'est ainsi, dit à ce sujet saint Jean Ghrysostôme, que le serpent infernal se cache sous les épines des richesses et que là il se tient en embuscade. Diabolus veluti serpens spinis occultatur, inter divitiarum imposturam assidue latitans. [Hom. inEpist. ad Roman.). Si, possédés d'un désir ardent des richesses, vous vous approchez avec une avidité sans bornes pour en faù-e l'acquisition, le serpent infernal se jettera sur vous par ses tentations, vous déchirera de ses morsures, et dormera la mort à votre àme en vous précipitant dans un abime d'iniquités; car, comme dit l'Apôtre, il n'est pas d'horrible forfait dont la convoitise de l'or et de l'argent ne provoque l'accompUssement. Radix omnium malorum estcupiditat. ( l,ofZ llmoth. cap. 0, 10).
2Ô7. — Dites-moi en vérité s'il sera possible de trouver dans ce misérable monde un seul vice, un seul péché qui ne tire son origine de cette source empoisonnée ? Est-ce que le désir des richesses n'est pas la cause des infidéUtés dont nous nous rendons coupables envers Dieu ? On ne saurait le nier, s'il est vrai que l'Apôtre lui-même nous en donne l'assurance , car après avoir dit que la cupidité est la racine de tous les maux, radix omnium malorum est cupiditas, il ajoute immédiatement qu'il en est plusieurs, qui, par leur culte idolâtrique poiu" l'or, ont renoncé à la foi et à leur Dieu, quam quidam appetentes erraverunt a fide. Saint Ambroise en donne la raison, en disant que l'amour des richesses plonge dans les ténèbres l'âme des avares et la frappe de cécité ; qu'elle est privée des lumières qui nous révèlent l'existence de Dieu et les saintes vérités de la foi. Radix omnium malorum est cupiditas, quam quidam appetentes erra' verunt a fide. Vides ergo quia qui pecuniam habet, fidem perdit, qui aurum diligit, gratiam prodigit. Avaritia autem cœcitas est, e/rorem religionis inducit. Cœca, inquam, est avaritia, sed diversis fraudum occulta ingeniis; nonvidet, qiuB divinitatis gunt, sed cogitât quœ cvpiditaiis sunt. {Serm. b9- de avaritia].^ Saint Augustin s'accorde avec saint Ambroise, puisqu'il recon-
calt^lui aussi, dans l'avare, une espèce d'idolâtrie, qnntid il dit, qr.ii les avares mettent leur fin principale dans l'or et dans l'argent, et les moyens dans Dieu, car ils n'emploient pas les richesses dans la vue de Dieu, mais ils honorent Dieu dans la vue de leurs cupidités. II? placent donc ainsi leur fin dernière dans leurs trésors. Non sicut verversi qui irui volunt nummoy vti autem Deo ; quoniam non nummum propter Deiim impendunt, sed Deum oropter nummum colunt [De Civit. Dei-lib. ii, cep. 25).
268. — Est-ce que la malheureuse cupidité des richesses n'est pas la cause des dommages et des injustices que l'on commet envers le prochain? Mais d'où naissent tant de contrats illicites et usuraires, tant de procès injustement soutenus ou provoqués, tant de vols , tant de rapines , tant de ventes que désavoue la probité, tant d'actes oppressifs dont on accable les ouvriers et les gens du peuple ? Dites-moi quelle est la source d'où découlent tant d'injustices, si ce n'est pas la passion de l'or qui règne dans le cœur des mortels ? Peut-être cette attache immodérée à l'or et à l'argent ne fera pas commettre des fautes abominables contre la sainte vertu de chasteté?... Mais, hélas ! combien de jeuues personnes foulent aux pieds l'honneur de leur virginité? combien d'épouses souillent le lit conjugal? combien de veuves s'abandonnent à de honteuses malversations, pour satisfaire une vile cupidité? combien usent de leur or pour corrompre l'innocence et la pudeur, et que leurs richesses font tomber dans un abîme d'impudicités ? Penserait-on peut-être encore que du moins cet amour de la fortune ne causera ni parjures, ni ressentiments de haine, ni homicides ? Mais combien de ces adorateurs de l'or, soit pour gagner un procès injuste,, soit pour surlaire dans le débit de leurs marchandises, ne versent-ils pas dans leur bouche honteusement avide^ le calice amer du parjure? Quelles haines, quelles inimitiés s'allument dans le cœr.r humain , dont la passion de l'intérêt n'ait fourni la première étincelle de cet embrasement ? Combien d'assassins , pour im gain sordide et cruel, sont devenus plus implacables meurtriers que les tigres, et ont trempé leurs mains dans le sang de leur prochain? Peut-être qu'oiiiiii ce vice méprisablene produira pas au moins de sacrilèges profanateurs? Mais, grand Dieu! combien s'élèvent aux dignités ecclésiastiques, non point par l'inspiration de Dieu , mais par l'attrait séducteur d'une
btil!anti3 fortune, qui ensuite profanent par d'horrlLîes sacrilèges les saints mystères et les sacrements, et se rendent d'autant plus abominables aux yeux du Seigneur, qu'ils administrent plus fréquemment les choses saintes?
269. — Je prie le lecteur de réfléchir sur ce qui arriva au saint abbé Laumer { Launomarus ), et il voudra bien convenir que j'ai parfaitement raison. Un homme de haute naissance, nommé Ermoad , se trouvant atteint d'une grave maladie , envoya en présent à ce Saint une somme de quarante écus, en le priant d'intercéder pour lui auprès de Dieu , afin de recouvrer la santé. Le Saint refusa le présent et ne céda à aucune ofïre réitérée. Pourtant, vaincu par l'importunité des instances multipliées qu'on lui faisait , il accepta la somme que lui remit le messager. Laumer entra dans son oratoire , plaça les quarante écus sur l'autel, en conjurant le Seigneur d'accepter cette ofirande pour en obtenir la guérison du malade. Puis il reprit cette bourse, et en retirant une à une toutes les pièces, il se mit à les considérer attentivement , ou, pour mieux dire , avec im œil prophétique, et sous l'inspiration de Dieu. Quand il les eut extraites toutes, il en prit une , et ayant appelé le messager, il lui dit : Je n'accepte que cette seule pièce, parce que celle-là me convient, vu que je la trouve pure de toute souillure, tandis que toutes les autres proviennent de rapine et d'injustice. Rendezles à votre maître, et dites-lui que ces écus n'ont pas la vertu de calmer la colère de Dieu, parce que les victimes qu'offrent les impies sont abominables aux yeux du Seigneur : Natn viC' timœ impiorum abotninabiles sunt Domino. {Apud Vincent. Bel^ lovac. , lib XXI, cap. 84). Sur quarante pièces, une seule se trouva nette , une seule pure , une seule innocente ; toutes les autres étaient impures, sordides , souillées de péchés. Oh ! si le Saint dont nous parlons pouvait de nos 'ours pénétrer dans la demeure de certains riches qui sont esclaves de l'amour des biens de la terre , s'il pouvait plonger les yeux clairvoyants de son esprit dans ces coures pleins d'or et d'argent que l'on garde avec tant de soin, que d'abominations ne découvrirait-il pas dans cette immense quantité de pièces monnayées ! Oh ! comme il couvrirait de confusion leurs possesseurs , en leur déroulant toutes leurs iniquités ! Comme il les forcerait de confesser avec saint Paul. Que la source de tous ces maux n'est autre que l'amour des richesses ! Radix omnium malorum cupiditas.
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270. — Donc, si l'attache immodérée aux biens de la fortune, est la source iéconde de tant de maux, ce n'est pas sans fondement que les divines écritures sont remplies des menaces les plus terribles d'une damnation éternelle contre les riches que cet amour possède, à cause des grandes difficultés ou plutôt de l'impossibilité morale où se trouvent ces riches d'opérer le salut de leur âme. l/bi sunt, s'écrie Baruch, qui arfjenium thesaurizant, et aurum in quo confidunt homines ? Exterminad sunt, et ad inferos dcsccnderunt. {Baruc. 3, 18). Où sont-ils, nous dit ce prophète, ceux qui couraient avec tant d'ardeur à la poursuite de l'or et de l'argent, et y plaçaient toutes leurs espérances ? Ces mallieureux ont été exterminés et précipités dans les eulers. Et Noire-Seigneur nous dit de sa propre bouche : Vœ vobis divitibuSy quia .Juihdis consolationem vestram. {Lucœ, 6, V. 24). Malheur à vous, riches avares, qui trouvez ici - bas votre consolation, et qui vous bâtissez un paradis sur la terre ! On remarquera que cette parole : vœ vobis, malheur à vous, signifie dans la bouche de Jésus-Christ la damnation éternelle. C'est ainsi que l'expliquent les saints interprètes, et Jésus -Christ lui-même ne donnait pas un autre sens à ces paroles, quand il disait qu'il est bien difficile à un riche qui est possédé de l'amour des biens de la terre d'entrer dans le royaume du ciel. Quam difficile qui pecunias habent in regnum Dei intrabunt. ( Lucœ^ cap. 18. V. 24). Et dans saint Matihiou : Facilius est camelum per foramen acus transire,quamdivitrm intrarein reqmnn cœlorum- {Maitfi. id, V. 24). Il est plus facile à un gros cable (grossa fane) d'entrer par le trou d'une fine aiguille, qu'à un riche dévoré de raino>ir des biens d'ici-bas de mettre jamais les pieds dans le royaumodescieux. Sain? Srégoire, en commentant ces paroles, en tire la conclusion que c'est un événement fort rare de voiruii riche cupide parvenir à l'éternelle félicité du paradis ; car l'acquisition du ciel étant moralement impossible chez le riche, selon les propres paroles du divin Sauveur, il faut nécessairement un miracle de la grâce de Uieu pour y arriver. Harum valde est ut qui aurum jossident, ad requiem tendant, cum per semetipsam Veritas dicut : Difficile qui pecunias habent , intrabunt in regnum cœlorum. ISam qui hic inultiplicandis divitiis inlUant , quœ alterius vitœ gaudia sperant ? Quod tamen. ut redemptor noster valde rarum, et ex solo divino miraculo evenire posse , inonstraret ; Apud /lomines , inquit , hoc impossibile est , opud Dcum autcm omnia possibilia sunt ( Moral, lib. iv, cap. 3).
271 . — On rapporte dans les chroniques de saint François {Lib. II, cap. 11) que le frère Léon, servant saint François dans une maladie, après avoir rempli son charitable emploi, se retira un iour dans un coin de la cellule pour y vaquer à l'exercice de l'oraison. Pendant cette oraison, il fut ravi en extase et porté en esprit sur le bord d'un fleuve large et très-rapide. Là il vit plusieurs frères chargés de paquets qui entraient dans l'eau poiu" traverser le fleuve. Mais quel spectacle saisissant ! quelques-uns d'entre eux étaient enveloppés de flots tournoyants et entraînés au fond ; d'autres, après avoir traversé le tiers de la largeur du fleuve, étaient rapidement emportés par le courant, d'autres l'étaient un peu plus loin et d'autres enfin au moment même où ils allaient atteindre la rive. Le serviteur de Dieu, à la vue de tant de morts funestes, était navré de compassion pour ces infortunés, sans pouvoir en aucune manière aller à leur secours. Mais voici, qu'au moment où il s'y f ttendait le moins, il vit arriver d'autres frères n'étant chargés d'aucun fardeau ni du moindre paquet, qui entraient lestement dans le fleuve, s'avançaient en plein courant, et après l'avoir traversé sans manifester la moindre crainte, parvenaient heureusement à la rive opposée. Cependant saint François qui avait eu connaissance en esprit de la vision de Irère Léon, l'appela auprès de lui en lui ordonnant de raconter tout ce que Dieu lui avait révélé durant le cours de son oraison. Celui-ci obéit et raconta fidèlement ce qu'il avait vu. Sachez, lui répondit le Saint, que tout ce qui s'est montré à vos yeux n'est ni un songe, ni le simple efiet de votre imagination, ni une illusion du démon, mais une pure vérité. Ce grand fleuve que vous avez vu, c'est le monde, dont la traversée est pleine de daugers. Ceux qui, chargés de fardeaux, ont été misérablement engloutis dans les eaux, représente, it les religieux qui ne vivent pas dans le détachement aes biens de la terre, mais qui les convoitent, les désirent et Ifs recherchent avec beaucoup d'empressement. Ceux qui, ne portant rien avec eux ont tacilement traversé le fleuve, représentent les religieux qui vivent dépouillés de tous biens temporels, au sein d'une pauvreté pariaite. Ce sont ceux-là qui abordent en toute sûreté au rivage de l'éternelle béatitude. Or en apphquant à tout le monde cette vision mystérieuse, je raisonne ainsi. Puisque ces quelques mauvaises bardes qui, au bout du compte, formaient toute la forlune de ces infortunés religieux.
uir'^nt lin ?i pranfl obstacle au salut de leur Ame et les pr<^cipitèrent dans la damnation éternelle ; que sera-ce donc des .sens du monde qui courent avec tant d'ardeur après les richesses et les trésors, qui n'ont d'autre sollicitude que celle du gain, que celle d'entasser, que celle d'agrandir leur avoir , que celle de multiplier leurs revenus, que celle d'arrondir leurs possessions aux dépens de leur conscience, qui sont en un mot continuellement sous l'obsession de cette insatiable cupidité de posséder ? Quel sera leur sort? Finiront-ils par une conversion et serontils sauvés? Cela n'est pas impossible, mais je n'en crois rien, car Jésus-Christ a parlé clairement. Di/jlcile qui pecunias habent intrabunt in regnum cœlorum.